Prism : quand les Etats-Unis espionnent l'Europe

Un manifestant en Allemagne contre l'espionnage d'Internet / Photo AFP Peter Steffen
Un manifestant en Allemagne contre l'espionnage d'Internet / Photo AFP Peter Steffen

Nouvelles révélations de l'ancien consultant des services secrets américains, Edward Snowden concernant l'Europe cette fois. D'après des informations publiées samedi 29 juin par l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, l'Union européenne est la cible d'espionnage des États-Unis. Les représentants de l'UE crient au scandale. Pour les spécialistes d'Internet comme François-Bernard Huyghe , directeur de recherche à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), ces surveillances ne sont pas nouvelles. Retour sur les faits et décryptage.

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Tous espionnés. Après les millions de textos chinois interceptés par les services secrets américains, c'est au tour de l'Europe d'être la cible de l'espionnage des États-Unis. Cette fois, c'est l'hebdomadaire allemand Der Spiegel qui publie ces révélations dans son édition de dimanche, basées sur des documents transmis par Edward Snowden. L'ancien consultant de la National Security Agency (l'agence nationale de sécurité, ndlr) américaine, avait en sa possession des informations confidentielles sur la surveillance des communications de l'UE dans le cadre du système PRISM.

Dans des documents datés de 2010, la NSA décrit son espionnage de la représentation de l'UE à Washington ainsi qu'à New York au siège de l'ONU. Outre la surveillance des communications téléphoniques, l'agence passe également au crible les échanges du réseau informatique en interne lui donnant ainsi accès aux mails échangés. Des micros auraient même été installés ans les bureaux de l'Union à Washington.

Selon Der Spiegel, un système d'écoutes téléphoniques a été installé en 2008 au principal siège du Conseil de l'UE à Bruxelles. Rien de nouveau finalement, comme le souligne dans l'entretien ci-dessous François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l'IRIS.

Ces informations scandalisent pourtant les représentants de l'Union européenne, le président de son parlement en tête. L'Allemand Marton Schulz déclarait samedi que "si cela se confirme, c'est un immense scandale". Même courroux du côté de l'État fédéral par la voix de la ministre allemande de la Justice, Sabine Leutheusser-Schnarrenberger : " Cela dépasse notre imagination que nos amis américains considèrent les Européens comme des ennemis" écrivait-elle dans un communiqué. Elle a appelé le président de la Commission européenne José Manuel Barroso à intervenir "immédiatement et personnellement".

Dimanche, l'Union européenne a interrogé les États-Unis sur les allégations d'espionnage publiées par Der Spiegel. Le président américain Barack Obama avait pourtant précisé lors de sa visite à Berlin le 19 juin 2013 que les surveillances exercées par son pays ne se faisaient que dans les cas de prévention du terrorisme. Mais aujourd'hui, cela va bien plus loin.



Entretien avec François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l'IRIS.

François-Bernard Huyghe
François-Bernard Huyghe
Ces révélations sur l’espionnage par les États-Unis des communications européennes remettent-elles en cause la souveraineté des pays de l’Union européenne ?

Bien sûr, mais cela fait longtemps. Nous sommes dans le prolongement d’un système que l’on appelait les « grandes oreilles de l’oncle Sam » qui résulte d’un pacte qui doit dater de 1949 et qui impliquait les États-Unis, l’Angleterre, la Nouvelle-Zélande, la Canada, etc… C'était à l’origine du fameux système Echelon, initialement destiné à surveiller les vilains espions soviétiques dans un cadre de guerre froide. Puis, il a servi à faire de l’espionnage économique dans les années 90 quand l’URSS a disparu. Et après il y a eu l’anti-terrorisme et des tas de systèmes d’écoute.  Donc nous sommes dans une situation qui n’est pas du tout nouvelle.

On est vraiment dans de l’espionnage comme dans les années 60 où un service secret met des dispositifs spécifiques sur certains ordinateurs ou certains téléphones pour écouter certaines personnes bien particulières. Mais là encore nos amis américains ne nous surprennent pas car il y a une quinzaine de jours, on a découvert que les britanniques faisaient la même chose pour le G8 en mettant des systèmes d’interception sur les ordinateurs, les cybercafés du coin, les téléphones des délégués...

Les États-Unis utilisaient jusqu'à présent les menaces terroristes pour justifier l’espionnage auquel ils ont recours. Aujourd’hui, fait-on davantage face à un espionnage politique et économique ?


Si on vous écoute c’est toujours pour votre bien, cela va de soi. On nous dit toujours qu’il faut nous protéger des "cavaliers de l’infocalypse", ce sont les  trafiquants de drogue, d’armes, les révisionnistes, les nazis, les pédophiles, etc. Tous ces gens dangereux dont il faut intercepter les communications.

Ne soyons pas hypocrites. Tout ça a très largement un but d’espionnage économique. Quand on écoute l’Union européenne, ce n’est pas pour prendre des informations sur Ben Laden mais pour avoir un temps d’avance dans des négociations. C’est classique. On espionne ses alliés au moins autant que ses ennemis. Évidemment, là, l’ampleur des révélations fait que la chose devient un peu gênante.

Le président américain, Barack Obama / Photo AFP
Le président américain, Barack Obama / Photo AFP
Ces révélations peuvent-elles remettre en cause les relations diplomatiques et commerciales entre l’Union européenne et les États-Unis ?

A mon avis, pas du tout. Je pense qu’on va faire un peu de rodomontades, pendant quelques temps et puis on reviendra à la normale. D’une part, parce que l’on savait ça depuis longtemps. D’autre part, parce que ça fait, hélas, parti des relations entre alliés. La NSA  (National Security Agency) a un budget de plusieurs milliards de dollars. Il existe aux États-Unis la "communauté de l’intelligence" comme on l'appelle, ce sont toutes ces agences qui écoutent,  interceptent, photographient, .. Leur budget total doit avoisiner les 50 milliards de dollars. Tout ça doit quand même servir à quelque chose.
 
Et puis, ça répond à une sorte d’obsession culturelle que l’on retrouve dans les milieux stratégiques américains. Certains ont même parlé de « l’oeil de Dieu » (God’s elle) pour surveiller la terre entière ou de la "Total information awarness" (la connaissance totale de l’information, ndlr), une sorte de fantasme culturel qui est de se protéger de tous les dangers en interceptant toutes les communications et en les faisant mouliner par ces ordinateurs pour voir si il n’y a pas des éléments suspects ou intéressants d’un point de vue économique.

On peut protester autant que l’on veut. Je suis très très sceptique sur notre capacité de changer cette donnée de la culture américaine. Que ce soit le méchant George Bush ou le gentil Obama, on s’aperçoit qu’il y a très peu de différences.

Le député européen Daniel Cohn-Bendit a déclaré qu’il était inévitable de se doter d’un accord de protection des données au niveau européen. Est-ce nécessaire et réalisable ?

Bien entendu qu'il faudrait se doter d’un système de protection des données. Est-ce qu’il croit sérieusement que c’est par des traités internationaux qu’on arrivera à cela ? C’est un problème qui est très largement technologique. Que faut-il faire ? Il faudrait que l’Europe, si elle veut avoir la maîtrise de ses données, prenne le problème à la base, que nous ayons des fermes de données en Europe ou sous contrôle européen, que les noms de domaines ne soient pas soumis à la législation américaine, que nous acquérions du matériel sécurisé par des autorités européennes. Mais là je suis en train de décrire une utopie. C’est un rêve. Je ne pense pas que nous y parviendrons en tous cas dans une Europe à 28, divisée sur ces questions, alors qu’il n’y a pas de volonté politique et où beaucoup jouent le jeu des États-Unis.

Finalement, nous devons aux lanceurs d’alerte comme Edward Snowden ou Bradley Manning toute la transparence quant à ces espionnages …

Ce sont les talons d’Achille de ce système. Parce que si vous avez les milliards de dollars, des milliers d’ordinateurs, des centaines de satellites, il vous faut des êtres humains pour les faire fonctionner. Parmi eux, il  y en a de temps en temps qui se révoltent. C’est effectivement le bon côté de la chose.