Procès de Cumhuriyet : "J'ai très peur pour mes collègues"

"Journalistes pas terroristes" scandent les manifestants à Istanbul en soutien aux journalistes de Cumhuriyet en procès le 24 juillet 2017.
"Journalistes pas terroristes" scandent les manifestants à Istanbul en soutien aux journalistes de Cumhuriyet en procès le 24 juillet 2017.
© Photo Lefteris Pitarakis / AP

Le 24 juillet s'ouvrait à Istanbul le procès des 19 salariés du quotidien d'opposition Cumhuriyet accusés d'activités "terroristes". Cette audience est emblématique de la pression exercée sur les libertés en Turquie depuis le putsch manqué du 15 juillet 2016.

 

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"La salle d'audience est trop petite pour recevoir la foule. Il fait 30 degrés et il n'y a pas de climatisation". Pour Mine G. Kirikkinat, éditorialiste du quotidien Cumhuriyet, correspondante à Istanbul du groupe français Le Midi Libre et collaboratrice de TV5MONDE, ce n'est sans doute pas un hasard : il s'agit que ce procès soit le moins suivi possible. 

A Istanbul cette semaine, certains des plus grands noms du journalisme turc sont jugés : le chroniqueur francophone Kadri Gürsel, le journaliste d'investigation Ahmet Sik, le caricaturiste Musa Kart, sans oublier le rédacteur en chef de Cumhuriyet, Murat Sabuncu. En tout dix-neuf salariés du quotidien d'opposition comparaissent : 17 journalistes, un comptable et le médiateur du journal, et parmi eux douze sont en détention provisoire depuis 266 jours. Ils encourent des peines allant jusqu'à 43 années de prison.

Ils sont accusés d'avoir aidé des "organisations terroristes". L'acte d'accusation cite pêle-mêle les séparatistes kurdes du PKK, un groupuscule d'extrême gauche appelé DHKP-C et le mouvement du prédicateur exilé aux États-Unis Fethullah Gülen, désigné par le pouvoir comme le cerveau de la tentative de putsch du 15 juillet 2016, ce que lui-ci dément toujours catégoriquement.

Pour l'accusation, le journal Cumhuriyet mènerait une opération visant à faire de la Turquie et de son président Recep Tayyip Erdogan des "cibles" en ayant recours à des procédés de "guerre asymétrique".

Ce procès n'a aucune logique, ni judiciaire, ni mathématique, ni philosophique, c'est 224 pages de vide!

Mine Kirikkinat, éditorialiste à Cumhuriyet

"C'est un procès kafkaïen" juge le représentant de Reporters Sans Frontières en Turquie, Erol Onderoglu, cité par l'Agence France Presse.
Mine Kirikkinat nous explique que le rédacteur en chef Murat Sabuncu n'a, lui, pas pu présenter sa défense aujourd'hui car des gendarmes lui ont volé ses documents préparatoires.
"Il n'y a aucun élément justifiant une incarcération, rien que des calomnies" a souligné le chroniqueur Kadri Gürsel. "Il a démonté un à un les arguments d'une accusation mal préparée, avec un dossier sans preuves", ajoute Mine Kirikkanat.

Quant au patron du journal Akin Atalay, également accusé, il a une nouvelle fois rappelé que Cumhuriyet "n'a ni relation, ni contact, ni de liens avec des organisations interdites, le terrorisme, des groupes terroristes. La seule activité que mène ce journal, c'est du journalisme".

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Interview de Mine Kirikkanat, éditorialiste à Cumhuriyet, réalisée le 24 juillet 2017.
©TV5MONDE / Interview : M.Girardeau - Montage A.Gourichon

La relaxe pure et simple du comptable et du médiateur semble incontournable à Mine Kirikkanat tant leur arrestation lui semble "aberrante". Pour les journalistes, c'est autre chose: "J'ai très peur pour mes collègues, je suis assez pessimiste" nous avoue-t-elle en soulignant que "ce procès n'a aucune logique, ni judiciaire, ni mathématique, ni philosophique, c'est 224 pages de vide!"

Alors pourquoi s'en prendre à eux ? Pour l'éditorialiste, c'est très simple : "Cumhuriyet est un fondement de la République laïque". En français, Cumhuriyet signifie d'ailleurs "République". "Non seulement il porte son nom mais surtout il porte ses valeurs démocratiques, c'est la bête noire de Erdogan."

C'est l'un des plus anciens journaux turcs, il a été fondé en 1924, en même temps que la République kémaliste. Le quotidien s'est forgé une réputation de sérieux, "c'est une véritable école de journalisme", et sa rédaction n'hésite pas à s'attaquer au pouvoir à force de scoops embarrassants. Mine Kirikkanat dénonce un procès politique visant à abattre l'un des derniers organes de presse indépendants du pays: "Si Cumhuriyet est détruit, il n'y aura plus de symbole vivant de la République laïque."

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Interview de Mine Kirikkanat, éditorialiste à Cumhuriyet, réalisée le 24 juillet 2017.
©TV5MONDE / Interview : M.Girardeau - Montage A.Gourichon

Celle-ci estime aussi que Cumhuriyet paie son soutien à Charlie Hebdo. Quand les journalistes et caricaturistes de l'hebdomadaire français ont été assassinés le 7 janvier 2015, le quotidien turc avait publié des caricatures très controversées du prophète. 

Cette solidarité au nom de la liberté de la presse est difficile à accepter dans un pays dirigé par un parti islamiste et "où la moitié des habitants sont en train de se transformer en "musulmans fanatiques" s'exclame Mine Kirikkinat, qui fait référence aux 51% de suffrages en faveur d'un renforcement du pouvoir présidentiel lors du référendum du 16 avril 2017

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Interview de Mine Kirikkanat, éditorialiste à Cumhuriyet, réalisée le 24 juillet 2017.
©TV5MONDE / Interview : M.Girardeau - Montage A.Gourichon

"Il faut rester debout!"


Exercer le métier de journaliste en Turquie s'avère de plus en plus difficile, comme nous l'expliquait déjà Mine Kirikkinat en novembre dernier. "On doit aller travailler même si on a peur, on doit se passer d'un revenu stable car les médias d'opposition ne parviennent plus à nous payer, on fait attention à ce qu'on dit, et puis on s'auto-censure biensûr. Mais il faut rester debout quand même!", rappelle-t-elle. 

"Quand les autres sont payés pour soutenir le régime, on continue le journalisme sans toucher d'argent, c'est pour cela qu'on ne peut pas nous vaincre!"
 
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Interview de Mine Kirikkanat, éditorialiste à Cumhuriyet, réalisée le 24 juillet 2017.
© TV5MONDE / Interview : M. Girardeau - Montage : A. Gourichon
Les autorités nient toute atteinte à la liberté de la presse et affirment que les journalistes arrêtés sont tous liés à des organisations terroristes.
Pour autant, le site P24, spécialisé dans la liberté de la presse, dénombre 167 journalistes détenus en Turquie, majoritairement arrêtés à l'occasion des purges qui ont suivi le putsch manqué du 15 juillet 2017.
Et selon le dernier classement de Reporters sans Frontières, la Turquie occupe la 155e place sur 180 pays.
 
Sujet Début du Procès Cumhuriyet
Première Journée du procès de Cumhuriyet à Istanbul
©TV5MONDE / Récit : K.G. Barzegar - Montage : P. Didier