Procès des assassins de Rafik Hariri : “les Libanais ne cherchent plus la vérité“

Le 14 février 2005, une explosion d'une violence extraordinaire sur le front de mer de Beyrouth faisait des dizaines de victimes, dont le milliardaire et ancien Premier ministre Rafik Hariri. Neuf ans plus tard, le procès des quatre accusés s'ouvre au Tribunal spécial pour le Liban, à La Haye. Si l'enquête avait suscité d'immenses espoirs à son ouverture, en 2007, c'est aujourd'hui la peur, la désillusion et la résignation qui dominent la société libanaise. Les explications de Vincent Geisser, chercheur spécialiste du monde arabe installé à Beyrouth.

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Un procès sans accusé

Par Sophie Roussi

Un procès sans accusé


L'éclairage de Vincent Geisser

16.01.2014
Qu'attendent les Libanais de ce procès ?

Les Libanais ne sont plus partisans d'un résultat ou d'un autre. Ils ne cherchent plus la vérité. Depuis 2005, ils se sont accoutumés à de multiples assassinats d'hommes politiques, le dernier remontant à deux semaines à peine. La société libanaise vit plus dans un climat d'anxiété face à la violence politique que dans l'expectative du résultat de l'enquête.

Certes, il subsiste une attente de la classe politique, du Bloc du 14-mars et de celui du Courant du futur, de Saad Hariri, fils de l'ancien Premier ministre. Mais les citoyens qui s'identifient à l'un ou l'autre de ces camps politiques, eux-mêmes, n'attendent plus grand-chose. Aujourd'hui, pourtant, personne n'est accroché à sa radio ou à son téléphone pour savoir ce qui se dit pendant les débats et pour connaître les coupables, comme cela se fait dans d'autres procès. Et pourtant, voici quelques années encore, au moment de la mise en place du tribunal et de la remise des premiers rapports d'enquête indépendante, les Libanais plaçaient beaucoup d'espoir dans la justice internationale ; ils espéraient encore en apprendre plus sur l'assassinat de l'ancien Premier ministre.


Dans quel climat s'est ouvert le procès, à Beyrouth ?

Ce qui domine, c'est la peur des attentats, la peur des violences politiques et de leur banalisation. Les Libanais en sont presque à se dire que le procès ne peut qu'envenimer la situation et que sans lui, les choses seraient plus calmes. Ils souhaitent que la procédure se déroule le plus vite possible. Ils ont l'impression qu'elle participe plus à déstabiliser la situation qu'à l'apaiser, surtout dans le contexte syrien où les risques d'attentats sont décuplés. C'est ce que l'on entend dans les rues de Beyrouth ou d'ailleurs, aujourd'hui, y compris parmi les élites et les intellectuels qui pourraient se sentir concernés par l'issue du procès. Aujourd'hui, beaucoup de gens ne sont pas sortis, et ils vont éviter de le faire pendant quelques jours. Ils ont peur. D'ailleurs, il y a encore eu un attentat ce matin.

La une laconique du quotidien l'Orient-Le Jour
La une laconique du quotidien l'Orient-Le Jour
D'où vient alors cette désillusion, cette résignation ?

Le tribunal va révéler que des membres du Hezbollah sont impliqués, et alors ? Ils ne seront jamais retrouvés ni emprisonnés. Les exécutants et les complices sont déjà identifiés. La question qui aurait pu passionner les Libanais est plutôt : quel est l'Etat qui est derrière ? Mais là encore, 80 % des gens savent que c'est la Syrie. Le Hezbollah le sait, même si, pour sauver ses hommes, il nie toute implication ou aide logistique aux services syriens. Quelle que soit l'issue du procès, les vrais coupables n'iront jamais en prison.

Les Libanais ont perdu confiance en la justice, et encore plus dans leur classe politique. Or le tribunal est trop marqué politiquement pour être crédible, y compris parmi les partisans de l'initiative. Il a été trop instrumentalisé par une classe politique que le citoyen ordinaire ne juge pas fiable et envers laquelle il nourrit un très fort ressentiment. Les gens sont résignés à l'égard d'une décision de justice, aussi impartiale et indépendante soit-elle, qui, de toute façon, sera récupérée par des acteurs confessionnels au lieu d'aboutir à un vrai jugement et d'amener une issue pacifique.

Les Libanais de tous bords ont tendance à renvoyer les politiques dos à dos. Le pays n'est pas divisé entre pro et anti Hezbollah, comme on pourrait le croire. Et le camp de Hariri, lui aussi, est discrédité. Car si l'on accuse le Hezbollah d'un côté, on finance les djihadistes à grand coup de dollars de l'autre. Les Libanais sont dans un rejet massif, une dénégation de la politique, y compris dans les rangs de l'armée, qui se considère comme le dernier garant de la sécurité dans le pays. Le tribunal apparaît davantage comme une arène politique qu'une arène judiciaire indépendante. Une arène politique extrêmement violente où les différentes factions se renvoient la responsabilité des attentats et assassinats. Une très grande majorité des Libanais en a assez, car ce sont les civils qui sont les victimes des surenchères et des instrumentalisation identitaires et communautaires.


Quel dénouement peut apporter le procès contre les assassins de Hariri ?

Le procès est plus un problème qu'un dénouement. Il est plus emblématique d'une situation d'insécurité que d'un début de solution. Tant qu'il n'y a pas de consensus dans la société autour d'une justice internationale sur la violence et les crimes politiques au Liban, le tribunal a peu de chances d'être entendu. Quel que soit le verdict, il ne viendra que renforcer la radicalité de chacun des camps au lieu d'être un facteur d'apaisement.

La notion de justice est secondaire dans ce procès, soit parce qu'on connaît déjà les assassins, même si on ne le dit pas, soit parce que les gens sont plongés jusqu'au cou dans la peur des répercussions de la crise syrienne. Car ce qui préoccupe les Libanais, ce n'est pas la Syrie d'hier, mais celle d'aujourd'hui, même si ce sont les mêmes services de sécurité qui agissent.

La justice internationale devrait intervenir dans un moment de "post" - postdictature, postconflit - et assumer un rôle transitionnel. Au Liban, on nage en plein conflit syrien importé et les acteurs d'aujourd'hui sont les mêmes qu'à l'époque de l'attentat, ou presque - le fils ou le cousin a remplacé le père, ils ont échangé la kalachnikov contre le costume cravate.


14 février 2005 : Rafic HARIRI victime un attentat

Extrait du journal télévisé de 20h00 sur France 2

Archives de l'INA
L'ancien Premier ministre libanais Rafic HARIRI vient d'être tué dans un attentat à la voiture piégée à Beyrouth. Après 15 ans de guerre civile, il avait reconstruit le pays et incarnait la volonté d'indépendance des Libanais qui voulaient s'émanciper de la tutelle syrienne. Reportage illustré d'images de la télévision libanaise quelques minutes après l'attentat et d'un extrait du message de revendication diffusé par la chaîne de télévision Al Jazira et d'images d'archives.


Qui sont les accusés ?

Les deux principaux accusés sont Moustapha Badreddine, 52 ans, décrit comme le "cerveau" de l'attentat par les enquêteurs, et Salim Ayache, 50 ans, accusé d'avoir été à la tête de l'équipe qui a mené l'attaque.

Hussein Oneïssi, 39 ans, et Assad Sabra, 37 ans, sont accusés d'avoir enregistré une fausse cassette vidéo, transmise à la chaîne al-Jazeera, pour revendiquer le crime au nom d'un groupe fictif, "Victoire et Jihad en Grande Syrie".

Un mandat d'arrêt pour un cinquième accusé, Hassan Habib Merhi, 48 ans, a été délivré en octobre 2013.