Procès Fabrice Tourre : le bouc émissaire de Goldman Sachs ?

Fabrice Tourre jugé depuis le lundi 15 juillet devant le tribunal de New-York. AFP/Mark Wilson.
Fabrice Tourre jugé depuis le lundi 15 juillet devant le tribunal de New-York. AFP/Mark Wilson.

Depuis lundi 15 juillet se tient le procès de Fabrice Tourre, cet ex-courtier de la banque Goldman Sachs accusé de fraudes pour avoir vendu délibérément à ses clients des produits financiers à risque, tout en pariant sur leur baisse. La banque, elle, a réussi à échapper à toute poursuite, grâce à un chèque de 550 millions de dollars. Alors Fabrice Tourre : bouc-émissaire de Goldman Sachs ou réel unique responsable du scandale "Abacus" ? Retour sur l'affaire qui aurait pu (qui aurait dû?) faire trembler la finance mondiale.

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Ses « petits Frankenstein » l’auront rattrapé jusque sur le banc des accusés. Fabrice Tourre, ex-courtier de la banque Goldman Sachs, est jugé devant le tribunal de New York, pour « fraudes ». Le procès devrait durer trois semaines.
Dans le détail, le Français de 34 ans est accusé d’avoir vendu aux clients de sa banque « des monstruosités », selon ses termes, autrement dit des produits financiers complexes, appelés « Abacus », et adossés à des crédits immobiliers à risque. Dans le même temps, la banque Goldman Sachs elle-même, ainsi qu’un fonds spéculatif, pariaient sur la baisse de ces produits…
Quand le marché américain de l’immobilier s’est effondré en 2007, les investisseurs ont alors perdu jusqu’à 99% de leur mise sur ces produits pourris. Est alors née la crise des crédits subprimes, et son cortège de familles expulsées de chez elles, dans l’impossibilité de rembourser leur dettes…

Le New-York Times révèle en 2009 l'implication de Fabrice Tourre dans le scandale Abacus.
Le New-York Times révèle en 2009 l'implication de Fabrice Tourre dans le scandale Abacus.
« Fabuleux Fab », seul accusé

Lui-même se surnomme le « fabuleux Fab ». Pas de quoi aujourd’hui se vanter car le trader est le seul accusé de ce procès. C’est après des révélations du New-York Times sur le scandale « Abacus » en 2009 que la justice américaine repère Fabrice Tourre. Pourquoi lui ? Parce que lui seul aurait vendu les produits « Abacus », et cela avec l’aval de son supérieur Jonathan Egol. Dans un email datant de janvier 2007, Fabrice Tourre reconnaît que les produits qu’il vend à ses clients conduiront tôt ou tard à la chute du système…Jonathan Egol échappe au radar de la SEC, le gendarme américain des marchés, ses emails étant moins bavards que ceux de son trader favori.

En 2010, Fabrice Tourre est auditionné devant la sous-commission d’enquête du Sénat des États-Unis. Il refuse alors de reconnaître les faits et de s’excuser. La SEC (Securities & Exchange Commission) dépose alors une plainte pour fraude.

« Étant donné l’ampleur du scandale, explique Marc Roche, correspondant du journal Le Monde à Londres, et le montant des pertes subies par les acheteurs (422 milliards de dollars, selon l’OCDE, ndlr.), il fallait donner un visage à la crise des subprimes. » Ce visage, c’est aujourd’hui celui de Fabrice Tourre. « Goldman Scahs l’a piégé en l’excluant des négociations avec la SEC, en lui payant un avocat, et en lui accordant un congé sans solde pour qu’il parte faire de l’humanitaire au Rwanda… », poursuit Marc Roche. Résultat : la SEC, « sans aucun scrupule » marche dans le jeu de la banque, et accepte en 2010 les 550 millions de dollars qu’elle lui propose, en échange de l’abandon des poursuites…

Beaucoup d'anciens banquiers de Goldman Sachs gravitent aujourd'hui dans les sphère du pouvoir américain. Source : “Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde.“
Beaucoup d'anciens banquiers de Goldman Sachs gravitent aujourd'hui dans les sphère du pouvoir américain. Source : “Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde.“
Il fallait « protéger » la banque

« 550 millions de dollars, certes c’est peu, mais pour la SEC il fallait éviter un nouveau vent de panique », analyse Christian Chavagneux, rédacteur en chef adjoint du magazine Alternatives Économiques. La SEC ne s’est pas opposée au faible montant proposé par Goldman Sachs car il fallait « protéger » la banque, « championne du pays », pour éviter qu’elle ne crée une nouvelle crise financière.

« De son côté, ajoute Marc Roche, Goldman Sachs a aussi su tirer profit de deux avantages : la faiblesse de la SEC, critiquée pour son manque de mordant au début de la crise financière, et l’infiltration de ses banquiers dans les sphères du pouvoir américain. » Grâce à Robert Rubin, Mark Patterson, Robert Hormats, William Dudley et encore bien d’autres, le lobby financier de Wall Street a distillé ses griefs au plus près des décideurs de la SEC. Son responsable des enquêtes est d’ailleurs un ancien de Goldman Sachs, Adam Storch.

« La SEC continue aujourd’hui de préférer la transaction aux poursuites judiciaires, précise Christian Chavagneux. Fin 2012, la banque HSBC bénéficiait à son tour du système, en dégageant 1 milliard de dollars pour ne pas être poursuivie dans une affaire de blanchiment d’argent lié à la drogue. » Conclusion : le régulateur voulait éviter une nouvelle crise financière avec Goldman Sachs, mais c’est en reproduisant le même schéma avec d’autres "banques-voyou", dont HSBC, qu’elle risque de donner naissance un nouveau Fabrice Tourre. En clair, ne pas punir incite les délinquants financiers à continuer comme si de rien n’était...

La Une du journal britannique The Times, le 18 juillet 2012.
La Une du journal britannique The Times, le 18 juillet 2012.
Aujourd’hui, plus possible de s’en tirer ?

Cependant, Marc Roche nuance : « Le cas HSBC est un cas à part. La banque britannique a pu négocier un accord à l’amiable car elle a mis dans la balance les licenciements qu’allait générer une condamnation. La banque Goldman Sachs, elle, est invisible. A l’époque, elle n’avait aucune image auprès du public. »

Aujourd’hui, précise le journaliste du Monde, qu’une banque s’en tire aussi confortablement ne serait plus possible. Selon lui, l’opinion publique et son mouvement Occupy Wall Street ne permettrait plus qu’une banque compromise soit exempte de poursuites judiciaires.
Les régulateurs financiers ont également plus de moyens de pression, selon Marc Roche. La SEC aurait vu son budget et sa force de frappe augmenter depuis la crise. Enfin, un mouvement d’économistes et de juristes américains et européens est en train de se fédérer pour dénoncer l’impunité dont bénéficient les banquiers, et instaurer des règles de contrôle beaucoup plus sévères. On peut citer l’initiative du gouvernement Cameron de présenter un texte pour responsabiliser les dirigeants des banques en cas de dysfonctionnements. Des possibilités de poursuites seraient alors inscrites dans la loi britannique.

Le procès d’un individu, et non celui du système tout entier

Pour autant, « c’est bien le procès d’un individu qui se tient depuis lundi, et non celui de tout le système financier », explique Marc Roche. « Techniquement et politiquement, un tel procès n’est pas possible ni envisageable, affirme aussi Christian Chavagneux. Le climat est trop stable aujourd’hui pour tout faire trembler à nouveau. » Pas question donc de mettre en cause par exemple ni les agences de notation qui ont toujours très bien noté les produits pourris de Fabrice Tourre, ni le cabinet spécialisé qui a aidé le trader à les fabriquer, ni enfin Johan Paulson, dirigeant du fonds spéculatif qui pariait à leur chute.

L’issue du procès de Fabrice Tourre est, elle, pour le coup encore assez floue. Quand certains pointent du doigt l’arrogance et les lourdes responsabilités qui pèsent sur Fabrice Tourre dans le scandale Abacus, d’autres désignent ses supérieurs qui étaient à l’évidence au courant de ses agissements. Pourraient-ils être inquiétés par la justice ? Fabrice Tourre, désormais étudiant à Chicago, pourrait-il rester le seul responsable du scandale Abacus ? Il n’est pourtant pas l’instigateur mais le simple vendeur des produits financiers… A cette interrogation, Marc Roche répond: « Quand une bataille oppose d’un côté le pouvoir bancaire et ses complices, et d’un autre côté les milieux universitaires, judiciaires, les ONG, et les médias, l’avantage est toujours du côté des banques… »