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Proche-Orient : nouvelles frontières en perspective?

En Irak ©AFP
En Irak ©AFP

Nos frontières sont-elles intangibles ? La question ne se pose pas seulement dans le monde arabe ou en Afrique, mais aussi en Europe. Somalie et Soudan ont déjà connu de récentes scissions territoriales. En Écosse, un référendum sur l’indépendance aura lieu en septembre. Au Moyen-Orient, l’instauration d’un califat par l’EIIL et les velléités d’indépendance des Kurdes pourraient redessiner les frontières de l’Irak. Tour des cartes.

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Les frontières de l’Irak redessinées ? La carte de la région pourrait bien être modifiée à long terme. C’est ce que prédisent certains observateurs, et ce que souhaitent certaines forces politiques en place. En premier lieu, l’État islamique en Irak et au levant - rebaptisé depuis dimanche 29 juin État islamique (EI) - a proclamé le rétablissement d’un califat dans la région (lire notre article). Sa conquête pourrait engendrer un nouveau tracé des frontières irakiennes.

Puis le président kurde de la région autonome située au nord de l’Irak, Massoud Barzani, profite du contexte irakien chaotique pour avancer ses pions. Il a demandé au Parlement, ce jeudi 3 juillet, d’organiser un référendum d’indépendance. Après avoir sauvé Kirkouk, leur bastion irakien confessionnel et pétrolifère, des mains de l’EIIL, les Kurdes veulent asseoir (enfin) l’indépendance du Kurdistan irakien à laquelle ils aspirent depuis des dizaines d’années (lire notre article).

L’offensive de l’EI a exacerbé, à nouveau, des divisions internes religieuses et politiques irakiennes entre sunnites, chiites et kurdes. Ces communautés ont été réunies entre des frontières établies par un traité franco-anglais, signé en mai 1916, entre les représentants François Georges-Picot et Sir Mark Sykes.

Un combattant rebelle à Alep ©AFP/Bulent Kilic
Un combattant rebelle à Alep ©AFP/Bulent Kilic
Effondrement

Ces frontières du Proche-Orient établies hier, ne reflètent plus la réalité d'aujourd'hui sur le terrain. Différents facteurs entrent en compte : les conflits (guerre civile libanaise en 1975, invasion américaine en Irak en 2003), les révolutions (les printemps arabes), les intérêts de puissances extérieures (lire notre article sur l’Iran et l’Arabie saoudite), les contestations religieuses (entre chiites et sunnites notamment) et la mauvaise gestion politique en interne ont mené à l’implosion de certains États-nations. « On assiste moins à l’effondrement des vieux arrangements régionaux mis en place par les Britanniques et les Français qu’à l’échec pur et simple de l’État-nation moderne dans la région », écrit le journaliste Vicken Cheterian dans son article « États fantômes au Proche-Orient », publié dans Le Monde diplomatique.

D’autres facteurs entrent, selon lui, en jeu, comme la fin d’un islam politique qui ne fait plus le lien entre les populations. Les frontières se brouillent peu à peu pour ne plus rien signifier. « Les forces qui s’affrontent sur le terrain cherchent à s’emparer de l’héritage du passé, mais n’ont aucun projet alternatif au sein des frontières de l’Etat-nation : aucune ne se bat pour le Liban, l’Irak ou la Syrie. Elles représentent des intérêts locaux, tribaux, au mieux confessionnels, et exercent des violences qui détruisent tout sur leur passage, sans chercher à reconstruire. Quand le chaos cessera de régner, la carte politique de la région aura forcément changé. Mais à quoi ressemblera-t-elle ? » s’interroge le journaliste Vicken Cheterian.

Le Proche-Orient morcelé

Certains observateurs, journalistes ou anciens militaires ont apporté une réponse en publiant ces dernières années leur version de la carte du Proche-Orient de demain. En 2006, Ralph Peters, ancien lieutenant-colonel, publiait dans un magazine militaire américain, Armed Forces Journal, ce qui devait être la nouvelle organisation du Proche-Orient. Il écrivait alors : « corriger les frontières pour refléter la volonté de la population peut s’avérer impossible. Pour l’instant. Mais avec le temps – et les inévitables effusions de sang – de nouvelles frontières naturelles se dessineront. » Ralph Peters prévoyait un Pakistan et une Arabie saoudite divisés, des Républiques kurdes, sunnites et chiites faisant éclater l’Irak. Certains voyaient dans cette carte l’illustration d’une stratégie américaine visant à établir un nouvel ordre au Proche-Orient.

Sa vision fait écho à celle de Jeffrey Goldberg (voir ci-dessous) publiée dans le magazine américain The Atlantic en 2008 qui montre : « un “Hezbollahstan” sur une partie du Liban, et qui existe, de fait, certainement. Le nord de l’Hezbollahstan devient la « République alaouite » le long de l’actuelle côte méditerranéenne syrienne. C’est une conséquence à court-terme et à moitié plausible dans la Syrie d’Assad menée à la destruction. » La Syrie est aussi amputée d’un « Druzistan » (occupé par les Druzes, nldr) qui touche la frontière jordanienne.


©The Atlantic 2007
©The Atlantic 2007
Quant à l’Irak, il est divisé en trois États. Dans son article de 2008, Jeffrey Goldberg était très critique à l’égard de l’accord Sykes-Picot considéré comme l’expression d’un impérialisme franco-anglais. Finalement, le journaliste lui trouve, aujourd’hui, un semblant de modernité : « il rassemble des populations d’ethnies et de fois différentes » dans ce qui devaient être des « États multiculturels et multiconfessionnels ». Sauf que les situations se sont révélées plus compliquées. Vouloir garder à tout prix les frontières telles quelles semble à l'heure actuelle perdre de son sens : « Je ne pense pas que cela vaille l’argent ou la vie de certains Américains de garder l’Irak uni. C’est bien sûr important de soutenir des plans qui empêchent la création de refuges djihadistes. Et les États-Unis devraient être vigilants sur le sujet, plus vigilants qu’ils l’ont été. Mais l’obsession westphalienne d’un Irak qui doit rester uni parce que cela doit être ainsi, ne semble simplement pas sage. »

La fin annoncée d’un Irak unifié

Robin Wright, universitaire américain à l’United States Institute of Peace and the Wilson Center, illustre aussi ce morcellement du pays sur sa carte publiée en septembre 2013 dans The New York Times et traduite par Courrier international.

Cliquez sur l'image pour l'agrandir ©Courrier International
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Sur sa carte, la partition du territoire concerne l’Irak, mais pas seulement. L’Arabie saoudite aussi se subdivise en États, tout comme le Yémen en proie à des divisions régionales entre Nord et Sud séparatiste, la Libye (lire notre article) divisée entre un pouvoir central et des rebelles. Selon l’universitaire, ce « divorce géographique » a débuté avec les printemps arabes : « Les Arabes ne voulaient pas seulement chasser les dictateurs, ils voulaient décentraliser le pouvoir afin d'affirmer les identités locales ou les droits sur les ressources. » Près de cent ans après l’accord Sykes-Picot se pose maintenant « la question de savoir si le nationalisme sera plus fort que d’anciennes racines identitaires en période de conflit ou de transition », souligne Robin Wright.

L'Ecosse se prépare à un référendum sur son indépendance ©AFP/Andy Buchanan
L'Ecosse se prépare à un référendum sur son indépendance ©AFP/Andy Buchanan
Ukraine, Écosse…

Les nations établies sont considérées comme inchangeables : « Après les indépendances arabes et africaines des années 1950-60, explique Frédéric Ancel sur le site Atlantico.fravait été porté aux nues le principe de l'intangibilité des frontières ; l'Occident mais aussi les potentats locaux cherchaient à les conserver - fussent-elles perçues comme critiquables - afin d'éviter une remise en cause générale pouvant aboutir au chaos. » Et pourtant, aujourd’hui, les frontières se brouillent ailleurs qu’au Proche-Orient. En Afrique, le Soudan a vu naître le Soudan du Sud en 2011. Depuis, la région traverse des crises politiques, ethniques et économiques majeures. La Somalie s’est divisée en trois zones (Somaliland, Puntland et Somalie).

L’Occident n’est pas exempt de scissions : « l'Ukraine devrait connaître après la Crimée d'autres sécessions à l'Est. En Europe occidentale, l'Espagne (référendum sur l’indépendance de la Catalogne le 9 novembre prochain, ndlr), la Belgique et la Grande-Bretagne sont travaillées par des forces séparatistes tout à fait considérables », souligne Frédéric Ancel. En Écosse, la campagne sur le référendum concernant son indépendance intervient trois cents ans après l’accord qui lie la région à l’Angleterre et au Pays de Galles. Pourra-t-il être remis en question ? Réponse le 18 septembre prochain.