Qatar : “Le nouvel émir veut rentrer dans le rang“

Le Sheikh Tamim est arrivé au pouvoir le 25 juin dernier.
Le Sheikh Tamim est arrivé au pouvoir le 25 juin dernier.

Plus de deux semaines après son intronisation, le nouvel émir du Qatar, le sheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani a insisté sur son "changement de style", et non sur son "changement de politique". Mais quid de ses réelles intentions ? Que cache l'arrêt affiché de son soutien aux rebelles syriens ? Éléments de réponses avec Fabrice Balanche, spécialiste du Qatar et directeur du Groupe de Recherches et d’Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO).  

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Le nouvel émir du Qatar a bien spécifié lors de son arrivée au pouvoir qu’il n’y aura pas de changement de politique sous son règne, mais est-ce vraiment le cas deux semaines après son intronisation ?

Il est trop tôt pour évaluer des changements. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que le Qatar a une politique extérieure extrêmement liée aux États-Unis, et cela ne va pas changer avec le nouvel émir. Les Qataris sont vraiment sous la protection américaine – avec notamment la plus grande base américaine de la région installée chez eux -, ils ne vont donc pas devenir autonomes du jour au lendemain. Et d’ailleurs, le changement d’émir n'a pas pu se faire selon moi sans l’aval des Américains.

Ce qu’il faut dire donc, c’est que, quoi que fassent les États-Unis, les Qataris suivront. Ainsi, quand les Américains soutiennent l’armée égyptienne pour renverser Mohammed Morsi, ex-président issu des Frères Musulmans, les Qataris vont du même coup freiner leur soutien à cette communauté, et aux islamistes dans leur ensemble. Et c’est bien cela la différence politique qu’il faut voir entre l’ancien sheikh Hamad et le nouveau sheikh Tamim.
 
Si le père a fortement soutenu, aux côtés de Washington, les rebelles en Libye, en Tunisie – avec la formation Ennahda - et en Egypte, le fils est désormais beaucoup plus mesuré dans son soutien aux rebelles syriens, car le Congrès américain a notamment annoncé récemment que les Américains n’enverraient finalement pas d’armes à l’opposition, gangrénée par les islamistes. Et Américains comme Qataris se rendent bien compte que Bachar El-Assad va rester plus longtemps que prévu au pouvoir.

Le sheikh Hamad et Mahmoud Ahmadinejad en juin 2011.
Le sheikh Hamad et Mahmoud Ahmadinejad en juin 2011.
En se retirant du dossier syrien, le Qatar entame-t-il du même coup un retrait de la scène médiatique ?

A l’évidence, depuis l’arrivée au pouvoir du sheikh Hamad en 1995, le Qatar a fait de l’ombre à l’Arabie Saoudite, pourtant allié historique des Américains. Le pays a voulu court-circuiter Riyad pour directement traiter avec les Etats-Unis. Riyad avait d’ailleurs tenté de destituer l’émir en 1997, seulement deux ans après son arrivée au pouvoir.

La position du Qatar comme interlocuteur intermédiaire entre les États-Unis et l’Iran a aussi attiré les foudres des Saoudiens. Tout comme le soutien du Qatar au Hezbollah libanais, et aux Frères Musulmans complètement haïs par Riyad.

Aujourd’hui, le nouvel émir veut rentrer dans le rang, se faire plus discret dans la région. Il lui faut stopper son soutien aux Frères Musulmans. C’est comme cela qu’il ne fera plus d’ombre à l’Arabie Saoudite. Ce serait alors un mal pour un bien car finalement, à se montrer sur tous les fronts, et à soutenir tous azimuts les islamistes et les Frères musulmans, les Qataris se sont rendus compte qu’ils n’auront pas de retour sur investissement.

L'ancien émir du Qatar avec l'ex-président égyptien déchu, Mohammed Morsi.
L'ancien émir du Qatar avec l'ex-président égyptien déchu, Mohammed Morsi.
C’est à dire ?

Beaucoup ont dit du Qatar qu’il allait se brûler les ailes, un peu comme le Koweït. Dans les années 70-80, le pays avait beaucoup de pétrole, il voulait concurrencer l’Arabie Saoudite, et avait donc fortement soutenu les Palestiniens dans leur lutte. Mais quand Saddam Hussein envahit le Koweït en 1990, l’OLP de Yasser Arafat retourne sa veste, et soutient l’Irak.

En ce qui concerne le Qatar, le pays a vu dans le printemps arabe une formidable occasion de devenir la superpuissance de la région. Dans le cas de l'Égypte, le Qatar a donc soutenu l’opposition, d’un montant de l’ordre de 8 milliards de dollars. Sauf qu’aujourd’hui, la révolution a porté au pouvoir des islamistes, et ces derniers ne lui rendent pas vraiment la monnaie sa pièce.

Déjà les Frères Musulmans ont montré leur incompétence quant à la gestion d’une Égypte post-révolution. Et autre fait notable, quand il a fallu former un quartet pour régler la situation syrienne par exemple, l’Egypte a convié tous les géants de la région : l’Iran, la Turquie, l’Arabie Saoudite…mais pas le Qatar. L’émir était alors furieux : après tout ce qu’il avait fait pour les Frères Musulmans, la moindre des choses aurait été de le convier dans ce quartet. Même si ce dernier n’a pas marché, c’est significatif de l’absence de reconnaissance dont a pâti l’émir du Qatar.

Francois Hollande avec l'émir du Qatar, sheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani.
Francois Hollande avec l'émir du Qatar, sheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani.
A trop s’afficher à l’étranger, le Qatar s’est-il aussi attiré les foudres de sa population ?

Cette politique d’expansion économique, de rachat tout azimut à l’étranger, est bien sûr fortement critiquée par la population locale, car elle coûte chère. Les Qataris ne voient pas de retour sur investissement dans leur pays. Dépenser de l’argent à l’étranger, soutenir financièrement des formations rebelles étrangères, c’est autant d’argent en moins pour la population.

Et ces critiques vont au-delà des frontières qataries. Le soutien jusqu’ici de Doha envers les islamistes, notamment les Frères Musulmans, laisse des traces. La presse arabe tunisienne par exemple s’en donne à cœur joie pour taper sur le dos du Qatar. En France également, le pays n’est plus en odeur de sainteté, contrairement au temps de l’annonce des investissements dans les banlieues françaises.

En la personne de son président, Sepp Blatter, la FIFA désigne en 2010 le Qatar comme organisateur de la Coupe du Monde en 2022.
En la personne de son président, Sepp Blatter, la FIFA désigne en 2010 le Qatar comme organisateur de la Coupe du Monde en 2022.
Va-t-on par conséquent assister à une baisse des acquisitions spectaculaires à l’étranger, comme en France ?

C’est trop tôt pour le dire. En revanche, il faut savoir que le nouvel émir a destitué le Premier Ministre, l’inamovible Hamad Ben Jassem. C’est lui qui détenait le Fonds Qatari pour les investissements à l’étranger. Son remplacement par le ministre des Affaires intérieures Abdallah Ben Nasser Ben Khalifa Al-Thani est peut-être le signe que le Qatar compte réduire ses acquisitions.

Pour l’instant, ce que l’on sait également, c’est que les Qataris se concentrent sur la prochaine Coupe du Monde à Doha en 2022. Et c’est à se demander d'ailleurs s’ils vont vraiment la faire, vu le peu de retombées économiques que cet événement va générer. 200 milliards de dollars d’investissements – qu’ils ont, cela ne fait aucun doute - mais pour finalement peu de monde après l’évènement pour utiliser les infrastructures construites à cette occasion.
Même lors de l’événement, je me demande qui ils vont trouver pour remplir les stades qu’ils ont construits...Avec 350 000 Nationaux – l’équivalent du Luxembourg -, le pays ne pèse pas lourd en termes de spectateurs. Et tous n’ont pas le niveau de vie pour assister aux évènements sportifs. Le reste des habitants est composé de travailleurs étrangers temporaires, ou d’expatriés, aucun touriste à l’horizon...Rien à voir avec Dubaï.

Je pense au contraire que les Qataris ont tout à gagner à se calmer au niveau des dépenses destinées à l’étranger, et à se concentrer plutôt sur les investissements productifs à l’intérieur du pays, et pour la jeunesse, complètement assistée, perdue et désormais sans aucun repère lié à la tradition musulmane...

Le Qatar en chiffres

1995 : prise de pouvoir de sheikh Hamad bin Khalifa Al Thani

2013 : prise de pouvoir de sheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani

11,7 millions d'habitants dont 35 000 Nationaux

11 000 m2 : presque aussi grand que la Corse

210 milliards dollars de patrimoine international en 2012

Le point de vue de...

Majed Nehmé, rédacteur en chef du magazine Afrique Asie :

"Les Qataris veulent jouer dans la cour des grands mais ne sont que des leviers financiers. Ils cherchent le prestige, l’influence. Ils essayent d’exister en investissant dans les pays occidentaux. Mais l’argent s’il n’est pas bien placé, ne sert à rien. On l’a vu en Occident avec des mastodontes.
Ils veulent exporter la démocratie  en luttant contre les dictatures en Libye ou en Syrie. Ils s’associent à l’OTAN pour intervenir en Libye car c’était le régime à abattre.
Mais c’est encore un pays moyenâgeux en matière de droits de l’Homme. Il n’y a pas de constitution, pas de Parlement, d’élection municipale."