Quand le Yémen s’effondre sous les yeux d’Al-Qaida

Manifestation contre les houthistes demonstration à Sanaa, mercredi 25 février 2015. "Non au coup d'Etat, oui à la légitimité" proclament les banderoles.
Manifestation contre les houthistes demonstration à Sanaa, mercredi 25 février 2015. "Non au coup d'Etat, oui à la légitimité" proclament les banderoles.
(©AP Photo/Nadia Abdullah)

Le pays souffre depuis toujours de divisions. Mais la conquête de sa capitale par une milice chiite a exacerbé les tensions séparatistes… sous les yeux d’Al-Qaida.

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Le Yémen est en train de s’effondrer. C’est le constat accablant qu’a dressé à la mi-février le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon devant le Conseil de sécurité. Un constat qu’il fonde sur une série d’événements marquants survenus ces derniers mois: la prise de la capitale Sanaa par les rebelles houthistes; la chute du président Abd Rabbo Mansour Hadi, élu en 2012 dans la foulée des Printemps arabes en remplacement du dictateur Ali Abdallah Saleh; les tensions sécessionnistes croissantes dans le sud du pays, autrefois indépendant; et les coups de boutoir de la filiale locale d’Al-Qaida, Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA).

A Sanaa, un pouvoir sans légitimité 

Le Yémen dispose en théorie depuis quelques jours d’un nouvel exécutif, le Comité révolutionnaire, présidé par Mohammed Ali al-Houthi, le cousin d’Abdoul-Malik al-Houthi, le chef de la milice houthiste. Mais l’équipe dirigeante souffre d’un manque flagrant de légitimité pour avoir pris le pouvoir par la force. Et sa forte identification au chiisme zaydite lui vaut de profondes inimitiés au sein d’une population à majorité sunnite. Ce en un temps où les deux confessions s’opposent de plus en plus violemment dans le monde musulman, sur fond de rivalité entre l’Iran (chiite) et l’Arabie saoudite (sunnite).
 
Surtout, souligne Patrice Gourdin, professeur d’histoire contemporaine à l’École de l’Air, à Salon-de-Provence, détenir le pouvoir à Sanaa, la capitale, n’a jamais suffi à contrôler le pays. «Avant la période d’instabilité actuelle, rappelle-t-il, le Yémen était un Etat «inachevé», en gestation, qui n’avait su ni construire un Etat de droit, ni transformer sa population en une nation partageant un vouloir vivre ensemble. Les troubles qui agitent le pays depuis quatre ans n’ont rien arrangé. Le territoire yéménite est aujourd’hui atomisé entre milices religieuses, factions tribales ou locales et groupes criminels, notamment terroristes, qui ne répondent à aucune autorité supérieure.

L'avancée des houthistes

Partis de leur fief traditionnel, la province de Saada, dans le nord du Yémen, les houthistes ont réalisé d’importants acquis territoriaux depuis l’été dernier en raison d’une conjonction exceptionnelle de circonstances favorables. Ils constituent d’abord une milice solide, aguerrie par de nombreuses années de guerre contre les régimes de Saleh et de Hadi et motivée par la défense de leur communauté religieuse (dans le souvenir de l’imamat zaydite qui a régné sur une bonne partie du Yémen pendant plus d’un millénaire). Ils ont profité ensuite de la maladresse des autorités issues du «Printemps yéménite», notamment de leur décision de couper les subventions aux produits pétroliers, pour s’assurer la neutralité, sinon le soutien, d’une partie de la population. Ils ont enfin bénéficié de la complicité de l’ex-président Saleh, lui-même chiite zaydite, qui brûle de prendre sa revanche et de remettre son clan en selle.
 
Les houthistes ont successivement conquis les provinces d’Amrane et de Sanaa l’été dernier, avant de descendre sur celles de Dhamar et d’Ibb, dans le cœur montagneux du pays, de prendre pied dans celle d’Hodeida, le long de la mer Rouge, et de se lancer vers celles d’Al-Jawf, de Marib et d’Al-Bayda, plus à l’est. Des prises de grande importance.

Points stratégiques

«Le fief des houthistes, la province de Saada, présente deux inconvénients majeurs pour prétendre à la viabilité, commente Patrice Gourdin: il ne dispose pas d’hydrocarbures et il est enclavé. Cela explique pourquoi les rebelles ont tenu à s’emparer d’une partie de la province de Marib, qui recèle des champs de pétrole et de gaz naturel, et pourquoi ils ont fondu sur Hodeida, le deuxième port du pays (après Aden), qui leur permet de s’adonner à toutes sortes de négoces, licites ou non.»
 
«Cette présence sur le littoral pourrait aussi viser la détention d’un autre point stratégique, plus essentiel encore, remarque l’historien: l’accès au détroit de Bab al-Mandeb, par où transitent les pétroliers qui empruntent le canal de Suez. Un tel avantage pourrait bénéficier non seulement aux houthistes mais aussi – surtout? – à leur parrain iranien, qui se trouverait ainsi en situation de couper les deux principales artères pétrolières du Moyen-Orient: les détroits d’Ormuz (au débouché du golfe Arabo-Persique) et de Bab al-Mandeb (à l’entrée de la mer Rouge)

Des relations interyéménites complexes et instables

Mais il ne sera pas facile aux houthistes de poursuivre sur leur lancée. «Le territoire aujourd’hui sous leur contrôle coïncide à peu près avec les limites de l’ancienne République arabe du Yémen (ou Yémen du Nord), qui a remplacé l’ancienne théocratie zaydite en 1962, observe Patrice Gourdin. Il correspond aussi approximativement à la zone dans laquelle le peuplement chiite est majoritaire. Cela explique pourquoi ils peinent actuellement à progresser vers le sud et le long de la côte: ils sortent de leur aire culturelle et historique
 
Au-delà, au sud comme à l’est, s’étendent des territoires aux obédiences des plus complexes. Où des forces politiques classiques, mues par diverses visions du bien commun, côtoient des dizaines de tribus, au sein desquels les intérêts du groupe priment absolument. Un maillage qui implique «une extrême fluidité des alliances», explique Patrice Gourdin. Fluidité à laquelle s’ajoutent des «mécanismes de vendetta» qui rendent les «relations interyéménites» encore plus complexes et instables.
(©http://www.istanbul-visit.com/)

Au sud et à l'est : quatre espaces principaux

Cette part du territoire yéménite peut être divisée, très grossièrement, en quatre espaces principaux.

Le premier, la province de Taez et le sud de celle d’Hodeida, a pour particularité d’avoir appartenu à l’ancien Yémen du Nord, tout en étant peuplé majoritairement de sunnites, explique Laurent Bonnefoy, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po, à Paris. En cela, ses habitants se distinguent aussi bien des houthistes que des habitants de l’ancien Yémen du Sud. Ils s’avèrent par ailleurs relativement peu soumis aux logiques tribales et figurent parmi les plus chauds partisans du «Printemps yéménite» et de son aspiration à plus de démocratie.
 
Le second espace, constitué des provinces de Lahj, d’Ad Dali et d’Aden, forme le cœur de l’ancienne République démocratique populaire du Yémen (l’ex-Yémen du Sud), un pays dont la ville d’Aden était la capitale. Ses habitants estiment avoir été les grands perdants de la réunification des deux Yémen, en 1990, et n’ont pas attendu longtemps pour réclamer l’indépendance. Après s’être lancés dans une révolte armée aussitôt écrasée dans le sang en 1994, ils se sont dotés d’un instrument politique, le Mouvement du Sud. Une large coalition qui s’est contentée pendant quelques années d’exprimer les doléances de la région auprès du pouvoir central avant de défendre toujours plus clairement des thèses séparatistes. Facteur de tension supplémentaire : originaire de la région, l’ex-président Abd Rabbo Mansour Hadi a fui Sanaa le week-end dernier pour réapparaître à Aden et déclarer son intention de reprendre ses fonctions à la tête du pays.
 
Le troisième espace, l’immense et prestigieuse province orientale de l’Hadramaout, constitue un monde en soi. Ses dirigeants défendent traditionnellement un Yémen fédéral, dont la Constitution accorderait un haut degré d’autonomie à leur région, mais il s’en trouve toujours davantage pour militer en faveur de l’indépendance, relève Laurent Bonnefoy. Une indépendance qui inclurait la province voisine d’Al-Mahrah mais pas la région d’Aden et déboucherait donc sur un Etat très différent de l’ancien Yémen du Sud.
 
Le quatrième espace enfin, les provinces centrales d’Abyane et de Chabwa, ainsi que certaines zones des provinces de Marib, d’Al-Bayda et de l’Hadramaout, a pour particularité d’échapper depuis longtemps au pouvoir central et de servir de base aux militants locaux d’Al-Qaida. «L’AQPA s’appuie sur des tribus sunnites gagnées au salafisme par l’entremise de l’Arabie saoudite et sur une partie de la parentèle des Ben Laden originaires de l’Hadramaout, confie Patrice Gourdin. L’intense guerre de drones menée par les Etats-Unis à son encontre l’a contrainte à renoncer, au moins temporairement, à se donner une assise territoriale et à privilégier les attentats et les actions de guérilla. Mais elle ne néglige aucune occasion de repartir à l’offensive
 
Or, une telle circonstance pourrait bien se présenter. Les houthistes comptent parmi les ennemis les plus déterminés et les plus redoutables des djihadistes. A force de succès toutefois, ils risquent d’en devenir les alliés objectifs. S’ils aggravent trop le clivage existant entre les chiites et les sunnites, ils donneront à l’AQPA l’occasion de se poser en défenseur des seconds et de recruter un nombre de combattants sans précédent. Les héritiers de Ben Laden n’attendent que ça.