Quand les tracts racontent notre histoire politique

Du tract au flyer, en passant  par les Mazarinades, les papillons, les libelles et les stickers,  les « petits papiers » ont accompagné et enflammé nos histoires politiques et militaires. Zvonimir Novak signe une enquête passionnante. Son
ouvrage réécrit l’histoire – la grande et la petite – à la lumière de la propagande, de la manipulation psychologique et de la galvanisation patriotique. Brillant.

dans
Les lecteurs d’ « Agit-tracts » vont se régaler. Les historiens bien évidemment, mais aussi les communicants, les responsables politiques, les étudiants, tous ceux qui s’intéressent aux grands conflits qui ont agité le monde, à Mai 68, aux dessous du Dadaïsme et du Surréalisme, à l’ « art » de communiquer de la droite comme de la gauche. Car voici un livre qu’on parcourt d’une traite, tant il nous emmène à grandes enjambées thématiques à travers  l’histoire de France, celle des grands conflits auxquels le pays a été mêlé, celle des guerres d’Indochine et d’Algérie, pour aboutir au rock alternatif  ou à l’anarcho-punk, en passant par les mouvements « Touche pas à mon pote » notamment.
 
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			<p>Zvonimir Novak (Edition L'Echappée)</p>
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"Agit-tracts"
Un siècle d'actions politiques et militaires de

Zvonimir Novak (Edition L'Echappée)


Dénominateur commun de cette saga : le rôle du tract dans l’information ou la désinformation des populations.

Le ton est donné avec  les pamphlets, « véritables machines à tuer », que vont commettre les protestants  à l’époque de la Fronde, et avec  l’apparition du Père Duchesne  en 1789 qui dénonce les injustices à l’endroit du petit peuple.  Avec aussi les dessins polissons qui moquent Marie-Antoinette, puis les avis  de censure que fera placarder Napoléon pour « remettre de l’ordre dans cette littérature de rue sans foi ni loi… ». Avec les premiers tracts électoraux au milieu du XIXè siècle. Des tracts dont on suit l’évolution jusqu’il y a peu dans l’ouvrage de Zvonimir Novak, puisque Charles Pasqua et François Mitterrand (1), Marine Le Pen et Eva Joly par exemple,  figurent  - avec leurs visuels et leurs codes couleurs immuables ou évolutifs - au palmarès de la communication en phase avec les époques successives.
 
(capture d'écran)

Collectionneur et historien de haut vol

L’auteur d’« Agit-tracts » fait la part belle au siècle dernier,  qui marque la consécration du tract et le fait apparaître comme un moyen d’expression très efficace, y compris – dessin à l’appui -  auprès des destinataires analphabètes.

Zvonimir Novak
© TV5Monde

Zvonimir Novak est un collectionneur éclairé. L’ancien militant est tombé dans la marmite de la « chasse » aux supports de communication  au lendemain de la Révolution des œillets, alors qu’il visitait le Portugal. En 40 ans de pérégrinations, il s’est constitué un « trésor de guerre » dont il nous fait aujourd’hui profiter. Ses  recherches approfondies lui  ont aussi  permis  de retrouver des documents complémentaires, de manière à couvrir tous les grands événements qui ont jalonné l’histoire moderne et de démontrer combien les tracts s’inscrivent dans des stratégies globales de propagandes de toutes natures. 
Il a sélectionné dans son ouvrage des centaines d’exemples dont plusieurs dizaines sont reproduits sur pleine page,  qu’il met en perspective avec une approche historique irréfutable, une perspicacité jouissive, un sens de l’ efficacité  très concret.  Sans parler de l’intérêt permanent de l’auteur, professeur d’arts graphiques, pour la portée du trait, l’humour  des dessinateurs ou le moralisme bien pensant des scripteurs, la « force » du choix des mots visant à servir de supports au mensonge, au chantage, au pathos, à la peur,  au civisme, au patriotisme.

 
Les conflits de 14-18, puis de 40-45, le Régime de Vichy  donnent lieu à une analyse très fouillée des outils largement utilisés par le pouvoir en place, les alliés, les ennemis, la Résistance.


Entre officines militaires françaises et allemandes de propagande pendant la guerre, c’est à qui fera la preuve d’un maximum d’ingéniosité dans le détournement de messages pour galvaniser les troupes et les populations, ou leur  sabrer le moral.
 
Au fil des pages, c’est aussi l’ingéniosité du format des tracts qui est évoquée : le pliage en trompe l’oeil d’un papier fait, par exemple, apparaître Clémenceau parmi des vaches dans un tract anarchiste, tandis qu’un autre feuillet anti-hitlérien montrant quatre cochons et interrogeant sur l’endroit où s’en cache un cinquième, s’ouvre sur le visage du dictateur.


 

 
Les tracts peuvent prendre la forme de bouquets de muguet,  de bombes en carton, de cercueils en guise d’avertissement aux « kollaborateurs »,  ou encore de buvards à l’usage des écoliers.

Ils se retrouvent souvent sous forme de bandes dessinées, crées de toutes pièces ou « empruntées » à des séries très populaires.




On en voit  même déclinés sur du papier toilette à l’effigie de l’Empereur Guillaume. Ou encore sur un carré de soie au  liséré tricolore, signé par 363 députés sous la houlette de Gambetta : destiné, par sa matière même, à frapper les esprits, ce tract tout doux visait à fustiger les royalistes conservateurs emmenés par Mac Mahon. Il  faisait écho au foulard de cou des soldats analphabètes, heureux d’y trouver le plan pour démonter et remonter leur fusil Chassepot. Son succès aurait inspiré le futur  carré Hermès…

 


La façon dont les tracts étaient distribués pour toucher la population la plus large  passe par des modes opératoires incroyables : on connaissait le lâcher aérien via des avions et des hélicoptères. Ce sont près de 3 millions de tracts qui ont été dispersés au-dessus des tranchées sur les seuls mois de juin et juillet 1918. Le transport par pigeon donne lieu ici  à bien des anecdotes. Mais on ne se doutait pas que les boîtes de conserves de maquereaux avaient eu, elles aussi, leur heure de gloire pour rejoindre les prisonniers.
 
 

Le rôle du Political Warfare Executive chargé aux Etats-Unis de soutenir la Résistance dans les pays occupés et de sabrer le moral ennemi est mis en exergue. On apprend que les Américains, par exemple, qui disposaient d’une division entièrement dédiée à la guerre psychologique,  détachée à Alger en 1943, ont fait larguer 265 millions de tracts pour décrire  l’ « irrésistible avancée des troupes alliées ».
La Royal Air Force britannique n’a pas été en reste ;  la BBC lui apportait son appui en diffusant des messages codés qui facilitaient la récupération au sol  des tracts et leur distribution.
Certaines campagnes évoquées ici, avec notamment « Le Courrier de l’Air », font partie de celles – une minorité – qui ont constitué, dans l’histoire, une vraie source d’information fiable.
La colombe de la Paix dessiné par Picasso en 1949
La colombe de la Paix dessiné par Picasso en 1949
(capture d'écran)


Il est aussi  des symboles qui font, dans  « Agit-tracts »  l’objet de toutes les attentions. Que ce soit la croix de Lorraine tant utilisée par le Général de Gaulle, le V de la victoire, ou la colombe de la paix dessinée par Picasso en 1949 sur une idée d’Aragon. Une colombe que les « tirs graphiques de quelques snipers du camp adverse », pour reprendre une métaphore malicieuse de Zvonimir Novak, coutumier en la matière,  chercheront à neutraliser dans de multiples circonstances ultérieures.
Quant au marteau et à  la faucille , on les voit fleurir au fil des pages, notamment  dans les documents destinés à stigmatiser le Front Populaire, allègrement renommé « Front révolutionnaire » par la Droite :  «  le détournement sémantique, une vielle ficelle de la propagande .

 « Rire pour résister »

Parmi les belles « pépites » de cet ouvrage, il y a les tracts  consistant à ridiculiser Pétain, ou encore  le détournement de chansons très populaires dont les nouvelles paroles sont imprimées sur des feuillets distribués à tout va,  qui proposent les airs de « Hitler youp la boum » ou de « il court il court le Laval ».
En face, surgissent les messages d’allégeance au Maréchal : « qui mieux que lui sait ce que sont les besoins de la France ? »,  cette « chapelle » valorisant au passage le caractère idyllique des camps de travail obligatoire, ou  encore les cantines de l’Entraide d’hiver mises en place par le pouvoir de Vichy.  Zvonimir Novak souligne ici que ces dernières avaient été honteusement financées par l’argent issu des biens spoliés aux juifs…
 


Ce qui frappe en outre  au fil des pages et des années parcourues par « Agit-tracts », c’est l’acharnement de certains mouvements politiques ou de pensée à l’égard soit des francs-maçons, soit du clergé ; ce sont les croisades antisémites interminables, avec - dans tous les cas -  une imagerie qui donne dans  les clichés les plus diabolisants ; ce sont les plaidoyers moralisants tout empreints de guimauve. Ce sont, enfin, les envolées qui visent à porter aux nues ou à « flinguer», les personnalités les plus emblématiques du moment.
De nombreux tracts dus aux Allemands et à leurs suppôts en France se focalisent  sur l’anglophobie supposée des Français.
Le Premier ministre britannique est représenté comme un bouledogue sanguinaire. Le Grand Charles, Général de son état,  donne  lieu en 1941, dans un canard collaborationniste, à une BD sur comment se prémunir d’une maladie honteuse, la « dingaullite ».
Ailleurs, il apparaît comme le meilleur rempart contre le fascisme :
 


Quant à Maurice Thorez il est mis à toutes les sauces par les ennemis jurés des communistes, qui s’ingénient à brandir les pires menaces belliqueuses :
 


L’évolution du discours du P.C. durant la seconde guerre mondiale fait d’ailleurs, ici,  l’objet d’une étude fouillée autour des questions du pacifisme, du soutien au Pacte de non-agression signé en 1939 entre la Russie et l’Allemagne, puis de sa dénonciation.


Ses organes de presse officiels, très florissants alors, destinés à la jeunesse, aux agriculteurs ou aux femmes (avec notamment « l’histoire de Suzanne », sorte de Cosette rouge)  et les comic-tracts - tout teintés de bleu-blanc-rouge - visant à glorifier l’Union Soviétique et à fustiger l’impérialisme de l’Amérique et de son Plan Marshall donnent l’occasion à Zvonimir Novak d’analyser les mécanismes de la propagande et de les confronter à l’Histoire en marche.
 
La 4ème République et la Guerre froide apparaissent comme une période d’apogée dans la créativité et la multiplication des tracts, utilisés comme armes idéologiques de portée massive.
Les «  affres » du fascisme, la portée « insidieuse » du bolchévisme et du stalinisme  sur les esprits, avec leurs cortèges de conséquences sur la vie des paysans, des ouvriers, des familles, donnent lieu, dans certaines mouvances,  à une foison  de sagas illustrées.

Les Etats-Unis ne sont pas en reste ailleurs, désignés comme  les uniques responsables de la course à l’armement :
 


Démonstration de leur impact : les tracts distribués pour contrer l’arme atomique encouragent à rallier une pétition qui obtiendra  10 millions de signatures dont celles de Picasso, de Frédéric Joliot-Curie, de Simone Signoret et d’une certain… Jacques Chirac.
 

Quand le tract se fait poésie et brulôt  typographique…

Les avant-gardes artistiques du XXème siècle ne sont pas en reste dans cette histoire racontée au ras du pavé. Certaines d’entre elles  vont se saisir du tract, lui donner une portée littéraire et graphique totalement assumée, qui va souvent de pair avec des happenings inspirés ou inspirants. Le Dadaïsme, avec Tristan Tzara qui migre de Zurich à Paris, le Surréalisme avec ses performances contre l’art établi et contre les 200 familles capitalistes qui dominent la France (Breton et Bataille leur promettent un « avenir sanglant » !), le  Situationnisme qui s’emploie notamment en 1966, via des tracts aux allures de photomontages recyclant images de westerns, d’œuvres d’art et de publicités, «  à mettre le bazar dans les universités » , sont à la source d’une créativité poétique et typographique échevelée abondamment montrée et commentée.


 

ou invite à la désertion sur les terres coloniales !

Les guerres de libération d’Indochine et d’Algérie, sont  brillamment abordées, avec notamment, au Vietnam, des petits bijoux iconographiques, comme ces tracts distribués tous azimuts – accrochés aux arbres, glissés dans les embrasures des fenêtres ou posés à l’entrée des bordels ! – pour convaincre les soldats français, notamment ceux originaires d’Afrique du Nord, de déserter et de rejoindre les vrais défenseurs des peuples libres. Leur analyse illustre d’ailleurs l’intérêt de l’auteur pour la sémantique, qu’il s’agisse de débusquer l’argot troupier auquel recouraient les rédacteurs vietnamiens, ou les sophistications langagières des officiers français sans doute imprégnés d’opium, dans leurs contre-tracts.
L’ouvrage souligne qu’ en Algérie,  la bataille des tracts mettra le feu aux bleds pendant 10 ans. Et que toutes les forces engagées - armée, FNL, OAS - utiliseront des ressorts psychologiques similaires. Jusqu’au Général de Gaulle, champion du discours positif et rassurant, dont il nous est dit qu’il aimait s’inspirer de l’expérience américaine et des défilés de responsables politiques dans les rues  de New York sous des pluies de papiers volants.
 

 « Sur les pavés, les tracts »

A en croire l’auteur de l’ouvrage, la période de Mai 68 signe l’apogée du genre : le caractère revendicatif et insurrectionnel de la « littérature » de rue » que constitue le tract,  sa capacité à contrer la presse, y compris la télévision naissante,  considérées comme aux ordres du pouvoir gaulliste et de son Ministère de l’Information, sont au zénith. La parole l’emporte progressivement  sur le graphisme. Et l’auteur de s’amuser que les chercheurs des plus grandes  universités américaines continuent aujourd’hui à dire leur étonnement devant la puissance de cette « armada de papiers » et devant ses prolongements dans la production cinématographique de réalisateurs comme Jean-Luc Godard, Alain Resnais et Chris Marker.
 
Est-ce à dire que le tract, que certains appellent désormais  « flyer », n’a plus de riches heures devant lui ? Qu’il ne peut que se reconvertir au fil de nos actualités, de nos campagnes électorales ou des événements politiques et sociétaux qui émaillent nos vies, qu’ au travers des réseaux sociaux ou des journaux gratuits distribués dans nombre de  nos grandes capitales ? C’est probable. Il n’empêche que, dans certains coins du monde, il demeure la « voie obligée ». Et de citer les messages indestructibles en polypropylène  distribués en Irak par les Américains, les tracts SMS envoyés par l’armée israélienne aux Palestiniens  en 2014, pendant la guerre contre le Hamas, ou encore, la même année, le lâcher de tracts hostiles  au régime de la Corée du Nord  via des ballons explosifs. Pyongyang avait alors menacé de mettre ses troupes en état de guerre. Un langage tout à trac(t) en somme…
 

Corée du Sud, octobre 2014, lâcher de tracts hostiles à la Corée du Nord
Corée du Sud, octobre 2014, lâcher de tracts hostiles à la Corée du Nord
(capture écran)

 1) A lire aussi l’article de Zvonimir Novak dans le numéro 16 de la jeune revue « Charles » qui vient de paraître, consacrée à l’ancien président de la République dont on célèbre, en ce début 2016, le centième anniversaire de la naissance