Quatre ans de prison pour le comptable d'Auschwitz

Oskar Gröning lors de son procès<br />
<sub>(Philipp Schulze/Pool Photo via AP)</sub>
Oskar Gröning lors de son procès
(Philipp Schulze/Pool Photo via AP)

Condamné à quatre ans de prison, l’ancien comptable d’Auschwitz Oskar Gröning a bénéficié d’une relative clémence. Ce pourrait être le dernier procès de ce type mené en Allemagne où les criminels nazis, dans l’ensemble, ont été traités avec une immense mansuétude.

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7 minutes par victime. L'ancien comptable d'Auschwitz Oskar Gröning, 94 ans, a été condamné mercredi en Allemagne à quatre ans de prison pour « complicité » dans le meurtre de 300.000 Juifs, épilogue de ce qui pourrait être le dernier procès nazi. C’est un peu plus que les trois ans et demi d'emprisonnement requis le 7 juillet par le parquet, mais dans le bas de la fourchette de trois à quinze ans encourus pour de tels crimes.

Sans réaction apparente, le vieil homme a écouté le tribunal de Lunebourg (nord) lui reprocher d'avoir accepté « un travail de bureau sûr » dans une « machine entièrement destinée à tuer des gens », « inhumaine » et « insupportable pour l'esprit humain ». Oskar Gröning est reparti libre. Compte tenu de son âge, il est peu probable qu'il soit jugé médicalement apte à être incarcéré, selon une source judiciaire, d'autant qu'un éventuel recours suspendrait l'exécution de la peine.

Les représentants de la cinquantaine de parties civiles ont salué cette condamnation dans un communiqué, y voyant néanmoins un « pas trop tardif vers la justice ». Moshe Kantor, président du Congrès juif européen, a de son côté souligné « la signification historique » du procès, « et l'occasion qu'il offre d'éduquer une génération bien trop éloignée des horreurs de l'Holocauste », 70 ans après la libération des camps nazis.

Dans ses réquisitions, le procureur avait mis en balance la « contribution mineure » de l'ancien SS au fonctionnement d'Auschwitz, devenu emblématique de l'enfer concentrationnaire, avec le nombre « presque inimaginable » de victimes.

Si Oskar Gröning a d'emblée assumé une « faute morale » et a présenté à plusieurs reprises ses excuses, sa défense avait plaidé l'acquittement, estimant qu'il n'avait « nullement favorisé l'Holocauste, du moins pas d'une manière pertinente sur le plan pénal ».

Excuses...

Bien avant d'être rattrapé par la justice, cet ancien engagé volontaire dans les Waffen SS avait livré le récit de ses deux ans passés à Auschwitz, de 1942 à 1944, dans un mémoire pour ses proches puis dans de longues interviews destinées à « lutter contre le négationnisme ».

« Auschwitz est un endroit auquel personne n'aurait dû participer », a déclaré mardi le nonagénaire, la voix tremblante et le corps éprouvé par trois mois d'audience, faisant sienne la phrase de l'un des représentants des victimes. Dans leur communiqué, les avocats des parties civiles se sont d'ailleurs félicités « que pour la première fois, après un demi-siècle de procès des crimes nazis, un accusé reconnaisse formellement sa faute et s'en excuse ».

Les charges contre Gröning reposaient sur deux points: on lui reprochait d'avoir soutenu économiquement le régime, en envoyant l'argent des déportés à Berlin, et surtout d'avoir assisté par trois fois à la « sélection » séparant, à l'entrée du camp, les nouveaux arrivants jugés aptes au travail de ceux qui étaient immédiatement tués.

L'ancien soldat s'était défendu en assurant que son rôle consistait uniquement à éviter les vols dans les bagages des déportés, sans lien avec le processus d'extermination, et en rappelant ses trois demandes infructueuses de transfert sur le front.

On a pu témoigner

Cette longue audience, transférée pour l'occasion dans une salle de spectacle souvent comble, a permis d'entendre les témoignages bouleversants de survivants d'Auschwitz. Alors que certains ont exprimé leur déception que l'accusé ne leur ait pas formellement présenté des excuses, d'autres ont évoqué l'effet cathartique des audiences. « Je ne veux pas de vengeance, mais je trouve que c'est un verdict juste », confiait à l'AFP Leon Schwarzbaum, 94 ans, détenu deux ans à Auschwitz et qui a perdu trente membres de sa famille dans la Shoah.

Ni l'action de la justice ni les mots de l'accusé « n'effacent » une telle souffrance, expliquent les parties civiles dans leur communiqué. Mais « nous avons pu témoigner du crime monstrueux et indicible commis contre nos familles et nous-mêmes », poursuivent-elles.

Indulgence et déni

Prisonniers photographiés lors de la libération du camp par les Soviétiques en janvier 1945.<br />
(AP)
Prisonniers photographiés lors de la libération du camp par les Soviétiques en janvier 1945.
(AP)

Le procès Gröning est supposé illustrer la sévérité accrue de la justice allemande à l'égard des derniers nazis encore vivants, depuis la condamnation en 2011 de John Demjanjuk, ex-gardien de Sobibor, à cinq ans de prison. Ces décisions tardives contrastent avec le peu de condamnations, à des peines souvent faibles, prononcées pendant des décennies.

Si une certaine épuration a pu avoir lieu dans la foulée de Nuremberg, elle fut essentiellement le fait des alliés – avec des pratiques très variables selon les autorités d’occupation, les Soviétiques étant plus radicaux que les occidentaux – et non du pouvoir allemand.

Le NSDAP, parti nazi, comptait près de 5 millions de membres en 1942, 8 millions en 1945 alors qu’y adhérer n’était nullement obligatoire . Les militants de base ne furent dans l’ensemble guère inquiétés et souvent pas d’avantages ceux qui encadrèrent les œuvres quotidiennes du nazisme, extermination incluse.

Parmi les dirigeants qui échappèrent à la répression alliée, un certain nombre se suicidèrent. Beaucoup parvinrent à s’enfuir et trouvèrent refuge auprès de dictatures compatissantes (Amérique du Sud, Proche Orient) voire sous une fausse identité dans des pays vainqueurs. Mais la très grande majorité n’eut pas à se causer tant de tracas et a repris très simplement sa vie de famille et professionnelle en Allemagne, au vu et au su d’un voisinage compréhensif. Parmi leurs réussites postérieures on compte, entre bien d’autres exemples, un pape (Benoît XVI), un chancelier des années 70 (Kiesinger), un prix Nobel de littérature emblématique (Günter Grass) et même - côté autrichien - un Secrétaire général des Nations Unies (Kurt Waldheim), les deux derniers ayant en outre appartenu à la SS).

En 1963, un procès a duré vingt mois, à Francfort pour juger les 8.000 SS du camp d’Auschwitz. Une poignée de procureurs héroïques a résisté aux obstacles, aux intimidations et aux menaces de mort. Au total, 211 survivants ont accepté de témoigner et ...17 anciens nazis ont été condamnés.

Le patron de l'office fédéral chargé d'enquêter contre les crimes nazis, Kurt Schrimm, a récemment déclaré au quotidien Bild que des enquêtes contre d'anciens gardes de camps nazis étaient toujours en cours, même si « beaucoup ont dû être abandonnées  en raison du décès ou de l'état de santé des suspects ».

Quelque 1,1 million de personnes, dont un million de Juifs, ont péri entre 1940 et 1945 à Auschwitz-Birkenau, libéré par les troupes soviétiques fin janvier 1945. La seconde guerre mondiale menée par l’Allemagne - et ses alliés européens de l’Axe - suivie du Japon a causé la mort d’environ 50 millions de personnes. Elle a causé la ruine de l’Europe, déjà bien entamée par le première guerre mondiale.

L’Allemagne, pour sa part, forte d’une réussite économique stimulée par les aides américaines et l’effacement par ses créanciers de la plupart de ses dettes, réussit bien mieux que les peuples victimes à s’en remettre, et à en considérer la page tournée.