Québec : "L'or du golfe".. à tout prix ?

Le Québec doit-il oui ou non se lancer dans l'exploitation pétrolière ? C'est la question que pose le documentaire L'or du golfe, présenté en avant-première  à Rimouski, puis à Gaspé, avant d’arriver en salle à Québec et Montréal. 

dans

La salle du cinéma Paraloeil de Rimouski affiche complet  : une centaine de personnes sont venues voir le documentaire dans lequel le réalisateur Ian Jaquier, accompagné de l’artiste d’origine gaspésienne Kevin Parent, ont voulu trouver des réponses aux questions soulevées par une possible exploitation de l’or noir dans le golfe du Saint-Laurent.

La bande-annonce du film :

L'or Du golfe BA

La péninsule gaspésienne, les gisements d’Old Harry situés au cœur du golfe du Saint-Laurent, et l’île d’Anticosti sont les trois territoires qui sont actuellement forés pour vérifier si du pétrole y coule. 

Sur Anticosti par exemple, on croit que sont enfouis 46 milliards de barils de pétrole de schiste. Les forages viennent tout juste d’y commencer. Dans le documentaire, on se rend dans le Dakota du Nord, cet État américain qui s’est lancé à corps perdus dans l’exploitation du pétrole de schiste. Une industrie qui a eu un impact considérable sur l’environnement de la région. « Sommes-nous prêts à sacrifier Anticosti pour les promesses de l’or noir ? » se demande-t-on dans le documentaire. 

"est-ce que l'exploration pétrolière ou le pétrole au Québec pourrait vraiment enrichir les Québécois" ?

Dans la péninsule gaspésienne, la compagnie Pétrolia a commencé l’exploration depuis plusieurs années, ce qui a entraîné un bras de fer avec la municipalité et les citoyens de Gaspé, inquiets de voir les puits de forage trop proches des habitations et de la possible contamination des nappes phréatiques par les techniques d’exploration. 

Kevin Parent est l’un de ces citoyens gaspésiens. Il n’a pas oublié le cauchemar engendré par la machinerie lourde de ces puits d’exploration quand ils sont venus sur ses terres gaspésiennes. Il s’est donc senti personnellement interpellé et c’est ainsi qu’il a rencontré le réalisateur d’origine suisse Ian Jaquier et qu’ils ont décidé ensemble de faire ce documentaire. 

"Est-ce qu'on veut vraiment ça dans les zones où ils veulent l'exploiter? Est-ce qu'on veut sacrifier des bijoux ou des joyaux naturels du Québec pour que quelques personnes s'enrichissent au détriment des autres? »
"Est-ce qu'on veut vraiment ça dans les zones où ils veulent l'exploiter? Est-ce qu'on veut sacrifier des bijoux ou des joyaux naturels du Québec pour que quelques personnes s'enrichissent au détriment des autres? »
(capture d'écran)

« C’est un sujet très complexe qui  divise la population à travers le Québec mais surtout en région, m’explique Ian Jaquier.Donc le message que le film veut faire passer c'est essayer de synthétiser toute cette information pour que les gens se posent les vraies questions plutôt que se polariser dans des positions trop extrêmes et qu’ils se  demandent : est-ce que l'exploration pétrolière ou le pétrole au Québec pourrait vraiment enrichir les Québécois comme les gouvernements nous le proposent ? »

Promesses d’emploi, redevances, marée noire… 

« On a voulu répondre aux questions que les gens se posent dans ce dossier, précise Kevin Parent. Ce n’est pas nécessairement anti-pétrole, c'est juste de se demander : est-ce qu'on veut vraiment ça dans les zones où ils veulent l'exploiter ? Est-ce qu'on veut sacrifier des bijoux ou des joyaux naturels du Québec pour que quelques personnes s'enrichissent au détriment des autres ? » 

Le documentaire revient ainsi sur la question des promesses d’emplois liées à l’exploitation pétrolière. L’industrie pétrolière emploie une main d’œuvre très spécialisée qui n’existe pas au Québec et encore moins dans les régions concernées. « Les économistes que nous avons consultés doutent  qu’il y ait une réelle création d’emplois en Gaspésie ou sur l’île d’Anticosti, déclare Ian Jaquier. Les pétrolières vont plutôt importer les spécialistes car leurs investissements doivent être rentables rapidement, elles n’ont pas le temps de former des gens du coin ». 

Après avoir vécu le bruit des foreuses en face de chez lui, Kevin Parent part à la rencontre des acteurs d’un conflit qui ne fait que commencer.
Après avoir vécu le bruit des foreuses en face de chez lui, Kevin Parent part à la rencontre des acteurs d’un conflit qui ne fait que commencer.
(capture d'écran)

Autre question posée dans le documentaire : pourquoi le gouvernement québécois compte-t-il fixer à 18% les redevances qu'il veut imposer aux compagnies pétrolières alors que la Norvège exige par exemple des redevances de 77% ? « Quand Pauline Marois disait l’an dernier que le pétrole pouvait enrichir tous les Québécois et qu’on voit que le gouvernement veut imposer les redevances les plus basses de toute l’industrie, on est en droit de se poser des questions ! » s’exclame Ian Jaquier. Il s’indigne aussi de l’exemple de l’industrie minière au Québec : « en 2014, pour 9 milliards de dollars de valeurs de minerais extraits au Québec, le gouvernement n'a touché que 65 millions de dollars de redevances, soit 0,7% de redevances pour une ressource qui, il faut le rappeler, est non renouvelable. »

" La mobilisation citoyenne contre les gaz de schiste a fait reculer l’industrie et le gouvernement"

Enfin autre sujet d’inquiétude soulevé dans le documentaire : la sécurité de l’exploitation pétrolière et les risques de marée noire dans le golfe du Saint-Laurent, une des voies navigables les plus complexes du monde, et c’est sans compter le facteur hiver qui rendrait un déversement pétrolier dans le fleuve quasi-ingérable. 

David contre Goliath ? 

Le documentaire a reçu un très bon accueil ce soir-là à Rimouski. « Un film qui cerne bien la problématique et qui répond à beaucoup de questions, » me dit une spectatrice, « un très bon film, très instructif, » renchérit une jeune fille… Le public a beaucoup apprécié également la séance de questions-réponses à laquelle se sont prêtés le réalisateur, Kevin Parent et deux des scientifiques qui ont participé au documentaire. Difficile de trouver dans la salle des partisans de l’exploitation pétrolière. Mais ceux qui sont contre pourront-ils faire reculer les gouvernements tant canadien que québécois qui semblent bien déterminés à aller de l’avant avec cette industrie ? Le combat ressemble à celui de David contre Goliath. « Oui, mais il y a beaucoup de David » me fait remarquer en souriant Kevin Parent. « La mobilisation citoyenne contre les gaz de schiste a fait reculer l’industrie et le gouvernement, me rappelle Ian Jaquier, et la mobilisation citoyenne contre l’exploitation pétrolière est en marche. Je pense que le pétrole va se faire battre par le citoyen ».

L’or du golfe n’est pas un documentaire à proprement parler contre l’industrie pétrolière mais il se demande si le jeu en vaut vraiment la chandelle. « Gains à court terme, dommages à long terme » s’inquiète l’un des autochtones gaspésiens interrogé dans le film. On déplore également le peu de consultation du public par le gouvernement québécois alors que l’on parle ici de choix de société fondamentaux qui auront un impact sur les générations à venir. « En Norvège, quand ils ont trouvé du pétrole, souligne Ian Jaquier, ils ont arrêté les machines pour se poser deux questions : voulons-nous exploiter ce pétrole et si oui, comment est-ce qu'on l'exploite au bénéfice de tous ? Le débat a duré des années, il y a même eu un référendum pour décider quoi faire avec ce pétrole et ils ont décidé collectivement : voici comment on va faire, et c'est nous qui décidons. Le problème au Québec, où l'industrie pétrolière n'existe pas, c'est qu'on est en train de mettre la charrue avant les bœufs. Et quelles vont être les décisions gouvernementales dans les prochains mois ? On nous promet des évaluations environnementales mais on sait très bien que le jour où on va découvrir du pétrole ce sera difficile de dire non ». Ian Jaquier ne croit pas que le jeu en vaille la chandelle, il estime que le Québec devrait plutôt se lancer comme leader dans les énergies vertes et renouvelables.  

Lire l'interview du metteur en scène québécois Dominic Champagne