Québec : l'or noir, une menace pour l'île d'Anticosti ?

Dominic Champagne, réalisateur du documentaire. DR
Dominic Champagne, réalisateur du documentaire. DR

"Anticosti, la chasse au pétrole extrême" vient de sortir au Canada. Le premier documentaire du metteur en scène québécois Dominic Champagne évoque un sujet encore et toujours d'actualité : celui de la quête de l'or noir. Anticosti abrite 230 habitants et détient des réserves prisées des sociétés pétrolières. Le cinéaste s'inquiète de l'impact environnemental de ces exploitations. Sa démarche est très réfléchie. Entretien.

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Qu'est-ce qui vous a amené à penser, puis réaliser ce documentaire ?

Cela a commencé il y a quatre ans environ lorsque l'industrie du gaz de schiste s'est implantée dans l'arrière pays, où je vis avec ma femme et mes enfants. Mon beau père, qui est ingénieur minier, nous a dit qu'il y avait des réserves en gaz dans la vallée du Saint-Laurent. J'ai commencé à m'intéresser au sujet et, rapidement, cela a été chez moi une source d'indignation. Pourquoi ? Parce que l'industrie et le gouvernement avaient la prétention d'une prospérité qui me semblait suspecte et très discutable.

La recherche scientifique a fini par conclure, qu'effectivement, les inquiétudes des citoyens, bafouées par le gouvernement et l'industrie, étaient tout à fait fondées. Et donc il y avait un débat de société important, un vide de démocratie dans l'usage du territoire, de la manière dont on procédait. Le film est fondé sur ce sujet : la démocratie à l'heure du réchauffement climatique.

Je me suis beaucoup impliqué et, en alertant un bon nombres d'amis de la communauté artistique, des citoyens sur le terrain, la communauté scientifique, certains esprits critiques, écologistes et artistes, j'ai contribué à sonner une sorte d'alarme. On a réussi à stopper l'industrie dans la Vallée du Saint-Laurent.

L'ère du pétrole a fondé la prospérité économique du 20ème siècle mais, maintenant, on sait qu'il y a aussi les méfaits du pétrole, de sa combustion notamment. On ne peut plus voir la prospérité économique du même oeil. On critique beaucoup les multinationales qui viennent déposséder le bien commun.


Quel est l'objectif du documentaire ?

On veut provoquer un débat parce qu'il n'y a pas eu de débat public. Les classes politique et industrielle mettent la population devant un fait établi. Maintenant, le but avoué du pamphlétaire que je suis dans ce film, c'est aussi d'exiger que le Québec, à l'instar du Danemark ou de la Suède, se donne un plan crédible de sortie du pétrole. Je veux que le film ait une influence en éveillant les gens.

Le phénomène qu'on vit ici n'est pas unique au Québec. L'exploitation des ressources communes, motivée par des intérêts financiers et industriels très puissants, influence les politiques. Peu à peu, on est en en train de déposséder les gens de leurs ressources et de leur espace vitals.

A Anticosti, on a surexploité la pêche et la forêt ; aujourd'hui la pêche à la morue est absolument interdite et il n'y a plus de coupe de bois. Et là, on se dit que la prochaine étape, ce sont les ressources pétrolières. Le film est un espèce d'objecteur de conscience qui donne une voix aux citoyens d'Anticosti.

L'île d'Anticosti vue du ciel. DR
L'île d'Anticosti vue du ciel. DR
Vous avez rencontré de nombreux habitants durant ce tournage, qu'est ce qui vous a le plus marqué ?

C'est à quel point, au fond, nous sommes drogués au pétrole. On vit sous l'empire d'intérêts puissants et la société a fondé sa prospérité sur l'usage d'une source en énergie prodigieuse qui s'appelle le pétrole.

Les Anticostiens sont clairement des amoureux de la nature. Ils ont un territoire unique au monde où la nature est omniprésente. Il y a des centaines de chevreuils au coeur du village, des oies sauvages, des renards… Il y a un isolement et donc un lien unique avec la nature, mais il est menacé par le pétrole.

En même temps, il y a une difficulté économique qui fait que les habitants écoutent, à contre-coeur, les "marchands de prospérité", parce qu'ils n'ont pas envie que le village meurt. Il y a cette espèce d'inquiétude et d'éveil à la fois.

Le héros de mon documentaire est né dans un village qui n'existe plus aujourd'hui. Tout ce qui reste de ce village c'est sa maison natale qui s'est effondrée. Il est venu au monde dans un village où il y avait une économie viable : pêche, chasse… On arrivait à vivre comme ça depuis des générations. Et le débarquement de l'industrie d'extraction bafoue des économies viables basées sur des circuits courts.
Finalement, est-ce que se rapprocher du pétrole ce n'est pas s'éloigner du bonheur commun ?


Sur l'île d'Anticosti, la nature est omniprésente. DR
Sur l'île d'Anticosti, la nature est omniprésente. DR
Vous avez été accueilli comment par les habitants ?

Les insulaires sont plutôt hospitaliers mais méfiants, surtout avec les étrangers. J'arrivais avec une certaine prétention et les gens de l'île m'ont rapidement fait comprendre qu'ils n'avaient pas nécessairement besoin de cet esprit critique que j'amenais parce que cela risquait de leur coûter des emplois, des revenus. Mon idéal a été confronté à une réalité. Les êtres humains ont besoin de travailler et l'horizon économique n'est pas si évident.


La question environnementale est-elle importante pour les citoyens québécois ?

C'est assurément la question politique la plus importante. Et pour une bonne partie de la population, surtout chez les jeunes, la question de l'écologie est fondamentale. On observe des changements de comportements évidents mais, clairement, ce n'est pas assez.


Pourquoi avoir choisi un format télévisé vous qui êtes habitué aux spectacles ?

Avec le cinéma, on arrive à toucher un plus grand nombre de personnes qu'avec le spectacle. Et je sais bien que cette question n'est pas une question très populaire. Il y a eu dans l'Histoire récente du Québec des films, notamment un de Richard Desjardins qui s'appelait L'Erreur boréale et qui critiquait notre façon d'utiliser la forêt par exemple. Ces films ont contribué à modifier les politiques et ont une influence considérable sur les pratiques de l'industrie. Inspiré par ces films, sans prétendre avoir le talent de Desjardins, je veux croire qu'avec ce moyen là le message passera mieux.


Avez-vous prévu d'autres projets du même type ?

Réaliser le documentaire m'a donné le goût de renouveler cette expérience, et assurément, à court terme je vais plonger dans un travail de fiction qui met en scène deux personnages dans une sorte de marche funèbre, à la recherche d'une terre de liberté. Cette quête de liberté que le peuple québécois n'a toujours pas assouvie.

Reportage au Québec et bande annonde du documentaire “Anticosti“

07.05.2014Reportage de C. François/ C. Deschênes/ A.Sirois
Reportage au Québec et bande annonde du documentaire “Anticosti“

Biographie

Dominic Champagne est né en 1963 à Sorel, au Canada. En 1987, il est diplômé de l'Ecole nationale de théâtre du Canada en écriture dramatique.

Il est notamment connu pour avoir mis en scène les spectacles "Love", "Zumanity" et "Varekai" du Cirque du Soleil dans les années 2000. Au théâtre, il met en scène de nombreuses pièces dont "Ha! Ha!" de Réjean Ducharme, "Le boss est mort" d'Yvon Deschamps ou encore "Paradis perdu" en collaboration avec Jean Lemire. "Anticosti, la chasse au pétrole extrême" est son premier documentaire.

Dominic Champagne est membre de l'Ordre du Canada depuis 2008 (la plus haute distinction civile au Canada, ndlr). Il a reçu plusieurs prix et distinctions pour ses oeuvres artistiques.