Québec : malgré la loi spéciale, les manifestations continuent

La loi spéciale a été adoptée vendredi en fin de journée mais les manifestations étudiantes n’ont pas lâché depuis. Et la tension est clairement montée d'un cran : Montréal a pris les allures d’un Paris de mai 68. Incendies , gaz lacrymogène, tout y est. Des images qui choquent les Québécois, peuple pacifiste et amateur de consensus s’il en est.

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C’est que cette loi spéciale a jeté encore plus d’huile sur le feu… Destinée à ramener le calme, elle a au contraire amplifié la colère des étudiants. Et cette colère se déchaîne dans la rue… 
Il faut dire que cette loi spéciale, déposée jeudi soir  à l’Assemblée nationale du Québec et débattue durant plus de 20 heures avant d’être adoptée avec quelques amendements, soulève toute une controverse. Dans les 36 articles que contient la loi, on encadre  RIGOUREUSEMENT le droit de manifester. Ainsi quiconque veut organiser une manifestation de plus de 50 personnes doit fournir au moins huit heures à l’avance aux policiers les détails de la manifestation, où, à quelle heure, quel parcours, etc. En ce qui concerne les campus où il y avait grève et dont la session a été suspendue jusqu’en août,  il sera interdit de manifester au sein de ces établissements quand la session va reprendre cet été, et dans un périmètre de 50 mètres autour. Quiconque ne respectera pas ces mesures sera passible d’amendes assez salées merci : de 1000 à 5000 dollars pour un individu pour chaque infraction, de 7 000 à 35 000$ par jour pour tout organisateur, employé ou porte-parole d’association, et de 25 000 à 125 000$ par jour pour les associations étudiantes. Ces amendes seront doublées en cas de récidive.

Indignation générale

Donc dès que les détails de cette loi spéciale ont été rendus publics, les leaders des associations étudiantes et les membres de l’opposition se sont étranglés  d’indignation. Pauline Marois, la chef du Parti Québécois, le principal parti d’opposition, s’est inquiétée des entraves majeures imposées à des libertés aussi fondamentales que la liberté d’expression, d’association et de manifestation. Le porte-parole d’une des associations étudiantes Gabriel Nadeau-Dubois n’a pas décoléré durant toute sa conférence de presse : « J’ai honte d’être gouverné par ce gouvernement, cette loi spéciale remet  en question des libertés fondamentales, des droits constitutionnels reconnus comme la liberté d’expression, d’association et de manifestation. C’est un abus de pouvoir, une dérive autoritaire très inquiétante pour le Québec ». Tous les syndicats québécois et la majorité des organismes de la société civile ont unanimement condamné également cette loi spéciale, jusqu’au Barreau du Québec – l’association qui regroupe les avocats de la province – qui s’en est inquiété…  Bref de nombreuses voix se sont élevées un peu partout au Québec pour dénoncer cette « judiciarisation » extrême d’un conflit qui est d’abord et avant tout une crise politique et sociale.

Mais l’opinion publique elle… 

Mais cette indignation n’est pas partagée par tout le monde, un sondage publié dans un quotidien montréalais nous apprenait samedi que 66% des Québécois interrogés étaient en faveur de la loi spéciale et 67% estimaient que les forces policières étaient trop clémentes dans leur intervention. Ce sondage a par contre été réalisé avant que ne soient connus les détails de la loi spéciale. Mais quand même, ce qui est sûr c’est que les étudiants en grève n’ont pas l’opinion publique derrière eux et ça, le gouvernement le sait. Cette bataille de l’opinion publique, ils l’ont perdue dès que les actes de violence et de vandalisme ont commencé dans plusieurs manifestations, des gestes que l’ensemble de la société québécoise, très peu encline à la violence comme je le disais plus tôt, ne tolère pas. Les images des violences des derniers jours ne vont pas aider la cause des étudiants qui restent malgré tout mobilisés, appuyés par des dizaines de milliers de citoyens révoltés par l’attitude du gouvernement dans ce conflit. Les leaders des associations étudiantes, qui analysent les résultats de ce sondage comme la preuve que les citoyens en ont ras-le-bol et veulent que le conflit se termine - ont appelé à la poursuite des manifestations - Montréal connaît des manifestations nocturnes depuis bientôt un mois !

Ce qui semble évident, c’est que pour l’instant, cette loi spéciale n’a pas ramené le calme au sein de la métropole québécoise – c’est le noyau de la contestation étudiante, même si des manifestations se tiennent régulièrement dans d’autres villes de la province. Les autorités doivent voir arriver avec une grande angoisse le Grand Prix de Formule 1 qui débarque en ville les 7, 8 et 9 juin avec tout son cirque médiatique, ses milliers de touristes et ses retombées économiques qui se comptent en dizaines de millions de dollars– c’est le plus gros événement touristique de Montréal. Est-ce-que le calme sera revenu d’ici là ? 
Quoi qu’il en soit cette loi spéciale a été légitiment adoptée et elle sera en vigueur pour la prochaine année…  Et c’est sous le régime de cette loi spéciale que le Québec risque très probablement de vivre sa prochaine campagne électorale, puisqu’on s’attend à des élections dès cet automne. Ce sera peut-être là alors, dans les urnes, que ce conflit, qui est loin d’être terminé et qui a depuis longtemps dépassé le stade de la simple contestation d’une augmentation de frais de scolarité, trouvera son issue.