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Quelle menace militaire pèse donc sur la Grèce ?

L'avion de chasse Rafale de Dassault Aviation : bientôt vendu à la Grèce ?
L'avion de chasse Rafale de Dassault Aviation : bientôt vendu à la Grèce ?

Le gouvernement Grec vient de couper abruptement l'audiovisuel public pour se conformer aux exigences de la troïka à des fins d'économies budgétaires. Et pourtant, les dépenses de la défense nationale, elles, ont été augmentées en 2012. Pourquoi la Grèce laisse-t-elle ses écoliers s'évanouir de faim tout en restant l'un des premiers importateurs d'armes au monde, alors que chaque euro économisé est censé compter ?

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Baisse généralisée des pensions de retraite (dans le secteur public aussi bien que privé), réduction de plus de 25 % des dotations de l’Etat aux communes, baisse des dépenses de santé de 6,5 % et de 2,9 % dans l'éducation nationale : les sacrifices de la Grèce pour se plier aux exigences de l'Union européenne, le FMI et la BCE, en échange des prêts de "plans de sauvetage", sont colossaux. Et cette liste n'est pas exhaustive, puisque de nombreuses hausses d'impôts et prélèvements ont suivi ces baisses drastiques des financements publics. Mais cependant, et étrangement, un budget s'est vu lui, diminuer en 2010 puis ré-augmenter en 2011 : celui de la défense.
Dépenses militaires en % du PIB (Banque mondiale)
Dépenses militaires en % du PIB (Banque mondiale)

Un budget pour pays menacé militairement ?

Le budget militaire grec est très important rapporté au produit intérieur brut du pays : près de 4 % du PIB certaines années et proche de 3% en 2013, en pleine récession et crise de la dette. De grandes nations comme la France ou l'Allemagne, avec des budgets militaires stables, autour de 2,2 % pour la première et 1 % pour la seconde, font pâle figure comparées à la dépense militaire grecque.

Une part importante des dépenses militaires de ce pays surendetté et sous perfusion financière est consacrée à l'achat de matériel de guerre. Le budget de réarmement de la Grèce a d'ailleurs été ramené à 918 millions d'euros en 2012 contre 600 millions d'euros en 2011.

Mais un pays qui s'équipe en permanence en armes est logiquement un pays sous la menace de voisins belliqueux, ou bien situé au sein de régions instables. Serait-ce le cas de la Grèce, pourtant membre de l'Otan, de l'Union européenne et de la zone euro ?

L'invasion turque de Chypre de 1974 est traditionnellement invoquée pour justifier cette dépense en armement très élevée de la Grèce. Mais près de trente ans après cette agression qui généra la partition de Chypre, alors que la Turquie est membre de l'OTAN, tout comme la Grèce, il est difficile d'imaginer une action militaire de la riche et stable Turquie à l'encontre de son voisin. Malgré tout, la Grèce fait partie du "top 15" des plus gros importateurs mondiaux d'armes (en dollars), à égalité avec le Royaume-Uni, sur la période 2008-2012.


Prêter et reprendre ?

Pour Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint à l'IRIS (Institut des Relations internationales et stratégiques), spécialiste de l'industrie d'armement et des ventes d'armes, "ce budget militaire grec très élevé a une raison historique : il a été le plus élevé au monde en pourcentage du PIB jusqu'à la fin de la guerre froide. Depuis, il y a une baisse homothétique des budgets militaires, pour la Grèce, comme pour la Turquie."

Un élément reste troublant au sujet des dépenses grecques en armement : ceux qui prêtent le plus à la Grèce dans le cadre des plans de sauvetage européens sont les mêmes qui lui vendent le plus d'armes : la France et l'Allemagne. Alors pourquoi les demandes de restrictions budgétaires dans le cadre du prêt de 110 milliards en 2010 n'ont-elles pas concerné l'achat d'armement ? Parce que la France et l'Allemagne y auraient trop perdu ?

Le rapport français 2012 sur les ventes d'armes démontre que les contrats de la France vers la Grèce, même si ils ont baissé, sont les plus importants dans l'Union européenne (cf Rapport 2012 sur les exportations d’armement au Parlement) :

Le montant des ventes d'armes de la France à la Grèce pour cette période correspond à plus d'un quart du montant de toutes les ventes de la France au sein de l'Union européenne :

Ce constat fait sourire le chercheur de l'IRIS : "Cette attitude est totalement schizophrénique, bien entendu : d'un côté l'Allemagne et la France demandent à la Grèce de baisser ses dépenses publiques pour lui prêter de l'argent, et de l'autre, elles récupèrent des milliards en ventes d'équipement militaire". Mais pourquoi donc un Etat doté d'une économie aussi faible aurait-il des budgets militaires aussi importants ? Pour l'année 2012, la comparaison entre les pays de la zone euro les plus riches en terme de PIB et la Grèce, sur les dépenses d'armement, laisse songeur (cf Rapport 2012 sur les exportations françaises d'armement).



Vieilles habitudes

Le budget grec militaire est changeant, explique Jean-Pierre Maulny : "Il faut savoir que les pays qui n'ont quasiment pas d'industrie d'armement, comme la Grèce, ont des budgets militaires irréguliers, en fonction des années. L'année où ils achètent du matériel, le budget gonfle, ce qui n'est pas le cas des pays producteurs d'armes comme la France ou l'Allemagne qui n'ont pas, ou peu, à se réarmer à l'extérieur. La dépense en armement de la Grèce était bien inférieure en 2010 qu'en 2012, mais supérieure en 2004 qu'en 2012 par exemple."

Sur la menace militaire turque, l'expert estime "qu'elle n'est plus réelle, mais on ne baisse pas du jour au lendemain un budget militaire resté très haut pendant des décennies. Il est vrai que le programme d'armement grec est bien plus élevé que d'autres en Europe, eu égard à la taille et la capacité financière du pays ; pour autant, il est moins important aujourd'hui qu'il y a trente ans, comme celui de la Turquie."

Dans cette période d'austérité aux effets dramatiques, la Grèce continue néanmoins de dépenser de façon très importante pour son armement. Ses créanciers et fournisseurs de matériels militaires, France et Allemagne en tête en sont très certainement les premiers responsables… et bénéficiaires. Sur ce sujet, l'expert à l'IRIS conclut ironiquement : "La Grèce a toujours été connue pour sa corruption gouvernementale, et la France, l'Allemagne encore plus, ont su profiter de cet état de fait, comme le contrat de chars d'assaut Léopard allemands l'a démontré (un contrat de 15 milliards d'euros signé en 2002, ndlr) - on peut penser qu'il y a toujours des contrats non honorés, et des dettes non payées…"

Traduit de façon plus triviale : les affaires continuent envers et contre tout ?