A quoi servent les agences de notation ?

A chaque dégradation de la France par une agence de notation, le public est prévenu que les taux d'emprunts à moyen et longs termes de l'Etat vont augmenter. C'est pourtant exactement l'inverse qui se déroule depuis janvier dernier. Quelque chose est-il pourri au royaume des agences de notation, et au fond, à quoi servent-elles, puisque les prévisions sur les marchés ne collent jamais à leurs analyses ?

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La note triple A de la France vient d'être dégradée d'un cran par l'agence Moddy's, et comme lors de la dégradation de Standard & Poor's en janvier dernier, les annonces inquiétantes (au sujet de la réaction des marchés) ne cessent de pleuvoir. Mais la réalité financière, elle, renvoie un tout autre son de cloche : les taux d'emprunts sur les marchés financiers qui devraient normalement augmenter font exactement l'inverse, puisque la France emprunte à des taux historiquement bas. Mieux, depuis la première dégradation de janvier, les taux à 10 ans n'ont cessé de baisser, avec même un passage cet été d'emprunts à "taux négatif", concept très étonnant de prêteurs qui prêtent avec l'assurance de récupérer moins ce qu'ils ont prêté !





Evolution du taux à 10 pour la France sur les 12 derniers mois (source : http://france-inflation.com/taux_10ans.php)
Evolution du taux à 10 pour la France sur les 12 derniers mois (source : http://france-inflation.com/taux_10ans.php)

Comme ce graphique du site France Inflation l'indique, la France empruntait à 3,5% en janvier 2012. Suite à la dégradation de sa note par S&P, dans les mois qui suivent, elle emprunte 1 % moins cher, à 2,5%(en mai, par exemple), et aujourd'hui, après la dégradation de Moody's, il y a deux jours, les taux d'emprunt n'ont quasiment pas bougé, ils sont à 2,1%. Pour mieux comprendre le jeu des taux d'emprunts sur les marchés financiers d'un pays comme la France, il est intéressant de remonter le temps et de se rendre compte que des taux très élevés ont été pratiqués à certaines époques et que, malgré la crise financière et économique débuté en 2008, le pays emprunte à des taux extrêmement avantageux, en réalité les plus bas depuis 30 ans. Le graphique (toujours de France Inflation) ci-dessous le démontre de façon imparable :
Taux à 10 ans depuis 1980 pour la France
Taux à 10 ans depuis 1980 pour la France

Pourquoi les marchés se contrefichent des notes des agences ?

Le président de la République, François Hollande, comme son prédécesseur, a justifié sa politique d'austérité et de retour à un déficit de 3% par cette menace des marchés financiers qui ne manqueraient pas de faire flamber leurs taux d'intérêts et donc de prêter de plus en plus cher à la France (qui s'endetterait encore plus) si rien n'était fait pour assainir les finances de l'Etat.

Christophe Blot, Directeur adjoint au Département analyse et prévision de l'OFCE, spécialiste de la crise financière, explique que "l'évolution des taux d'intérêt à la baisse [au lieu d'une hausse) après des dégradations par les agences de notation démontre que les marchés financiers se font leur propre évaluation, n'attendent pas les rapports des agences, et que quand un pays a une dette qui est globalement risquée ils peuvent décider d'augmenter les taux d'intérêt avant même décision des agences".

Cette autonomie des marchés financiers qui ne seraient pas franchement enclins à se caler sur les notes des agences n'explique pourtant pas au premier abord la baisse permanente des taux d'intérêts des emprunts de l'Etat français depuis un an, et encore moins depuis 2008, début de la crise des "subprimes". L'économiste de l'OFCE apporte une réponse intéressante sur ce phénomène : "C'est une politique de diminution des risques de la part des acheteurs de titres : quand une crise importante comme celle débutée en 2007-2008 s'étend, il y a un phénomène de fuite vers la liquidité et la sécurité et les investisseurs placent leur argent différemment. Il leur faut choisir : par exemple, prêter pour favoriser le crédit, investir dans des entreprises, acheter des actions ou faire des placements obligataires émis par les Etats. Et dans une période de crise, un environnement économique incertain, avec un chômage élevé, ou il n'y a pas vraiment de reprise, (il faut rappeler que le niveau d'activité est toujours inférieur à celui d'avant-crise), ces investisseurs préfèrent avoir quelque chose de sûr et de liquide, c'est-à-dire qu'ils peuvent rapidement utiliser.  Et qui sont les gros émetteurs de dettes sur les marchés ? Ce sont les Etats. Et comme il est plus simple de placer, revendre ces titres d'Etats, surtout avec des Etats plus sûrs (comme la France), ils se positionnent dessus, et les taux baissent."

Un avis qui vaut ce qu'il vaut…

Si l'avis des agences de notation, couplé à leur note n'ont pas d'effet direct sur les investisseurs, comment ces mêmes agences de notation peuvent-elle se permettre d'indiquer les "bonnes" directions politique socio-économique à suivre au gouvernement de la cinquième puissance économique mondiale, la France en l'occurrence ? Et comment le président français peut-il "prendre en compte" ces indications, comme il l'a indiqué lors de sa conférence de presse le 13 novembre dernier, puis cette semaines encore, alors que les menaces d'inflation sur les marchés de la dette se révèlent totalement fausses ? Avec l'agence Moody's qui ajoute après sa dégradation que "le gouvernement ne va pas assez loin dans les réformes, particulièrement celles pour réduire la rigidité du marché du travail français" (sic).

Christophe Blot estime "qu'une entreprise privée émet un avis (Moody's par exemple, NDLR), avec des gens certainement compétents. Mais rien ne nous dit que Moody's a raison quand elle émet son avis. Elle a le droit de l'émettre, mais rien n'oblige à suivre cet avis. Il y a par contre une zone d'ombre : chacun a le droit de donner son avis, mais le problème est quand cet avis fait un peu office de voix officielle."

Malgré les erreurs magistrales des agences de notations, particulièrement au moment de l'écroulement de Goldman Sachs en 2008 (trois jours avant que la plus grosse banque américaine ne se déclare en faillite, les agences lui avaient donné un AAA, la meilleure note), celles-ci reviennent sur le devant de la scène et continuent leur manège comme si de rien n'était. Aucune logique ou bon sens ne vient soutenir ce regain d'importance des agences de notation : l'amnésie semble avoir pris le dessus sur toute autre considération face à ces entreprises privées qui émettent des avis auprès des Etats en plus de les noter. Les dirigeants économiques et politiques semblent avoir oublié que ce sont ces mêmes agences de notation qui ont permis la crise des "subprimes" qui a engendré la crise économique actuelle, en notant au mieux les banques qui ont inondé le marché financier de ces titrisations immobilières pourries.

Noter ceux qui payent pour avoir leur note

Pour Dany Lang, économiste du collectif des [économistes] atterrés, il n'y a là rien de surprenant : "Comment voulez vous que les notes données par ces agences soient objectives, puisque ceux qu'ils notent, les banques, sont ceux qui payent ces même agences ? Les agence de notation sont rémunérées par les banques, et l'on voudrait que les agences notent mal les produits bancaires de leurs clients ? C'est peu comme si en tant qu'universitaire, j'étais payé par mes étudiants pour les noter ensuite". Dany Lang a la dent dure, aussi, lorsqu'on lui demande le pourquoi de la prise en compte des notes et avis des agences par François Hollande : "Le chef de l'Etat comme tous les gens au pouvoir ont avalé un discours dominant, celui de la pression des marchés, du TINA (There Is No Alternative, phrase de Margaret Thatcher pour indiquer que seule la voie de l'économie libérale était possible, NDLR) qui est permanent depuis 30 ans. La financiarisation n'est pas remise en cause en France, et l'économie y est bien plus financiarisée qu'en Allemagne. Nous avons une dépendance totale à ce système financier…"

La conclusion de l'économiste atterré sur les agences de notation et leur pouvoir d'influence accolé à l'incohérence des marchés est sans appel : "Tout le monde veut des AAA : les fonds de pensions pour les retraites par capitalisation, comme les Etats. Et dans le même temps les marchés ne sont pas rationnels. Donc, les agences de notations ne servent qu'à une chose : créer des problèmes".

On ne saurait être plus clair…

Les agences de notation

Ces agences privées apprécient le risque de solvabilité - le risque de non remboursement des dettes - d'un Etat, d'une entreprise, d'une collectivité locale ou d'un produit financier.

Plus il y a de risques, plus la note donnée baisse. Les notes vont de AAA - la meilleure possible - à D ou défaut de paiement, avec des échelons intermédiaires. Les notes peuvent être accompagnées d’un « + » ou « - » ou encore d’un « 1 » ou « 2 ».

Les plus anciennes - et les plus importantes - agences sont Fitch Ratings, Moody's Investors, Standard and Poor's. Elles contrôlent à elles seules plus de 90 % du marché mondial de la notation : 80 % pour le duo Standard-Moody’s et 14 % pour Fitch.

Les agences de notation ne sont pas payées par les investisseurs qui utilisent la notation dans leur stratégie d’investissement, mais par les émetteurs des produits soumis à notation.