Ramadan : des blogueurs marocains refusent le jeûne obligatoire

En 2009, ils s'étaient fait connaître en organisant un pique-nique en plein Ramadan. En 2010, avec le retour du mois sacré, de jeunes militants marocains, regroupé dans le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles, ont repris la parole sur le Net. Leur objectif : défendre les droits de ceux qui ne veulent pas jeûner. Explications de Najib Chaouki, l'un des blogueurs les plus actifs du mouvement.

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« Le seul droit qu'on ait, c'est celui de manger chez soi en cachette »

Le blogueur Najib Chaouki
Le blogueur Najib Chaouki
Que réclamez-vous ?

Notre objectif n'est pas d'appeler au non-jeûne mais de défendre les droits de ceux qui ne veulent pas observer le jeûne pendant le Ramadan. Nous réclamons la suppression de l'article 222 du Code pénal marocain. C'est un texte liberticide.

Que dit cet article 222 ?

Selon notre Code pénal, seuls les juifs marocains, même s'ils ne le font pas parce que c'est très mal vu, ont le droit de manger et de boire en public pendant le Ramadan. C'est l'unique minorité non musulmane reconnue par l'Etat. Tous les autres Marocains sont considérés comme musulmans et sont donc passibles, selon l'article 222, d'une amende et d'un mois à six mois de prison s'ils rompent le jeûne publiquement. Mais comment savoir qui est musulman ? C'est une question de croyance, de choix personnel ! Ce n'est pas parce qu'on naît marocain qu'on est naturellement musulman !

Cet article 222 est un héritage du protectorat français. C'est la France qui a inscrit ce texte au Code pénal marocain pour éviter un conflit entre son armée et les Marocains. C'était pour elle une manière de dire qu'elle respectait la religion et les traditions marocaines. Une façon de calmer ceux qui se rebellaient contre la colonisation.

Résultat, aujourd'hui, le seul droit qu'on ait, c'est celui de manger chez soi en cachette. Pourtant, l'espace public appartient à tous les Marocains, quelles que soient leurs convictions religieuses. On est tous citoyens, on paie tous des impôts. La semaine dernière, deux mineurs à Marrakech se sont fait arrêter parce qu'ils prenaient un sandwich dans la rue. C'est grave ça ! C'est catastrophique.

Mais, pendant ce mois sacré, ne faut-il pas respecter ceux qui jeûnent ? Les non-pratiquants et les non-croyants ne doivent-ils pas faire un effort en limitant les tentations ?

Cela n'a rien avoir avec le respect. C'est une question de droit et de liberté. Nous défendons le droit de ne pas jeûner au nom de la liberté de conscience qui est inscrite dans la Constitution marocaine. L'article 222 impose la religion musulmane à tous les Marocains non juifs et ne respecte donc pas cette liberté de conscience. C'est un texte anti-constitutionnel qui se trouve aussi en contradiction avec de nombreuses conventions internationales signées par le Maroc.

En Tunisie, en Syrie, au Liban ou en Turquie, les restaurants et les cafés sont ouverts toute la journée pendant le Ramadan et cela ne pose aucun problème. Mais au Maroc, le Ramadan, ça va bien au-delà de la religion. C'est le mois le plus sacré de l'année. C'est une tradition intouchable.

Extrait du groupe Facebook qu'anime Najib Chaouki.
Extrait du groupe Facebook qu'anime Najib Chaouki.
Aujourd'hui, votre mobilisation passe essentiellement par Facebook et les réseaux sociaux. Pourquoi ce choix ?

L'année dernière, nous nous sommes fait connaître en organisant un pique-nique en plein Ramadan. Maintenant, nous voulons ouvrir le débat et l'approfondir pour faire évoluer les mentalités au Maroc. C'est notre priorité, notre action. Mais dans les médias traditionnels, c'est impossible de parler de ce problème. C'est tabou. On s'est donc tourné vers Facebook où l'on a ouvert des groupes. Chacun peut intervenir de manière ouverte ou anonyme en utilisant un pseudonyme. Tous les Marocains qui mangent en cachette chez eux peuvent enfin s'exprimer.

Au Maroc, les réseaux sociaux sont devenus des médias à part entière et les jeunes y sont très actifs. Aujourd'hui, le groupe que j'anime depuis le début du Ramadan compte plus de 1200 membres, la plupart ayant entre 18 et 32 ans. C'est très encourageant.

Craignez-vous d'être censuré sur Facebook ?

Non, cela ne me semble pas possible. Mais j'ai reçu des centaines de mails d'insultes et de nombreuses menaces de mort notamment après les interviews que j'ai faites sur des chaînes arabes comme Al Jazeera.

Avez-vous obtenu des soutiens d'associations ou de mouvements politiques marocains ?

Non. Au Maroc, nous sommes assez seuls. L'année dernière, après l'action que nous avons menée pour nous faire connaître, le Conseil du roi a demandé aux partis officiels de signer un manifeste condamnant notre mouvement. Ce qu'ils ont tous fait. Même la gauche, qui est pourtant censée soutenir la modernité et les libertés individuelles, l'a fait. Quant aux intellectuels marocains, ils ne prennent pas position. C'est le grand silence. Seule l'Association marocaine des droits humains nous soutient.

On a aussi obtenu le soutien un peu étrange d'un détenu politique marocain condamné pour terrorisme. Il est islamiste et ne partage pas nos opinions au sujet des libertés individuelles. Mais par l'intermédiaire d'un journal, il participe au débat et défend comme nous la liberté de conscience et de culte ! C'est assez inattendu, mais ça me plaît.

Votre mouvement a t-il fait tâche d'huile dans d'autres pays musulmans ?

En Algérie, après l'arrestation de deux ouvriers du bâtiment qui ont rompu le jeûne en buvant de l'eau, des camarades commencent à se mobiliser. En organisant une manifestation devant le tribunal, ils ont réussi à faire reporter le procès.


Ramadan

Le Ramadan est le neuvième mois du calendrier musulman. Les musulmans adultes ne doivent ni manger ni boire de l'aube au crépuscule. Ce jeûne est le quatrième des cinq piliers de l'islam. Il a été institué en l'an deux de l'hégire, soit en 624 de l'ére chrétienne.

En 2010, le Ramadan a commencé le 11 août et doit finir le 10 septembre.

L'article 222 du Code pénal marocain

« Celui qui, notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion, est puni de l'emprisonnement d'un à six mois et d'une amende de 12 à 120 dirhams. »

Arrestations de « non-jeûneurs »

Au Maroc

Selon le journal Assabah, deux mineurs ont été arrêtés ce mois d'août à Marrakech par un agent de police qui les a vus en train de manger devant de nombreuses personnes. Ils ont été mis en détention en attendant d’être présentés au juge.

Pendant le Ramadan de 2009, 15 personnes, résidant dans différentes villes marocaines, avaient été arrêtées pour avoir rompu le jeûne en public.


En Algérie

Au deuxième jour du Ramadan, deux ouvriers qui exercent dans un chantier de bâtiment dans la ville de Aïn El Hammam ont été surpris en train de boire de l'eau par des policiers qui ont immédiatement procédé à leur arrestation. Leur procès qui devait avoir lieu mercredi 18 août a été reporté suite à un sit-in organisé devant le tribunal par la population locale.

L'année dernière, à Biskra (450 km au sud d'Alger), des jeunes algériens, surpris par des policiers en possession de bouteilles d'eau minérale, ont été arrêtés puis traduits en justice sous l'accusation de «porter atteinte à l'ordre public».