Raúl Castro à Paris : la France et Cuba scellent leur alliance

François Hollande et Raul Castro à Cuba en mai 2015
François Hollande et Raul Castro à Cuba en mai 2015
Présidence de la République

A l’invitation de François Hollande, le président cubain Raúl Castro rencontre son homologue français ce lundi 1er février. La poignée de main entre les deux hommes à l’Elysée s’annonce déjà historique. Et pour cause : une nouvelle page économique et diplomatique est en train de s’écrire, aussi bien pour la Havane que pour Paris.

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Visiblement affaibli et vêtu de son sempiternel jogging, Fidel Castro, 89 ans, a reçu le président français lors de sa visite « historique » d’une trentaine d’heures à Cuba, en mai 2015. Cette rencontre surprise entre François Hollande et le Líder Máximo a été immortalisée par Alejandro Castro, un des fils de Fidel. C’est ainsi que le monde entier a été témoin de l’accueil cinq étoiles réservé à la France. Après tout, il était le premier chef d’Etat français à se rendre à Cuba en cinquante ans et le premier après l’annonce du rapprochement entre La Havane et Washington le 17 décembre 2014.
 
Il était donc naturel que le locataire de l’Elysée lui rende la pareille avec une visite d’Etat, un rang protocolaire extrêmement élevé. Ce lundi 1er février l’Elysée met les petits plats dans les grands pour l’accueillir. Lustre-t-on les dorures de la République pour décrocher de nouveaux contrats dans l’île ? Bien sûr. « Parallèlement à la visite, nous sommes en train d’organiser un forum économique [le 2 février au Medef] pour montrer aux entrepreneurs français les nouvelles opportunités qui existent dans l’île », a déclaré dans une récente conférence de presse Héc­tor Igarz, l’ambassadeur cubain à Paris. Déjà l’année dernière, de nombreux chefs d’entreprise avaient accompagné François Hollande dans son voyage express. 

François Hollande et Fidel Castro, rencontre historique, toujours en mai 2015
François Hollande et Fidel Castro, rencontre historique, toujours en mai 2015

 
« C’est une visite très importante, il y a de vrais enjeux économiques, et diplomatiques », souligne Stéphane Witkowski, président du conseil de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (IHEAL). Des enjeux qui ne sont pas dissociables. Parallèlement aux négociations avec les Etats-Unis, Cuba mène de front des pourparlers similaires avec l’Europe, notamment depuis fin 2015. « L’Union européenne est le premier investisseur étranger à Cuba. Le but est de trouver un accord cadre de coopération entre Cuba et l’Union européenne, comme celui qui existe avec les autres pays de la région», ajoute-t-il.  Ce pays compte donc sur la position privilégiée qu’occupe la France au sein de l’Union européenne pour normaliser ses relations, gelées depuis 1996, avec l’ensemble communautaire. « Il n’y a pas de raison que la France ou l’Union européenne restent en marge du processus engagé avec Washington.»

La France, alliée de Cuba en Europe


Les deux parties s’appuieront sur une relation économique déjà étroite. La France est le 10ème partenaire commercial de l’île et occupe la 4ème place dans les investissements directs étrangers. Les entreprises françaises sont présentes dans des secteurs tels que le tourisme, le bâtiment, la construction et les télécommunications. C’est ce que l’ambassadeur Igarz qualifie de « très favorables relations économiques et commerciales entre les deux pays ».
 
A l’aune de cette entente plus que cordiale, le gouvernement cubain attend un coup de main de la part du gouvernement français dans un autre dossier très délicat : le Club de Paris.  Un groupe informel de pays créanciers qui réunit l'Allemagne, l'Australie, l'Autriche, la Belgique, l'Espagne, les Etats-Unis, le Canada, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, la France, la Grande-Bretagne, l'Irlande, l'Italie, le Japon, la Norvège, les Pays-Bas, la Russie, la Suède et la Suisse. «Principale partenaire de Cuba dans ce cadre, Paris préside le club. En décembre dernier, les créanciers et la Havane sont parvenus à un accord », explique Stéphane Witkowski.

Cuba a accepté de payer la somme la plus importante, soit environ cinq milliards de dollars, dû depuis son défaut de 1986, en échange de l'effacement de 11 milliards de charges, d'intérêts et de pénalités. Les négociations portent désormais sur le temps nécessaire pour payer, et sur le montant qui sera réinvesti à Cuba.
« Cet accord est fondamental, estime Antonio Romero Gómez, professeur d’économie à l’Université de la Havane. C’était le dernier obstacle à franchir pour normaliser définitivement nos relations avec les marchés financiers mondiaux. Nous pourrons de nouveaux débloquer de nouvelles lignes de crédit».

Raúl Castro a une troisième raison de renforcer ces liens. La situation économique en Amérique latine, et surtout celle de ses principaux partenaires comme le Venezuela, n’est pas florissante. Sans oublier que de nombreuses sanctions économiques pèsent encore sur l’investissement privé malgré le dégel.

Cuba, la porte d’entrée de la France en Amérique latine

La France se présente alors comme la porte d’entrée de Cuba en Europe. Comme Cuba est celle de la France en Amérique latine. Jean-Pierre Bel, l’envoyé « personnel » de François Hollande dans la région depuis près d’un an constate que « l’Union européenne, et particulièrement la France, ont regardé de loin cette région. Des relations bilatérales suffisamment profondes n’existaient pas ». Et de poursuivre : « Nous avons l’impression que la France s’est beaucoup éloignée de l’Amérique latine après l’historique voyage de trois semaines dans la région de Charles de Gaulle en 1964 ». Plus de cinquante ans d’éloignement donc. Pour y remédier, la diplomatie française souhaite renforcer les liens culturels déjà forts, les échanges économiques et se faire plus présente dans la région en capitalisant sur l’aura culturelle dont jouit la France et sur l’influence diplomatique indéniable de l’île.

Cuba a joué un rôle important dans la préparation des négociations de la Cop21, portée par le ministre des affaires étrangères Laurent Fabius. Mais l’exemple le plus parlant est celui que le pays insulaire joue en tant que médiateur dans les négociations de paix entre le gouvernement colombien de Juan Manuel Santos et la guérilla marxiste Farc. Un accord qui mettrait fin à cinquante ans de conflit pourrait être signé dans les mois qui viennent.
 
« La France a parfaitement compris cela. Ce rapprochement avec Cuba devrait être facilité par des liens historiques et culturels forts. De surcroît, les deux pays ont la même conception de la souveraineté nationale et partagent cette volonté de développer de pôles sortant du clivage hérité de l’ère soviétique. A savoir, le clivage est –ouest ou encore nord-sud. La France et Cuba s’inscrivent dans cette tradition diplomatique qui accorde aussi une grande importance au soutien des pays émergents », analyse Stéphane Witkowski.
 
Aucun nuage ne pourrait donc venir assombrir le ciel des relations franco-cubaines, à moins que François Hollande ne décide d’évoquer les droits de l’Homme à Cuba. Mais cela semble peu probable.


François Hollande, le latino-américain
Dans le cadre de cette diplomatie de « reconquête » de l’Amérique latine, François Hollande se rendra au mois de février en Argentine, en Uruguay et au Pérou. Et en fin d’année, le président français a prévu de prononcer « un discours fondateur », selon les mots de Jean-Pierre Bel, l’envoyé personnel de Hollande en Amérique latine. Ce discours « a pour but de montrer l’engagement de la France avec une région de paix où la démocratie progresse mais qui traverse quelques difficultés »