Rebiya Kadeer « Le seul crime des Ouïghours : être les autochtones de cette région »

Rebiya Kadeer, lors d'une conférence en avril 2013 à Paris / ©Hélène Février
Rebiya Kadeer, lors d'une conférence en avril 2013 à Paris / ©Hélène Février

En France à l’occasion d’une conférence sur les femmes ouïghoures, la présidente en exil du Congrès mondial ouïghour, Rebiya Kadeer, est venue faire entendre la voix de la communauté turcophone et musulmane de cette région autonome du Nord Ouest de la Chine. A la veille de la visite du président de la République française François Hollande en Chine, elle l’invite à ne pas rester les bras croisés face à la situation de « l’autre Tibet ».

dans
Depuis votre dernière rencontre avec TV5Monde en décembre 2009, après les émeutes de la même année, comment la situation a-t-elle évolué au Xinjiang ?

Avant les événements de 2009, nous dénoncions les discriminations, la politique d’assimilation et la menace qui pesait sur notre culture. Mais, depuis, la situation s’est tellement aggravée que nous en sommes réduits à revendiquer notre droit à la survie.
Ce qui a changé en quelques années, c’est qu’aujourd’hui la Chine ne cache même plus ses intensions d’éradiquer les Ouïghours. Elle n’a plus peur des réactions internationales.
Actuellement, la région du Xinjiang est sous surveillance totale. Partout dans les rues, des caméras vidéo ont été installées. Tout mouvement, toute activité est scrutée. Dans les villes principales telles que Kashgar ou Urumqi, l’armée et les forces spéciales ont été dépêchées. On se croirait en période de guerre.
Depuis 2009, la répression s’est considérablement durcie. Les arrestations et les condamnations se sont multipliées. D’après un rapport d’Amnnesty International, plus d'un millier de personnes ont été détenus et 198 condamnées, dont au moins une vingtaine à mort. Ce mois-ci, encore, 22 Ouïghours ont écopé de la peine capitale. Ces informations sont ouvertement communiquées par les autorités chinoises.
Être ouïghour dans la région, est devenu aujourd’hui tellement problématique que la plupart tentent de s’enfuir. Certains parviennent à rejoindre l’étranger et à obtenir l’asile d’autres, sous la pression des autorités chinoises, sont renvoyés en Chine.
 
Qui est visé par cette répression ?


Les jeunes sont particulièrement visés par les arrestations. Parmi ces détenus, se trouve aussi mon fils dont je suis sans nouvelles. La situation est très préoccupante car nous savons que, dans ces prisons, la torture est pratique courante. Les jeunes sont aussi victimes de disparitions forcées. Un rapport de Human Rights Watch fait état de 43 disparus, dont des adolescents. Le Congrès mondial ouïghour en a identifié 23 de plus. Cependant, nous pensons qu’il existe des centaines d’autres cas. Le travail de vérification est difficile. Les informations filtrent peu et les parents n’osent pas parler par peur des représailles.
Les blogeurs, les journalistes et les intellectuels sont également dans la ligne de mire de Pékin. Depuis quelques années, on constate par ailleurs une « genrisation » des arrestations, avec une répression qui s’attaque plus particulièrement aux femmes.

A Urumqi, capitale de la région du Xinjiang,<br/>une Ouïghoure manifeste AFP
A Urumqi, capitale de la région du Xinjiang,
une Ouïghoure manifeste AFP
Pourquoi vouloir attirer l’attention plus particulièrement sur les femmes ?

Leurs maris et enfants arrêtés ou disparus, les femmes ouïghoures ont, dans une certaine mesure, pris le relais de la contestation. De plus en plus, elles sont, à leur tour, victimes de la politique de répression. Beaucoup sont aujourd’hui derrière les barreaux.
Par ailleurs, sous couvert de leur trouver un emploi dans des usines, les jeunes femmes ouïghoures âgées de 14 à 25 ans, non mariées, sont systématiquement envoyées en Chine orientale à Beijing, Shanghai etc.
Pour toutes ces raisons, nous devons nous mobiliser et faire connaître le sort de ces femmes à la communauté internationale, afin qu’elles soient protégées. Les femmes et les mères ouïghoures du monde entier doivent s’unir pour sortir de cette crise. Il faut qu’elles aient accès à l’éducation. Leur rôle est primordial dans la transmission linguistique et culturelle de notre identité.

Comment se porte la culture ouïghoure ?

Depuis le milieu des années 2000, l’enseignement et la pratique de notre langue sont interdits. De même que l’islam ouïghour, pourtant pacifique. A présent, les autorités s’en prennent même à notre culture musicale et culinaire. L’assimilation est vraiment violente. La seule chose que nous puissions faire c’est de demander à chaque famille de transmettre la langue à leurs enfants et, à l’étranger, de créer, des centres culturels. L’Australie, par exemple, nous a autorisés à ouvrir des écoles. La diaspora, joue un rôle important dans la protection de notre langue et de notre culture. Nous refusons de connaître le même sort que les Mandchous qui sont totalement assimilés. Il ne leur reste plus que le costume, le folklore. Comme les Tibétains, nous voulons résister.

Si le Xinjiang ne possédait pas autant de ressources naturelles pétrole, gaz, minerais… la situation serait-elle différente?
  

Oui, je pense que la répression serait moins forte. La région est un véritable eldorado. Si elle intéresse autant les Chinois c’est en raison de sa position géostratégique mais aussi et surtout de ses richesses. Le drame, c’est que nous ne pouvons même pas en profiter. Les Chinois ne veulent pas de la cohabitation et du partage équitable des ressources.

Le gouvernement chinois estime pourtant avoir énormément investi pour le développement économique de la région…

Oui mais ces investissements ont bénéficié aux migrants hans (chinois de souche). Que ce soit le travail, l’administration, les investissements dans le privé ou encore les terres agricoles, tout a été attribué aux migrants chinois. Les Ouïghours, eux, sont condamnés au chômage et à la pauvreté. Le développement économique a signé leur arrêt de mort. Depuis que la politique de sinisation a débuté, la part du nombre de Chinois migrants ne cesse d’augmenter. Auparavant, très peu nombreux, ils représentent à présent presque la moitié de la population de la région. A ce rythme là, nous deviendrons bientôt minoritaires.

Quelles sont les relations entre Ouïghours et migrants hans ?


Depuis 2009, la situation est extrêmement tendue entre les deux communautés. C’est principalement la conséquence de la politique gouvernementale qui consiste à semer la haine et le conflit entre Ouïghours et Hans par l’usage et l’abus de la propagande. Le peuple chinois est « emprisonné mentalement » par ces informations « officielles ». Mais je suis persuadée que la résolution du conflit entre Ouighours et migrants passe par la mise en place d’une politique démocratique et non par la violence.

Des négociations sont-elles envisageables avec le nouveau président en place : M. Xi Jinping ?

En l’état actuel, des négociations ne sont pas envisageables. Pourtant, le Daïla Lama et moi-même, avons espéré un changement. J’avais d’ailleurs publié un article allant en ce sens dans le Wall Street Journal (en anglais) avant l’accession au pouvoir de Xi Jinping, mais peu de temps après son arrivée, Xi Jinping a fait condamner à mort trois Ouïghours. La politique de répression à l’encontre des Tibétains, des Ouïghours et des Chinois démocrates se poursuit. Nous tâchons de faire cause commune avec eux ainsi qu’avec les ONG chinoises, les Falun gong (ndlr secte pour les autorités chinoises, mouvement spirituel fondé sur la pratique d'une gymnastique pour ses adeptes), les opposants issus de la Mongolie intérieure. Récemment, de concert avec eux, nous avons organisé une conférence afin de mener une réflexion sur comment influencer la politique de Xi Jingping et faire en sorte que la Chine se tourne vers la démocratie et l’amélioration des droits humains.

Autonomie, indépendance, que souhaitez-vous ?

La Chine compte cinq régions autonomes parmi lesquelles: le Tibet et le Xinjiang
La Chine compte cinq régions autonomes parmi lesquelles: le Tibet et le Xinjiang
Sur le papier, la région du Xinjiang est autonome depuis 1949, mais, dans les faits, le gouvernement chinois n’a jamais tenu cette promesse. Si au moins nous pouvions obtenir l’autonomie promise, ce serait déjà bien. Fondamentalement, ce que le Congrès mondial ouïgour souhaite, c’est mettre en place une démocratie, sur le modèle occidental, où chacun pourrait vivre comme il l’entend, dans le respect de sa culture. Nous sommes en faveur d’une cohabitation entre Ouighours, Hans et les autres minorités présentes (Kazakhs, Kirghizes, Tatars, Ouzbeks, Tadjiks) et non d’une hégémonie des seuls Hans.

 




Les autorités chinoises vous considèrent, vous et les membres du Congrès, comme des terroristes-islamistes séparatistes. Cela vous rend-il moins audibles sur la scène internationale ?


En réalité, les premières victimes de cette lutte contre le terrorisme sont les Ouïghours. Les autorités chinoises se servent de ce prétexte pour justifier la répression. Mais l’Occident, qui nous soutient, n’est pas dupe et ne croit pas à ces allégations. Dans d’autres pays, la situation est plus délicate, et nous sommes toujours interdits de séjour. Notre seul crime est d'être les autochtones de cette région. Encore une fois, je le redis, nous sommes pour la lutte pacifique !

Mais au vu de la situation, la  tentation de radicalisation de la lutte, notamment chez les jeunes, n’est-elle pas forte ?


Plus il y a de répression, plus il y a de contestation. Nous n’arrêtons pas de le dire au gouvernement chinois et aussi au monde. S’il existe une petite frange radicale qui lutte contre la colonisation, elle n’est pas représentative de l’ensemble des Ouïghours. Ils sont trop marginaux, trop minoritaires. Mais, en effet, si le gouvernement veut vraiment éviter cette radicalisation, il doit absolument changer sa politique.

Depuis votre arrivée en France, avez-vous rencontré François Hollande? Qu'attendez-vous de son voyage en Chine ?
 
Des sénateurs m’ont reçue mais pas le président. La pression chinoise sur les autorités françaises est très forte. Et je m’estime déjà très heureuse d’avoir pu obtenir l’autorisation de la France de tenir cette conférence. Mon objectif n’est pas de mettre le gouvernement français dans l’embarras. Néanmoins, j’espère que François Hollande ne restera pas indifférent à notre situation et qu'il pourra évoquer la libération de milliers de prisonniers ouighours innocents. Nous souhaitons que la France ainsi que l’ensemble des pays occidentaux nous aident à faire de notre région, une région de paix. Je garde espoir.