Recep Tayyip Erdogan, fort comme un Turc

Jamais le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan n’avait affronté une telle vague de protestation. Pourtant, au 5e jour des manifestations, il réaffirme qu'il ne cédera pas d'un pouce. Légitimité économique, division de l’opposition… à moins d’un an d’élections présidentielles importantes, à quoi tient l'assurance du Premier ministre turc ? Eléments de réponse avec Dorothée Schmid, spécialiste de la Turquie à l'Institut français des Relations internationales.

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Depuis son arrivée à la tête du gouvernement, en 2002, le Premier ministre Erdogan a bâti sa popularité sur un mélange inédit de libéralisme économique et d'un conservatisme ancré dans la religion qui fédère la nouvelle bourgeoisie issue de l'essor économique. Auxquels est venue s'ajouter une reconnaissance du droit des minorités qui a abouti à la fin d’un conflit de trente ans avec les Kurdes. Un cocktail qui, jusqu'à ce que les défenseurs d'un petit jardin poussiéreux au centre d'Istanbul ne mettent le feu aux poudres, valait à la Turquie d'être citée en modèle par les jeunes gouvernements issus des printemps arabes.


Bourgeoisie contre bourgeoisie

"Ce n’est pas une bande de casseurs qui va me faire reculer," affirme Erdogan, porte-parole des valeurs conservatrices de la nouvelle classe moyenne qui a émergé ces quinze dernières années. Face à ce qu’il assimile à une contestation 'gauchiste', il ravale au rang de délinquants les représentants d'une autre classe moyenne, plus ancienne, plus libérale, plus urbaine, et aussi plus éduquée. De fait, la contestation est portée par les étudiants d’université, une jeunesse mondialisée, héritière de la vieille bourgeoisie laïque, établie dans une Turquie cosmopolite et européanisée.

"Aujourd’hui, on a bourgeoisie contre bourgeoisie, celle qui s’appuie sur les valeurs islamo-conservatrices portées par l’AKP et l’autre qui s'érige en défenseur de la qualité de la vie face au capitalisme triomphant," explique Dorothée Schmid. Les manifestations ont jeté une lumière crue sur ces clivages, lorsque les hôpitaux privés qui appartiennent aux soutiens de Erdogan ont refusé d’admettre les manifestants blessés, par exemple. Mais Erdogan le sait : si la population conservatrice reste unie sous la bannière de l’AKP, la moitié de la Turquie qui descend dans la rue pour réclamer son départ forme une opposition suffisamment divisée pour ne pas mettre en danger ses desseins électoraux.

Les manifestants de la place Taksim racontent leur combat

“Je veux juste que le gouvernement respecte nos droits...“

04.06.2013Reportage de la RTBF
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Nouveaux enjeux électoraux

Aux termes de la réforme constitutionnelle en cours depuis le referendum de 2010, la Turquie est en train de passer d'un régime parlementaire à un régime présidentiel. Dorénavant, le président sera élu au suffrage universel - premières élections prévues en mars 2014 - et Erdogan brigue ouvertement la fonction suprême. Ne craint-il pas de voir s’affaiblir sa base si la contestation se prolonge et s’intensifie ? "D’un point de vue électoral, explique Dorothée Schmid, un recul d’Erdogan face aux revendications des manifestants ne changerait rien. En l’absence d’une opposition homogène, les rapports de force restent les mêmes et il sera élu haut la main. La protestation est spectaculaire, certes, mais pour l’heure, elle ne change rien au poids politique de l’AKP."

Quid de la dissonance apparue dans le choeur des grandes figures de l'AKP ? Face à l'autoritaire Premier ministre, le président Abdullah Gül et le vice-Premier ministre Bülent Arinç affirment d'une même voix que la démocratie ne se limite pas aux élections et prônent le dialogue. Mais pour Dorothée Schmid, cette apparente division au sein même du parti au pouvoir n'entamera ni l'autorité d'Erdogan ni la crédibilité de l'AKP auprès de son électorat : "Cette répartition des rôles sert à montrer que le parti prend en compte la situation dans la rue. Reste que Erdogan, lui, considère son inflexibilité comme une manifestation d’autorité légitime : il est le patron, c’est lui qui décide."

Une contestation démocratique

"S’ils traitent de dictateur quelqu’un qui est au service de son peuple, alors je ne sais pas quoi dire," répondait Erdogan aux manifestants. Mais ce qui, surtout, révolte une partie de l’opinion publique, c’est la manière dont elle est traitée, le manque de concertation, l'absence de consensus sur les objectifs d’un pouvoir devenu arrogant et autoritaire. De fait, c’est le Premier ministre qui prend toutes les décisions dans un système qui reste très pyramidal. "Hier encore, explique Dorothée Schmid, il a révoqué le directeur du théâtre publique. Tout doit remonter à lui ; c’est systématiquement lui qui tranche, et ce dans une opacité totale, sans aucune consultation." Des manières autocratiques qui font dire à certains analystes que l’actuel Premier ministre rêve, à terme, de supplanter Mustafa Kemal, Atatürk, le père de la Turquie laïque... 

Au nom de la réussite économique

"Si, aujourd’hui, Erdogan se sent légitime dans ses manifestations d’autorité, c’est aussi parce qu’il est à la tête d’un pays qui va bien et qui occupe une place centrale au Moyen-Orient," explique Dorothée Schmid. De fait, la croissance turque s’est rapidement accélérée après l’ouverture économique introduite par Turgut Özal dans les années 1990, puis l’accord d’Union douanière avec l’Union européenne en 1995, sur fond d'un libéralisme favorisé et encouragé par l'AKP. En 2010, elle était supérieure à celle du Brésil. Même si, depuis, le contexte régional a freiné ce développement, les prévisions annoncent encore 3 % ou 4 % de croissance cette année.

Forts de leur grande ‘agressivité’ commerciale à l’export, les Turcs sont présents en Asie centrale, mais surtout en Afrique et au Moyen-Orient, à commencer par l'Irak. Depuis les révolutions arabes, ils reviennent en force au Maghreb, en particulier dans les secteurs du bâtiment, des infrastructures, du transport aérien, mais aussi des produits de consommation. "On a vu émerger une classe de petits entrepreneurs originaires du centre anatolien qui excellent à explorer des marchés laissés en friche par les grands groupes, surtout en Afrique," explique Dorothée Schmid. Si certains géants industriels turcs sont proches du pouvoir, beaucoup restent de grands groupes familiaux issus du patronat stambouliote traditionnel. "Très souples en termes de management, ils sont enclins à prendre des risques sur des marchés difficiles, ébranlés par les crises politiques. Là où les opérateurs économiques traditionnels n’osent plus aller, les Turcs occupent la place," constate la chercheuse.

Sous la pression, les concessions ?

“L'étincelle d'Istanbul gagne toute la Turquie“ à la une du quotidien libanais El-Safir (3 juin 2013)
“L'étincelle d'Istanbul gagne toute la Turquie“ à la une du quotidien libanais El-Safir (3 juin 2013)

Malgré tout, Erdogan n'a-t-il pas fait mine de mettre de l'eau dans son vin ? Il a ordonné à la police de se retirer de la place Taksim, à Istanbul, samedi 1er juin, puis il a déploré publiquement les violences. "Ce qui pèse sur l’attitude d’Erdogan, c'est le regard de la communauté internationale," assure Dorothée Schmid. Comme les 'printemps arabes', la révolte turque se déroule sous les yeux du monde entier via les réseaux sociaux. De plus, à Taksim, les manifestations agitent un quartier touristique et cosmopolite très fréquenté par les expatriés, à deux pas des consulats français, allemands et britanniques.

Dans les pays arabes aussi, le peuple et la presse ont les yeux braqués sur la Turquie et sur Erdogan. Et les événements des derniers jours ébranlent sérieusement le modèle de démocratie turque aux yeux d’un monde arabe en quête d'une boussole politique. Comme le dit Dorothée Schmid : "Un Premier ministre qui tape sur les manifestants, ça ressemble à un printemps turc…"