Réception en Iran de Shoah : un coup d'épée dans l'eau ?

Malgré les tentatives du régime de Téhéran pour bloquer la réception des chaînes satellites sur son territoire, l'Unesco et la Fondation pour la mémoire de la Shoah ont lancé, le lundi 7 mars 2011, la diffusion de Shoah, le film de Claude Lanzmann, traduit en persan, via la chaîne Pars, basée à Los Angeles. Quels sont les chances de réception de Shoah en Iran ? Y aura-t-il un public derrière les écrans ? La Fondation pour la mémoire de la Shoah annonce des centaines réactions positives venues d'Iran même, mais il n'est pas certain que l'oeuvre de Lanzman ait été vue par beaucoup d'Iraniens.

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Image tiré du feuilleton à succès “Virage à degré zéro“, produit par la télévision publique iranienne. Le feuilleton raconte comment un étudiant iranien à Paris, Habib, sauve Sara, sa dulcinée d'origine juive, des camps de concentration nazis grâce à la complicité de l'ambassade d'Iran en France.
Image tiré du feuilleton à succès “Virage à degré zéro“, produit par la télévision publique iranienne. Le feuilleton raconte comment un étudiant iranien à Paris, Habib, sauve Sara, sa dulcinée d'origine juive, des camps de concentration nazis grâce à la complicité de l'ambassade d'Iran en France.
Lundi 7 mars 2011, nombreux étaient les Iraniens à ne pas avoir assisté à la diffusion du premier épisode. Et contrairement aux inquiétudes de la présidente du projet Aladin, à l'origine de cette initiative, ce n’est pas à cause des fréquences parasites régulièrement envoyées par le gouvernement iranien pour brouiller toute chaine satellitaire indésirable.

« Pars TV n’est pas du tout suivie en Iran », affirme Shirine, étudiante de 26 ans qui n’était même pas au courant de la diffusion de Shoah. « Cette chaine est trop politisée, et partisane du Shah d’Iran. Elle ne rassemble pas plus de quelques milliers de téléspectateurs dans le pays ». Ainsi, la jeune habitante des quartiers aisés du nord de Téhéran explique que pour s’évader du difficile quotidien iranien, beaucoup de foyers se réfugient dans les nouvelles chaines iraniennes familiales diffusant séries et émissions de téléréalité. Depuis près d’un an, les Iraniens n’ont d’yeux que pour Farsi One, chaîne basée à Dubaï et doublant en persan « Prison Break » et « How I met your mother » ou Mano TV, basée à Londres, et diffusant les versions iraniennes de « La nouvelle Star » ou « Top chef », malgré les interdictions officielles de posséder une antenne satellite en Iran.

EN IRAN, LA 2ème COMMUNAUTÉ JUIVE AU MOYEN ORIENT

Dès lors, les Iraniens sont-ils condamnés à rester dans l’ignorance et croire sur parole les violentes diatribes de leur président ? Shirin éclate de rire : « Ahmadinejad lance tant de nouvelles sottises chaque jour que celle concernant l’Holocauste est déjà oubliée. D’autre part, même si les Iraniens ne sont pas d’accord avec les actions de l’État israélien, ils n’ont rien contre les Juifs. Il existe d’ailleurs en Iran la seconde communauté juive au Moyen-Orient ». En juillet 2008, Rahim Mashaei, premier Conseiller d’Ahmadinejad, s’est attiré la foudre des ayatollahs en annonçant que l’Iran était l’ami du “peuple américain et du peuple israélien”.

Terré au fond de son magasin d’électronique du sud Téhéran, bien plus populaire, Reza, 27 ans, n’a pas eu vent non plus de la diffusion de Shoah, mais nous promet de pallier ce manque dès qu’il le pourra. Car en plus de son métier de vendeur importateur de matériel informatique, Reza revêt également la casquette de chauffeur de taxi collectif pour subvenir aux besoins de sa famille. En effet, depuis que le président iranien a décidé de supprimer les aides gouvernementales sur les produits de première nécessité (essence, électricité, pain…), les fins de mois sont assez compliquées. « Le peuple n’a pas le temps de s’attarder à ce genre de programmes », explique-t-il. « Et de toute façon, il ne sait même pas ce qu’est l’Holocauste ».

UNE DISTANCE IRRÉDUCTIBLE

Depuis sa plus tendre enfance, Reza est confrontée à la diffusion en boucle par la télévision d’État d’images de crimes perpétrés par l’armée israélienne à Gaza. Durant toute sa scolarité, les instituteurs lui ont répété que toute personne qui n’était pas musulmane chiite était « différente ». « Tout ceci provoque entre nous une distance difficilement réparable », soupire le taxi-vendeur.

RÉÉCRITURE

Pour répondre aux accusations d’antisémitisme contre l’État iranien, la télévision officielle iranienne a diffusé en septembre 2007, tous les lundis pendant six mois, "Virage à degré zéro". Cette série, la plus chère jamais diffusée en Iran, passionnant des milliers de téléspectateurs à travers le pays, évoquait le génocide juif pendant la seconde guerre mondiale.

Racontant l’histoire d’amour entre une jeune Française juive et un Irano-Palestinien, elle relatait l’épisode de la Seconde guerre mondiale durant lequel des diplomates iraniens en service en Europe ont offert près d’un millier de passeports iraniens aux juifs d’Europe pour fuir le nazisme.

Qu'est ce que le projet Aladin

Le projet Aladin fut lancé en 2009 conjointement par l'Unesco et la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Il vise à combattre le négationnisme partout où il sévit, en particulier au Proche et au Moyen Orient. Il offre pour l'instant, outre le film de Claude Lanzmann en de multiples traductions, quatre livres en version numérique - également traduits : « Le journal d’Anne Franck », « Si c’est un homme » de Primo Lévy, "Sonderkommando : dans l'enfer des chambres à gaz", de Shlomo Venezia, et "Hitler et les juifs, la genèse d'un génocide" de Philippe Burrin. En ouvrant à la connaissance du plus grand nombre l’une des pages les plus noires de l’histoire de l’humanité, le projet Aladin espère oeuvrer à un rapprochement des cultures.

Un événement diplomatico/culturel

Le réalisateur Claude Lanzmann, lors de la soirée de lancement, le 7 mars 2011.
Le réalisateur Claude Lanzmann, lors de la soirée de lancement, le 7 mars 2011.
L'événement avait lieu à la Maison de l’Unesco à Paris, parti prenante de l'opération Aladin, le 7 mars 2011. Beaucoup d'invités, parmi lesquels le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand, l'ambassadrice de France auprès de l'Unesco Rama Yade, ou encore le réalisateur Elie Chouraqui, étaient venus pour suivre la diffusion en direct d’un extrait du film. À 17h00, la connexion fut établie avec Los Angeles. Le présentateur iranien semblait vivre un moment historique, longuement introduit par la présidente du Projet Aladin, Anne-Marie Revcolevschi. Malheureusement, quelques instants plus tard, la projection était perturbée par un incident technique local - la diffusion ailleurs qu'à l'Unesco, ne fut pas perturbée. L’image se figea et le réalisateur Claude Lanzmann d’humeur bougonne, fit alors savoir publiquement qu’il n’avait pas apprécié la présentation trop longue de la présidente du projet Aladin. Il déclara : « si j'étais téléspectateur, alors j’aurais envie de déserter et de baiser ma femme ». La salle et son atmosphère consensuelle furent pour le moins perturbées par cette déclaration avant un débat plus policé.