Référendum, vote de défiance, l'Italie rejette-t-elle Berlusconi ?

Le vote de confiance du parlement italien du 22 juin 2011 à Silvio Berlusconi et son gouvernement n'a pas atténué l'événement stupéfiant qui est survenu dans la vie politique de la péninsule : le référendum d'initiative populaire du 12 et 13 juin a balayé trois propositions de loi (eau, nucléaire, justice) soutenues par le président du conseil, Silvio Berlusconi, malgré une campagne de seulement deux semaines au cours de laquelle l'opposition a été rendue inaudible. L'Italie est-elle en train de tourner la page Berlusconi, pour une nouvelle ère, synonyme d'un regain de vitalité politique et citoyenne ?

dans

Un basculement d'opinion, aux causes multiples

Les manifestations à l'initiative de femmes pour condamner les soirées avec des prostituées organisées par  Silvio Berlusconi ont réuni près d'un million de personnes dans toute l'Italie le 13 février 2011.
Les manifestations à l'initiative de femmes pour condamner les soirées avec des prostituées organisées par Silvio Berlusconi ont réuni près d'un million de personnes dans toute l'Italie le 13 février 2011.
Silvio Berlusconi n'a pas été désavoué suite au vote de confiance au parlement, le 22 juin (317 voix pour contre 293 avec 2 abstentions). Il est probable qu'il réussisse à se maintenir au pouvoir jusqu'en 2013, la Ligue du Nord, son alliée d'extrême droite, continuant de le soutenir, même si des voix au sein de la Ligue se  et dans l'opposition se sont élevées pour demander la démission du chef du gouvernement. Mais en réalité, l'événement majeur de cet infléchissement de l'opinion publique italienne reste le référendum d'initiative populaire du 12 et 13 juin 2011 et la mobilisation citoyenne que celui-ci a déclenchée.

L'influence de l'appareil médiatique Berlusconien soudainement inefficace

Aucun des 6 référendums organisés en 16 ans n'avait pu être validé, faute d'une participation de 50% plus une voix (ce qui représente 26 millions de votants). Le président du conseil italien comptait sur cette défection des électeurs pour continuer à exercer son mandat en " toute tranquillité " jusqu'en 2013 et s'autoriser à ne pas comparaître devant les juges grâce à la loi dite « d'empêchement légitime » votée quelques mois plus tôt, l'une de celles soumises au référendum. Berlusconi est allé jusqu'à inciter les électeurs à ne pas voter pour partir en week-end, comme il l'a lui-même fait.  Cette stratégie du dédain des urnes n'a pas fonctionné : comme pour la loi d'empêchement légitime, les propositions de reprise d'un programme nucléaire (en partenariat avec la France) et celles de la privatisation de l'eau ont été rejetées, par 95% des votants (soit 5è% des électeurs).

C'est un petit parti créé par le juge anti-corruption Antonio Di Pietro qui a initié le référendum. Mais ce sont de nombreuses associations citoyennes et des groupes d'internautes qui ont relayé l'information et mobilisé l'opinion. La Rai, télévision publique, a ignoré soigneusement le référendum, selon le souhait de Silvio Berlusconi, au point de ne pas montrer le chef de l'état, Giorgio Napolitano se rendant aux urnes le dimanche 12 juin. La machine médiatique du " Cavaliere " (les trois premières chaînes privée du pays lui appartiennent) a donné sa pleine mesure pour que la population se désintéresse de la question : les spots d’instruction civique et messages d’information sur le référendum n’ont tout simplement pas été diffusés, et à deux reprises les chaînes Rai1, TG1 et TG2 ont donné des dates erronées. Jusqu'au licenciement de l'un des rares présentateurs anti-Berlusconi de la Rai, Michele Santoro, après que le président du conseil eut déclaré : " nous allons légiférer au Parlement pour que ces émissions nauséabondes n’existent plus sur les télévisions publiques payées avec l’argent du contribuable ". Mais ces " coups-bas " n'ont pas eu l'effet escompté, bien au contraire.

De nouvelles formes d'informations et d'engagements citoyens


Internet a joué un rôle très important dans la campagne d'incitation à aller voter " Oui " (un " Oui " qui signifiait dire " Non " à la privatisation, à la reprise du nucléaire et à l'immunité des membres du gouvernement). Les médias traditionnellement influents (télévision, radio) ne le sont plus autant que par le passé. Avec Internet comme relais d'information, des formes plus traditionnelles d'actions citoyennes ont aussi été remises au goût du jour : manifestations, concerts, débats, rencontres, comités de quartiers, concerts...

Pierre Musso, professeur de sciences de l’information et de la communication à l’université Rennes-II et chercheur au département de science politique de l’université Paris-I Sorbonne, pense que l'implication citoyenne italienne organisée autour du web depuis 2009, vient de l'augmentation du chômage chez les jeunes :

Pierre Musso à propos des mouvements web 2.0
Référendum, vote de défiance, l'Italie rejette-t-elle Berlusconi ?

Silvio Berlusconi après l'annonce du référendum ayant rejeté à 95% les lois qu'il soutenait. (photo AFP)
Silvio Berlusconi après l'annonce du référendum ayant rejeté à 95% les lois qu'il soutenait. (photo AFP)
Le basculement d'opinion s'était déjà exprimé lors des élections municipales de mai 2011. Silvio Berlusconi y avait perdu son bastion électoral, Milan, capitale économique du pays. Cette défaite - ajoutée à la scission de son parti (Parti du Peuple de la liberté) en octobre 2010 avec le départ d'une trentaine d'élus qui ont formé Futur et Liberté (FLI) sous la direction de Gianfranco Fini (l'ancien animateur de l'Alliance nationale néofasciste, passé au centre) -, reflète une perte de crédibilité politique du président du conseil, forcé de plus, par le vote populaire à comparaître devant les juges. Les causes de ce " désamour " pour le " Cavaliere " (qui, à 29% d'opinion favorable dans les sondages, est au plus bas), cette montée d'un vent de protestation sont peut-être les prémices d'un mouvement de fond en Italie comme chez les voisins :

Pierre Musso, sur le parallèle italien avec les mouvements de contestation en Méditerranée
Référendum, vote de défiance, l'Italie rejette-t-elle Berlusconi ?

Une crise profonde doublée d'une sortie de «l'illusion berlusconienne»

S'il n'y a pas de projets politiques très concrets de la part des partis de gauche, les réponses données dans les urnes le 12 et 13 juin peuvent déjà servir de base, estime la journaliste italienne de Il Manifesto (extrême gauche) Anna Merlo-Poli : " Les Italiens ont refusé de voir la distribution de l'eau tomber entre les mains des entreprises privées, ils ne veulent pas relancer l'énergie nucléaire et ils ont décidé que leurs dirigeants devaient pouvoir passer en justice, c'est déjà une forme de projet politique ". La pression fiscale (70% de la fiscalité italienne repose sur les salariés), alliée à la précarité de masse ont sans doute généré une crise sociale et économique.

Anna Merlo Poli analyse que " si jusqu'à il y a peu, le spectacle de la vulgarité à la télévision avec le modèle de Silvio Berlusconi qui aurait réussi à faire fortune par lui-même arrivait à convaincre une bonne partie de la population, ce n'est plus le cas. Les gens croient moins à ce que la télévision leur dit. C'est la télévision qui leur a donné des fausses dates pour le référendum, qui n'a pas informé sur le référendum, et puis les affaires avec les prostitués (impliquant le chef du gouvernement, NDLR), suivies des manifestations de femmes en février, l'appel de Berlusconi à ne pas aller voter, tout cela a poussé les gens à sortir d'une illusion qui durait depuis des années ".  Cette illusion, c'est " cette recette des années 80, d'une télévision populaire et populiste, vulgaire, inventée par Berlusconi, qui fabriquait des mirages, qui l'a aidé à se maintenir au pouvoir, à manipuler l'opinion mais qui ne fonctionne plus. Parce que la télévision de Berlusconi n'invente plus rien depuis longtemps ", conclue la journaliste.

Une Italie nouvelle se profile-t-elle ?

L'ensemble de la presse italienne n'a pas été tendre après les défaites successives du Cavaliere ; les journaux modérés comme le milanais "Corriere della Sera" ont qualifié d'humiliation la perte de Milan. La seule exception est le quotidien "Il Giornale" qui appartient à la famille Berlusconi, et qui ne voit pas le chef du gouvernement particulièrement vaincu, seulement en désaccord sur quelques points avec la population, mais pas sur le fond.

Alors que la République italienne a fêté ses 150 ans le 17 mars 2011, des drapeaux italiens ont été déployés après le résultat du référendum, ce qui est rare dans ce pays où les citoyens se référent d'abord à leur ville et pas à la nation dans son ensemble. De là à parler d'une "nouvelle Italie" ou d'un "printemps méditerranéen" dans les urnes, comme certains observateur le pensent, il n'y a qu'un pas que d'autres ne franchissent pas comme le journaliste/écrivain Alberto Toscano qui voit surtout "la fin de Berlusconi, mais la comparaison avec la Tunisie n'est pas adaptée : l'Italie est une démocratie solide et qui a toujours été active avec les mouvements syndicaux, sociaux. C'est l'abstention de ses supporteurs qui a fait perdre Berlusconi aux municipales, à cause des affaires dans lesquelles il est empêtré. Il y a aussi le facteur âge qui commence à jouer contre lui, il aura 75 ans en septembre". 

Politiquement, les choses semblent se jouer avec le nouveau parti Futur et liberté de Fini (qui a quitté le parti de Berlusconi en octobre 2010), Casini et Ruteli qui aimeraient s'allier à la gauche, mais qui ne peuvent pas le déclarer avant les élections, au risque de se voir traiter par Berlusconi de traîtres alliés aux communistes. Le paradoxe de Silvio Berlusconi, dirigeant d'un parti de centre-droit, explique encore Aberto Toscano, "c'est qu'il n'est pas un libéral, c'est le centre, allié à la gauche qui veut développer le libéralisme. Berlusconi a fondé toute sa politique sur la baisse des impôts pas sur une libéralisation de l'économie, et aujourd'hui, même le patronat ne le soutient plus !".

S'il y a un réveil des consciences politiques en Italie, les recompositions politiques à venir semblent encore floues. Le rejet de Berlusconi, qui semble assez large, n'est pas à lui seul un projet de société.

Spot vidéo sur Internet pour inciter à aller voter " Oui " au référendum afin empêcher la privatisation de l'eau en Italie.

Clip vidéo sur Internet pour appeler à voter " Oui " au référendum.

L'affaire du “RubyGate“ inspire les dessinateurs satiriques
L'affaire du “RubyGate“ inspire les dessinateurs satiriques

La Une de l'hebdomadaire The Economist de la semaine du 11 juin 2011 : “L'Homme qui a 'niqué' un pays tout entier“
La Une de l'hebdomadaire The Economist de la semaine du 11 juin 2011 : “L'Homme qui a 'niqué' un pays tout entier“

Repères

Présidents du conseil italien depuis le premier mandat de Silvio Berlusconi
10 mai 1994 - 17 janvier 1995 : Silvio Berlusconi (Forza Italia - centre-droit)
17 janvier 1995 - 17 mai 1996 : Lamberto Dini (Indépendant)
17 mai 1996 - 21 octobre 1998 : Romano Prodi (l’Ulivo - alliance des partis de gauche)
21 octobre 1998 - 25 avril 2000 : Massimo d'Alema (Démocrates de gauche)
25 avril 2000 - 11 juin 2001 : Giuliano Amato (l’Ulivo - alliance des partis de gauche)
11 juin 2001- 17 mai 2006 : Silvio Berlusconi (Forza Italia - centre-droit)
17 mai 2006 - 8 mai 2008


Les procès en cours du " Cavaliere "
  :

Le chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi est impliqué dans quatre procès :
- Médiaset, société de production audiovisuel où il est accusé de détournement de fonds et fraude fiscale
- L'affaire David Mills où il est soupçonné de corruption de témoin 
- Mediatrade,  accusé de détournement des fonds de la société
- Le scandale sexuel du "Rubygate", où il est accusé d'avoir eu recours à la prostitution d'une mineure au moment des faits, Karima el-Mahroug , ainsi que d'abus de pouvoir pour l'avoir fait libérer après son arrestation pour vol