Réfugiés en Allemagne : la haine et l'indignation

Manifestation du mouvement xénophobe et anti-islam Pegida à Dresde, le 6 février 2016. 
Manifestation du mouvement xénophobe et anti-islam Pegida à Dresde, le 6 février 2016. 
©AP/Sebastian Wollnow

En Allemagne, les incidents contre les étrangers réveillent une haine populaire qui, dans un pays qui a peiné à s'affranchir des démons du passé, renvoient un écho glaçant. Au lendemain d'un week-end particulièrement violent, le pays accuse le coup. 

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L'Allemagne est sous le choc après les incidents anti-réfugiés qui ont eu ces derniers jours lieu en Saxe, dans l'est du pays. Une onde de choc amplifiée par l'écho suscité par la diffusion de ces sordides épisodes sur les réseaux sociaux dans un climat déjà très tendu après les agressions du Nouvel an à Cologne.

Ce 18 février, à 
Clausnitz, au sud de Dresde, des manifestants ont tenté de bloquer un bus qui conduisait une vingtaine de demandeurs d'asile dans un foyer. Des vidéos montrent un policier saisir un adolescent par le cou pour le sortir sans ménagement du bus, sous les cris d'une centaine de manifestants hurlant à l'adresse des réfugiés "rentrez à la maison !" ou "dehors !"


L'attitude de la police a fait l'objet de critiques ce week-end, émanant notamment des partis d'opposition, les Verts et la gauche radicale Die Linke. Le chef de la police locale a défendu ses hommes, arguant que des réfugiés avaient adressé des gestes obscènes aux manifestants. Selon la chaîne publique ZDF et un élu local Die Linke, le directeur du foyer de réfugiés de Clausnitz serait membre du parti populiste AfD ("Alternative pour l'Allemagne"), qui surfe sur la crise des réfugiés et grimpe dans les sondages. 

A Bautzen, à l'est de Dresde, c'est l'incendie vraisemblablement criminel d'un foyer destiné aux réfugiés qui remue d'inquiétants souvenirs. Au-delà de l'acte, car il s'en est produit beaucoup de ce type ces derniers mois, ce sont les quelques dizaines de badauds qui assistaient à la scène en "manifestant une joie non dissimulée", selon la police, voire gênant l'intervention des pompiers, qui ont choqué. Car l'Allemagne se souvient encore du traumatisme causé par la vague de violence anti-immigrés de la période post-réunification - en 1992, un foyer à Rostock, déjà dans l'ex-RDA, avait été pris d'assaut et incendié sous les applaudissements d'une foule de 3 000 personnes.

Pegida : glissement à l'extrême-droite

Parmi les attaques commises contre les foyers de réfugiés, (un millier enregistrées en 2015 dans tout le pays), beaucoup ont été commises en Saxe, Etat régional d'ex-RDA où l'extrême-droite est particulièrement bien implantée. Dresde, capitale du Land de Saxe, est aussi le berceau du mouvement islamophobe et anti-réfugiés Pegida, acronyme allemand des "Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident", né à l'automne 2014.

Pegida véhicule un discours de plus en plus radical contre les réfugiés et le gouvernement d'Angela Merkel, qu'il fustige à chacune de ses manifestations du lundi à Dresde pour avoir laisser entrer en Allemagne 1,1 million de réfugiés en 2015. Il n'a toutefois jamais réussi à s'implanter en dehors de la Saxe. Jeudi soir, à Clausnitz, les manifestants, qui avaient auparavant tenté de bloquer le bus, scandaient "Wir sind das Volk!" ("Nous sommes le peuple!"), le slogan des manifestations contre les communistes en RDA avant la chute du Mur de Berlin à l'automne 1989, détourné plus récemment par Pegida.

Indignation

"Il est totalement inacceptable que de gens venus chercher une protection contre les persécutions soient accueillis par la haine", s'est indigné le ministre de l'Intérieur, Thomas de Maizière. Ce lundi, la presse et l'ensemble de la classe politique allemande réagissent à l'unisson à ces deux événements de cette fin de semaine - les applaudissements devant l'incendie à Bautzen et la manifestation anti-réfugiés de Clausnitz.

L'Est radicalisé ?

Les actes de ces derniers jours soulignent une nouvelle fois l'écho que rencontre le discours hostile aux migrants auprès d'une frange radicalisée de l'opinion dans l'ex-RDA. "La haine et la violence sont davantage visibles à l'Est", a reconnu lundi l'ancien président de la chambre des députés, Wolfgang Thierse, lui-même issu de RDA. "Ceux qui au cours des 25 dernières années ont dû surmonter tant de changements ont manifestement des convictions démocratiques et morales moins solides" qu'à l'Ouest.

Le phénomène n'est pas nouveau, mais avec l'afflux d'un nombre record de migrants, il prend une nouvelle dimension. Sur les 231 agressions d'extrême droite recensées depuis le début de l'année dans le pays, 47 se concentrent en Saxe, selon un décompte de deux ONG allemandes. Globalement, selon les statistiques officielles pour 2015, les actes de violences d'extrême droite en Allemagne ont doublé par rapport à 2014, à environ un millier. Et si la répartition par régions n'est pas encore connue, la tendance affichée en 2014 était claire: près la moitié de ces actes avaient été commis à l'Est, pourtant nettement moins peuplé.

Manque de contact avec les étrangers et de culture démocratique du temps de la RDA ? Retard économique ou sentiment de déclassement exacerbé à l'Est ? Les tentatives d'explication sont nombreuses, sans qu'aucune à elle seule ne suffise. Le facteur économique, par exemple, ne tient que partiellement en Saxe, région économiquement la plus dynamique de l'ex-RDA avec la Thuringe voisine.

"Il y a dans l'Ouest de l'Allemagne une société civile forte avec une culture du débat solide, qui montre clairement aux extrémistes de droite qu'ils sont à la marge, estime le sociologue spécialiste de l'extrême droite Matthias Quent. A l'Est en revanche, Pegida et d'autres groupes se sont emparés de l'espace public et l'ont déplacé vers la droite. Les slogans d'extrême droite sont acceptés (...) les gens économiquement déclassés ont moins à perdre et il y en a plus actuellement à l'Est".