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Réfugiés syriens en Algérie : un retour aux sources?

Alors que la plupart des émigrés syriens fuient vers les régions frontalières, ils seraient au moins 12 000 à avoir trouvé refuge en Algérie, à 3000 kilomètres de Damas. Pour eux, la proximité géographique semble être moins importante que les liens historiques tissés entre les deux pays depuis l'exil de l'emir Abd el-Kader dans la Syrie ottomane du XIXème siècle.

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01.08.2012Commentaire : Nicolas Dudouet
Ils viennent d'Idleb, Damas, Homs... Des zones de combats entre les rebelles et les forces du régime. Ils ne parlent pas de politique, car ici en Algérie ils craignent les mains basses du pouvoir syrien : les moukhabarat, des agents du renseignement, semblent leur imposer le silence. Ils préfèrent donc louer la générosité des Algériens.
Réfugiés syriens en Algérie : un retour aux sources?

Trois questions à... Slimane Zeghidour

Lu dans le quotidien algérien Liberté daté du 21 juillet 2012 : "Aujourd'hui, des dizaines de milliers de Syriens fuient, en famille, la guerre pour se réfugier en Algérie et dans des pays voisins. Faut-il les abandonner alors que nous avons une dette historique envers le peuple Syrien? Les Algériens ont déjà répondu, en secourant spontanément les réfugiés syriens. L'Etat doit ) présent suivre dans l'organisation et la réglementation" Slimane Zeghidour, éditorialiste à TV5 monde, revient sur la "dette historique" qui lie Damas à Alger.

Propos recueillis par Anna Ravix
Quelle est l'origine du rapprochement syro-algérien?

C'est un fait d'Histoire qu'au XIXème siècle, lorsque l'émir Abd el-Kader, qui a été l'âme de la résistance algérienne contre l'occupation française, s'est rendu en 1847, il s'est installé à Damas où il était reconnu par Napoléon III et honoré avec tous les droits dus à un grand ennemi vaincu. Autour de lui s'est alors constituée une communauté algérienne qui s'est installée dans la Syrie de l'époque, c'est à dire la Syrie ottomane qui incluait la Jordanie d'aujourd'hui, l'Israël-Palestine, le Liban et bien sûr la Syrie. Beaucoup d'entre eux quittaient l'Algérie par refus de servir dans l'armée française ou par protestation contre la colonisation. En 1962, lorsque l'Algérie devient indépendante, l'Etat algérien se met naturellement à s'intéresser à cette communauté et prend contact avec des familles installées en Syrie. Certaines retournent en Algérie, par exemple, l'ex-ambassadeur de l'Algérie à Washington (Driss Djazaïri - ndlr) descend d'une partie de la famille d'Abd el-Kader qui avait choisit de revenir en Algérie.

Said Abd el-Kader, le petit fils de l'émir algérien, a lu la déclaration d'indépendance syrienne en 1918.
Said Abd el-Kader, le petit fils de l'émir algérien, a lu la déclaration d'indépendance syrienne en 1918.
Comment se sont intégrés les Algériens qui sont restés en Syrie? 

La majorité de ces Algériens se sont complètement intégrés, et tout particulièrement en Syrie, où ils ont épousé la lutte nationale. C'est même un des fils de l'émir Abd el-Kader qui a lu la déclaration d'indépendance de la Syrie en 1918. Il s'appelait Said Abd el-Kader (voir photo). Et dans les années 1970, quand Hafez al-Assad, le père de Bachar al-Assad, a pris le pouvoir, son premier ministre était un descendant algérien qui s'appelait Mohamed Khelifaoui. Ces gens sont donc d'abord Syriens, mais ils gardent une certaine tendresse pour l'Algérie, ils cultivent cette image et d'autres la leur renvoient. C'est par dizaine de milliers qu'on peut les compter, on parle d'un chiffre de 400 000, mais il est invérifiable.

Des Syriens réfugiés à Port Saïd, en Algérie, le 28 juillet dernier (Photo AFP)
Des Syriens réfugiés à Port Saïd, en Algérie, le 28 juillet dernier (Photo AFP)
Les réfugiés syriens qui sont actuellement en Algérie sont-ils des descendants de ces communautés ?

Alors, justement, la presse algérienne a été d'une imprécision renversante du point de vue professionnel. D'abord, on ne sait pas s'ils sont 12 000 ou 25 000, il y a deux chiffres, et l'on passe du simple au double! Il y a aussi un communiqué du ministère des affaires étrangères d'Alger qui dit que "3000 familles algériennes, installées en Syrie vont être rapatriées" sans préciser s'il s'agit de Syriens ayant une origine algérienne, et donc ayant obtenu la citoyenneté algérienne, ou s'il s'agit de familles immigrées récemment en Syrie. Ce qui me parait étonnant parce que la Syrie n'est pas un pays d'immigration, c'est plutôt l'inverse. Le départ des syriens pour l'Algérie peut aussi s'expliquer parce que l'Algérie et la Syrie ne se demandent pas de visas mutuellement. J'ai d'ailleurs lu que les Syriens ont voulu empêcher cet exode en réduisant les dessertes, de trois vols par semaine de Damas à Alger, on est passé à un vol par semaine. Mais j'ai quand même du mal à comprendre pourquoi ils ont choisi l'Algérie alors que le billet coûte tellement cher... S'ils avaient été réfugiés en Turquie, ou au Liban, ou en Jordanie, ils auraient été mieux encadrés du point de vue humanitaire par le Haut comité de l'ONU pour les réfugiés qu'ils ne le sont en Algérie, où ils dorment dans les jardins publics, et vivent de la mendicité. L'Etat a trop tardé à réagir, ce sont surtout des association et des ONG algériennes qui s'en occupent. Donc ça doit être des gens qui ont une origine algérienne, sinon, pourquoi y aller ?

L'appel du Quotidien d'Oran par Kamel Daoud

Cherchez le Syrien en vous et aidez-le !

Ramadan, jour 2345. Les Syriens sont arrivés en Algérie. Ils fuient la guerre, la mort, la destruction et la torture. Autant de prénoms pour El Assad et sa famille. Ce n'est plus une superproduction d'El Jazeera ou un complot avec des mannequins, mais des gens vivants, comme nous, qui ont des enfants et qui ne « jouent » pas à avoir faim parce que payés par le Qatar, ni jouent à mourir car la mort ne s'imite pas. Du coup, que faire ? L'essentiel : donner, partager, offrir et garantir l'ombre et l'eau. Car les Syriens sont sortis de la télévision et sont aujourd'hui dans les rues algériennes, les places publiques, les seuils des mosquées, montrant ce que peut coûter la liberté et ce que coûte une dictature. Blabla religieux, charité ordonnée, sunnisme ou islamisme, il faut seulement aider ces gens car, il y a un siècle, il s'agissait de nous, chez eux, dans la même posture qui offre l'échin...e à la poussière et fait baisser le regard par pauvreté.


Comment faire ? A chacun de trouver sa recette et sa voie. Les voix du pouvoir sont compliquées et celles des barbus sont douteuses. Donc agir seul ou par le biais de l'intermédiaire sûr. Aller les voir. Rencontrer. Parler et donner un repas ou un peu d'eau. Un vêtement pour un enfant ou un travail. Payer un taxi ou écouter un drame. Car c'est un peuple courageux, qui paye ce qui est difficile à acheter pour beaucoup : la liberté. Les Syriens se battent contre le boucher de Damas et son père depuis longtemps, si longtemps et ont aujourd'hui besoin de chacun. C'est trop facile de crier à l'ingérence étrangère quand, chez nous, on ne sait même pas offrir le pain. Trop facile de parler de complot, de théorie, de puissance et d'Occident, de parler de Dieu, de charité et du mois sacré, quand on ne reconnaît plus l'humanité de soi dans l'autre.


C'est donc dit simplement, sans image, avec le verbe direct : il faut aider les Syriens qui arrivent en Algérie. Payer la dette d'il y a un siècle lorsque les nôtres envoyaient leurs fils fuir la colonisation et lorsque l'Emir y trouva refuge pour lui et les siens. Cherchez la Syrienne et le Syrien dans les rues de l'Algérie : quand vous le trouverez, c'est vous-même que vous trouvez. Votre part d'homme et votre humanité. Les régimes ont toujours de grands moyens et de petits calculs. Contrairement aux peuples qui ont de grands gestes avec peu de moyens.

Retrouvez l'article sur le site du Quotidien d'Oran