Réfugiés syriens : une première marche antiraciste à Beyrouth

Le cortège traversant la rue Saint-Nicolas à Beyrouth. "Le racisme met en péril la paix civile", indiquait la principale banderole portée par les participants à la marche. 
Le cortège traversant la rue Saint-Nicolas à Beyrouth. "Le racisme met en péril la paix civile", indiquait la principale banderole portée par les participants à la marche. 
©Bachir el Khoury

Une marche antiraciste a été organisée le 18 juillet à Beyrouth pour soutenir les réfugiés syriens. Les manifestants ont déploré le discours "haineux et irresponsable" des dirigeants libanais. Reportage. 

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Plusieurs dizaines de personnes ont défilé ce lundi 18 juillet dans les rues de Beyrouth pour dénoncer le racisme croissant à l’égard des réfugiés syriens, à l’appel du mouvement antiraciste et du Forum socialiste. Il s’agit de la première initiative en son genre depuis le début du conflit syrien il y a plus de cinq ans et l’afflux massif de réfugiés, dont le nombre avoisine désormais 1,5 millions sur une population locale de quatre millions d’habitants. « Nous avons décidé d’organiser cette marche silencieuse après les attentats-suicides qui ont ciblé le village de Qaa fin juin et les perquisitions à la pelle qui ont suivi dans de nombreux camps informels », souligne Souad Abdallah, une des organisatrices de la marche, en allusion aux quelques 700 arrestations ayant eu lieu au lendemain des huit opérations kamikazes. Celles-ci ont été menées en moins de 24 heures par des terroristes de l’EI dans un village chrétien limitrophe de la Syrie.  

Un manifestant portant un carton sur lequel est affiché "Pas de place aux (petits) Trumps", en allusion au candidat républicain Donald Trump aux Etats-Unis.
Un manifestant portant un carton sur lequel est affiché "Pas de place aux (petits) Trumps", en allusion au candidat républicain Donald Trump aux Etats-Unis.
©Bachir el Khoury
« Même avant ces attentats, le discours et les actes racistes avaient pris une ampleur particulière, entretenus par certains dirigeants qui cherchent à instrumentaliser la question des réfugiés à des fins politiques », renchérit, de son côté, Hachem Iskat, un activiste indépendant.
 
Selon lui, ce discours s’est traduit sur le terrain par des discriminations, des maltraitances, voire même des abus commis par certains appareils sécuritaires et administratifs de l’Etat.
 
Achraf, réfugié au Liban depuis 2012, témoigne : « Un jour je me suis rendu à la Sûreté générale (…) Les agents à l’entrée triaient les personnes selon leur nationalité, ordonnant aux Syriens d’attendre à l’extérieur, tout en appelant les Libanais à rentrer à l’intérieur du bâtiment », raconte-t-il. « Quelques mois auparavant, j’ai été arrêté en compagnie de ma soeur à un barrage de l’armée à Baabda. Les soldats ont fouillé ses affaires, y compris son téléphone, et se sont amusés à regarder ses photos intimes (…) Des actes d’humiliation subis par d’autres réfugiés ont également été notés aux barrages de l’armée à Madfoun et à Deir Ammar » au Nord-Liban, ajoute cet activiste, fondateur d’une association qui promeut le développement socio-économique dans les camps informels.
 
Ahmad* vit également au Liban depuis 2012. Il est techniquement en situation « illégale » sur le sol Libanais depuis un an et demi. « Mon passeport traine à la Sureté générale. Ils ne veulent pas me le rendre. Un jour, comme à l’accoutumée, je me suis rendu pour m’en enquérir. Nous étions une centaine de personnes à attendre sous une chaleur torride (…) Un agent de la sécurité, visiblement excédé par notre présence, a décidé inopinément d’agresser une femme portant un enfant (….) j’ai alors pris mon téléphone pour filmer la scène. Repéré par d’autres agents, j’ai été arrêté et humilié », se souvient-il.  
 
Nous sommes traités moins bien que des chiens 

Selon des manifestants, une recrudescence de ce type de scénarios a été observée à partir de l’été 2014, suite à l’enlèvement à la frontière syrienne d’une trentaine d’agents de l’armée et de la police et la décapitation de quatre d’entre eux.

En juin 2015, des vidéos ayant fuité ont ainsi montré des membres des Forces de Sécurité intérieure (FSI) torturant cinq détenus Syriens dans la prison de Roumieh, au nord de Beyrouth. Douze agents avaient été alors déférés devant le Tribunal, après l’authentification des bandes audiovisuelles. Mais aucune information sur le sort des détenus et les résultats de l’enquête n’ont à ce jour été divulgués.
 
Preuve d’une montée de l’hostilité, l’ONG Human rights Watch (HRW) a dénoncé dans son dernier rapport annuel les arrestations de plus en plus « arbitraires » dans les camps de réfugiés de « tous les hommes adultes » et la « maltraitance » de certains d’entre eux. Des suspects en relation avec des attaques au Liban ou impliqués dans des groupes armés en Syrie sont, en outre, souvent « battus, brutalement fouettés et torturés, y compris avec des bâtons, des cigarettes, des matraques et des crosses de fusil », déplore le rapport.  
 
La situation était pourtant diamétralement opposée il y a cinq ans. « Au début de la Révolution, les Libanais étaient très solidaires, notamment dans les régions qui soutiennent la rébellion. Je me souviens encore d’un taxi qui refusait que je paie le transport (…) Désormais, même dans ces zones, l’attitude a changé », regrette Achraf.
 
Selon lui, le racisme n’est plus seulement étatique. Il devient progressivement social. « Lors d’un atelier de travail auquel nous avons pris part, l’équipe libanaise n’a pas voulu prendre de photos souvenir avec celle des femmes syriennes », raconte-t-il.
 
Dans le cortège, parti du ministère des Affaires étrangères - dont le locataire, Gebran Bassil, a récemment multiplié ses interventions « haineuses et racistes », selon plusieurs manifestants - d’autres Syriens étaient également présents.
 
"Réfugiés, résidents, tous unis face au racisme", l'on pouvait lire sur ce carton porté par Rabih, originaire de Damas.
"Réfugiés, résidents, tous unis face au racisme", l'on pouvait lire sur ce carton porté par Rabih, originaire de Damas.
©Bachir el Khoury
Parmi eux, Rabih, la trentaine, originaire de Damas, évoque les multiples formes de discrimination auxquelles il a été confronté. « Je ne peux pas sortir de chez moi après 19 heures, je ne peux pas enregistrer un scooter en mon nom, j’ai tenté de travailler, mais en vain parce que je suis Syrien (…) Nous sommes des réfugiés de guerre, nous ne sommes pas là pour du tourisme. Chacun de nous a perdu un parent, un logement, un travail (…) Et dans ce pays d’"accueil", nous sommes humiliés au quotidien et traités moins bien que des chiens (…) Le problème c’est que je ne peux même pas rentrer en Syrie, car j’y serais tué (…) », déplore-t-il. 
 
À partir de 2015, les autorités libanaises ont, en effet, durci la réglementation régissant le travail, l’entrée, la sortie et la circulation à l’intérieur du territoire. Outre la fermeture des frontières pour freiner l’arrivée de nouveaux demandeurs d’exil, tous les Syriens doivent payer, depuis janvier 2015, 200 dollars par tête pour obtenir un permis de séjour annuel et s’engager par écrit à ne pas travailler ou bien se faire parrainer par un garant libanais. Faute de moyens ou de parrainage, de nombreux Syriens se sont retrouvés, de ce fait, en situation irrégulière, risquant d’être arrêtés, placés en détention ou expulsés.

La peur d’une implantation permanente

Cette politique, motivée par des craintes liées au risque terroriste mais aussi à une montée du chômage parmi les Libanais, dont certains cols bleus ont été remplacés au début du conflit par une main d’œuvre syrienne, nettement moins chère, s’est greffée à des couvre-feux imposés par une cinquantaine de municipalités interdisant aux réfugiés syriens de sortir de chez eux à partir de 19 heures ou 21 heures.
 
Une banderole dans le village de Falougha (Mont-Liban) interdisant aux réfugiés et ouvriers syriens de circuler entre 21h et 6h du matin sous peine de sanction.
Une banderole dans le village de Falougha (Mont-Liban) interdisant aux réfugiés et ouvriers syriens de circuler entre 21h et 6h du matin sous peine de sanction.
©Page Facebook de l'Observatoire du racisme au Liban



 

Dans certains villages, comme à Tertej, dans le caza de Jbeil, « la municipalité les contraints même à nettoyer le village chaque dimanche. C’est de l’esclavage ! », s’indigne Hachem Iskat.  

 
Le Liban, profondément divisé sur la question syrienne, a toujours refusé d’aménager des camps formels, comme cela fut le cas dans les années 1950 et 1960, pour les quelques 400 000 réfugiés palestiniens, au lendemain de la création de l’Etat hébreu. La présence de ces derniers, initialement provisoire, était devenue permanente, tandis qu’une résistance armée contre Israël s’était organisée à partir du territoire libanais, provoquant une profonde division interne, à l’origine, entre autres, de la guerre civile (1975-1990). 
 
Certains Libanais craignent, de ce fait, une réédition du scénario, en dépit de l’asymétrie, à plus d’un égard, entre les deux configurations. Ces craintes ont été alimentées par un rapport assez équivoque du Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, publié en avril dernier, ayant trait à une éventuelle implantation des réfugiés syriens au Liban à travers leur naturalisation
 
« Le conflit israélo-palestinien est très différent du conflit actuel (…) Israël a toujours refusé le retour des réfugiés alors qu’une fois que la guerre en Syrie sera terminée, nous allons tous rentrés chez nous (…) nous ne voulons pas de la nationalité libanaise », assure Achraf.
 
Pour certains manifestants libanais, non seulement la question des réfugiés ne risque pas de mettre le feu aux poudres, mais ces derniers constituent un rempart contre une nouvelle guerre civile dans le pays. « Si les 1,5 millions de réfugiés n’étaient pas là, il y aurait eu un nouveau conflit interne entre pro et anti-régime syrien (…). Mais il existe une décision internationale de garder le Liban stable pour que ces réfugiés ne soient pas astreints à s’installer ailleurs, y compris en Europe », souligne, Ahmad Dirani, originaire de la Bekaa, une plaine limitrophe de la Syrie qui accueille le plus grand nombre de réfugiés. « Quoi qu’il en soit, rien ne justifie cette montée du racisme », conclut-il.
 
* Prénom d’emprunt