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« Réfugistan » : ces camps de réfugiés qui perdurent

Image extraite du documentaire "Bienvenue au Réfugistan", d'Anne Poiret sur ces camps de réfugiés qui ne ferment plus leurs portes. 
Image extraite du documentaire "Bienvenue au Réfugistan", d'Anne Poiret sur ces camps de réfugiés qui ne ferment plus leurs portes. 
©capture d'écran / Quark prod

Dans son dernier documentaire intitulé « Bienvenue au Réfugistan », la journaliste Anne Poiret s’intéresse aux camps de réfugiés, une solution d’accueil provisoire qui se pérennise pour se transformer en villes au fonctionnement kafkaïen où certains réfugiés restent, en moyenne, 17 ans. Entretien. 

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« C’est comme une prison à ciel ouvert ! On ne peut rien faire et on ne peut aller nulle part », explique un réfugié du camp de Dadaab au Kenya, devant des employés du HCR, Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU, qui est en charge des camps de réfugiés avec d’autres ONG.

En dépit des risques encourus, ce réfugié qui a passé 10 ans dans le plus grand camp du monde, veut retourner chez lui, dans son pays. « Au moins, là-bas, on sera libre de cultiver nos terres. Car dans ce camp on ne peut rien faire hormis attendre sa ration.»
 
Comme lui, 350 000 personnes vivent dans ce camp à l’Est du Kenya et qui servirait de base arrière des shebabs, ces islamistes somaliens responsables notamment de l’attentat dans le centre commercial de Nairobi en 2013. Le Kenya veut d’ailleurs le fermer. Autant de gens qui ne pourront pas tous retourner dans leur pays, ni s’installer dans un pays tiers ou s’intégrer au Kenya. Autant de gens à nouveau sur les routes.
 
Le témoignage de ce réfugié dans le camp de Dadaab au Kenya illustre bien tout le paradoxe de ces camps qui assurent la sécurité des réfugiés mais les privent aussi de leur droit de circulation. Ces personnes qui entrent dans un monde de restriction et de procédures standardisées « vivent en marge des Etats nation, en marge de leurs droits », explique la réalisatrice et journaliste Anne Poiret, dans son documentaire « Bienvenue au Réfugistan », un "pays" peuplé de 17 millions d' "habitants" chassés de chez eux. 


 
L’histoire de ce camp kenyan créé en 1991 ressemble à celle de beaucoup d’autres à travers le monde. Ces lieux d’accueil temporaires qui ne parviennent plus à fermer leurs portes et deviennent d’une lourdeur humanitaire et administrative parfois inextricable. Avec le temps, les ressources de ces camps déclinent, les pays hôtes se plaignent et s’en servent comme d’un levier diplomatique pour faire pression.
 
Alors qu'il devient de plus en plus difficile de maintenir financièrement ces camps, les entreprises s’y intéressent de près. Ainsi, découvre-t-on dans le documentaire d’Anne Poiret que le géant suédois du mobilier Ikea y a investi 20 millions d’euros. Un spécialiste interrogé dans le documentaire y voit d’ailleurs un nouveau marché pour ces grandes entreprises qui pourraient voir dans ces réfugiés indésirables, des consommateurs.
 
Face à ces situations, le HCR tente de faire évoluer l’organisation de ces camps comme à Azraq en Jordanie, en vain. Alors que le HCR voulait en faire « un camp modèle », c’est devenu un « environnement sans âme ».
 
De la Jordanie, au Kenya, à la Tanzanie et à la Grèce, Anne Poiret ne s’intéresse pas au quotidien des réfugiés mais plutôt à la lourdeur de cette organisation humanitaire qu’elle nous explique également dans l’entretien qu’elle nous a accordé ci-dessous.
 
 
Comment avez-vous choisi les quatre camps dans lesquels vous avez tourné ?
 
Anne Poiret : Quand on a commencé à tourner l’année dernière, il y avait cette gigantesque crise burundaise dont on a peu parlée en Europe mais qui reste dramatique pour les populations qui continuent à arriver dans les camps en Tanzanie. On a donc choisi d’aller là-bas pour suivre des gens qui arrivaient dans un camp. Notre but était de comprendre ce qui s’y passait, à quoi on est confronté quand on arrive, ce qu’on vous donne et puis comment on construit un camp dans l’urgence.
 
Ensuite, Dadaad au Kenya, c’est le passage obligé puisque c’est le plus grand camp du monde qui existe depuis 25 ans. Il fait l’objet de beaucoup de critiques et de polémiques. Le Kenya  menace à nouveau de le fermer pour novembre prochain.  Ça veut dire que cela va remettre des milliers de gens encore sur les routes.
 
Et puis, je voulais à la fois traiter l’innovation de ces camps et la crise syrienne, crise majeure des réfugiés aujourd’hui. On est donc arrivé un peu par hasard dans le camp d’Azraq, en Jordanie. Au départ, on ne voulait pas filmer le pire camp du HCR, on y est allé vraiment de bonne foi.

Des habitats pour réfugiés installés dans le camp d'Azraq en Jordanie, censé être un exemple d'innovation du HCR mais qui s'est transformé en désastre. 
Des habitats pour réfugiés installés dans le camp d'Azraq en Jordanie, censé être un exemple d'innovation du HCR mais qui s'est transformé en désastre. 
©capture d'écran Quark prod

Et enfin, on devait aller à Lesbos, en Grèce, où les bateaux débarquent les réfugiés. Mais quand je suis arrivée, l’île était vide parce que les bateaux n’y accostaient plus alors je me suis rendue à Idoménie (frontière entre la Grèce et la Macédoine, ndlr) qui était devenue à ce moment-là une zone prioritaire du HCR. Ce camp s’est constitué pratiquement sous nos yeux. Dix jours après la fermeture de la frontière, il y avait déjà 2000 personnes, puis, un mois après, mi-janvier, 14 000 personnes. Et actuellement, le camp a été évacué.
 
Quelles ont été vos relations avec le HCR au cours de la réalisation de ce documentaire ?
 
Le HCR ne l’a pas encore vu mais les relations ont été excellentes. J’ai travaillé en parfaite intelligence avec eux. Je n’ai pas caché non plus que j'allais poser un regard critique et qu’on allait montrer les difficultés qu’ils rencontraient.
 
Le service de communication va peut-être râler. Mais au HCR, ils sont très conscients de toutes les critiques dont ils font l’objet et du fait qu'ils doivent évoluer même si cela reste très compliqué. L’ancien patron du HCR, Antonio Guterres disait d'ailleurs lui–même : « Je hais les camps ».
 
Vous soulignez un paradoxe dans votre film : dans ces camps les gens sont en sécurité mais pas forcément libres …
 
Théoriquement, le réfugié ne devrait pas être contraint dans ses mouvements, c’est ça le problème. Le camp créé une espèce de semi-prison dans laquelle les réfugiés connaissent une forme d’abolition de leurs droits.

Ce ne sont pas des prisons, ni des centres de rétention, mais dans les faits, les gens sont extrêmement limités dans leurs mouvements. A Dadaab au Kenya, ou en Jordanie à Azraq, il faut demander des permis pour sortir. C’est assez cynique parce qu’ils appellent cela des "permis de vacances" qui sont valables une semaine, quinze jours maximum. Il faut faire la queue pour l’obtenir, on ne vous l’accorde pas toujours, et parfois il existe tout un système de corruption autour de ces permis qui est absolument scandaleux.
 
Dans les faits, ça fonctionne comme une prison même si ce n’est pas dit comme ça et c’est vécu comme tel par les réfugiés.
 
Le seul espoir de ces gens, c’est la réinstallation dans un pays tiers. Ils n’ont que ce mot à la bouche. Mais il y a 1000 places pour 350 000 personnes en attente, et des enfants y naissent encore tous les jours. Alors pour tous, c’est l’attente pendant des années.

Les réfugiés peuvent vivre en moyenne jusqu'à 17 ans dans un camp de réfugiés. 
Les réfugiés peuvent vivre en moyenne jusqu'à 17 ans dans un camp de réfugiés. 
©capture d'écran / Quark prod


 
Ces camps de réfugiés deviennent parfois un outil politique pour les pays hôtes ?
 
Les guerres prennent des formes telles qu’elles ne s’éteignent donc pas. Le nombre de réfugiés qui rentrent chez eux est vraiment ridicule.  Alors que ça devrait être la solution à terme pour tous, rares sont ceux qui rentrent dans leurs pays. Donc les autres solutions, c’est la vie dans un camp, l’intégration dans le pays ou l’installation dans un pays tiers.
 
60% des réfugiés sont accueillis dans 10 pays tous en voie de développement : Kenya, Jordanie, Liban, Thaïlande, Ethiopie, Pakistan, … qui accueillent des masses importantes de réfugiés mais qui ne sont pas en mesure de le faire facilement. Il y a tout un jeu financier avec les bailleurs qui financent le HCR (voir en encadré) qui sont toujours un peu les mêmes : Etats-Unis,  Union européenne, d’autres pays européens, et depuis la crise syrienne, des pays du Golfe. Ce sont donc toujours un peu les mêmes rapports de force qui s’installent.

Top 10 des pays donateurs du HCR en 2015.
Top 10 des pays donateurs du HCR en 2015.
©HCR


Les pays hôtes considèrent que c’est un poids, donc ils veulent plus de subsides. Et alors que la crise syrienne attire toute l’attention et beaucoup de ressources, ils considèrent qu’ils sont oubliés, manquent d’argent et menacent alors de fermer les camps.

Et s'ils les ferment, les gens qui ne pourront pas rentrer dans leur pays en guerre, vont prendre la route de l’Europe, … ça devient alors une espèce de chantage envers les pays bailleurs de fonds. C’est un « deal » diplomatique qui se met en place extrêmement pervers.
 
Les pays qui accueillent des réfugiés aujourd’hui reprochent, par ailleurs, aux pays bailleurs de fonds du HCR d’avoir signé un accord avec la Turquie illégal parce que le refoulement de réfugiés est contraire à la convention de Genève, au droit international.

Les pays hôtes ne voient pas pourquoi eux aussi devraient le respecter, alors qu’ils n’en ont pas les moyens, qu’ils accueillent des milliers de personnes chez eux depuis des années, que c’est un poids, un danger pour leur sécurité. Ça, c’est le grand discours du Kenya. C’est un vrai jeu diplomatique extrêmement compliqué.
 
Dans votre documentaire, on découvre que les entreprises s’intéressent de plus en plus à ces camps de réfugiés. Peuvent-ils devenir de nouveaux lieux de profits pour le secteur privé ?
 
Ce sont des lieux de profits de manière très marginale. Mais l'intérêt et l'arrivée de ces entreprises sont ambigus. De fait, il y a une fatigue humanitaire parce que les bailleurs sont toujours un peu les mêmes. Et plus ils donnent, plus les besoins sont aussi importants. (En 2015, le HCR a atteint le budget record de 7 milliards de dollars, ndlr). Il faut donc trouver de l’argent ailleurs.

Par ailleurs, les entreprises trouvent un intérêt dans ces endroits tandis que le HCR, ou d’autres ONG, peuvent y trouver un intérêt technique dans la venue de ces entreprises qui ont des moyens et des fonctionnements porteurs d’innovation. Elles peuvent apporter des solutions qui améliorent la vie dans les camps (distributeur d'argent, par exemple, ndlr).
 
Mais reste un problème de garde fou, inexistant pour l'instant, afin que ces entreprises n’aient pas les mains libres sur ces populations qui ne sont pas en mesure d’opposer des choix comme nous pouvons le faire en tant que consommateurs normaux. Et puis, surtout, une entreprise peut choisir cette année de nourrir les gens de ce camp et l’année prochaine, changer de stratégie, ou faire ses dons ailleurs. Ce qui est tout à fait légitime de la part d’une entreprise sauf que les gens sont toujours là, et ont toujours les mêmes besoins.

Il faut donc adopter une certaine vigilance. Mais l’arrivée des entreprises n’est pas forcément une mauvaise chose.

Diffusion sur Arte le 21 juin à 22h20. A (re)voir ensuite sur le site internet d’Arte.