René Vautier : une caméra dans la tête

René Vautier et Soazig Chappedelaine, © Félix Le Garrec - Droits réservés
René Vautier et Soazig Chappedelaine, © Félix Le Garrec - Droits réservés

La maison était ouverte. Toujours. Et presque à tous les vents, tant le mobilier y était réduit à l'essentiel. Au bout du bout, au Conquet, l'extrême pointe occidentale de l'Europe continentale. Au delà de Brest, là où René Vautier avait tourné l'un de ses  premiers films, "Un homme est mort", documentaire sur les manifestations ouvrières réprimées jusqu'au meurtre, au printemps 1950. 

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Cette maison, j'y suis allée, j'y ai même habité. Une chance comme il s'en trouve peu. C'était à l'été 1979. Je sortais de l'école de journalisme et j'avais été affectée pour mon premier emploi au Télégramme de Brest. Didar Fawzy et Jean-Louis Hurst, dit Maurienne, qui furent, au temps de la guerre d'Algérie, porteuse de valise pour la première, déserteur de l'armée française pour le second, m'envoyèrent chez René et Soazig. La maison était donc vide de meubles, mais pas de bruits, de rires, de cris, de disputes vivifiantes. Moïra leur fille qui allait sur ses deux ans, babillait sans cesse, un peu irritée que nous ne comprenions pas ses propos. Son fils Alain - et celui de Colette Merle -, passait quelquefois (il n'était pas encore le directeur des programmes de France Télévision. Sa mort prématurée en 2011 porta un coup terrible à René et sa famille.) Et dans cette maison, les "acteurs" de ses films venaient échanger, débattre, ou simplement se reposer. En 1979, les plus assidues du Conquet étaient les "héroïnes" de "Quand les femmes ont pris la colère", ces épouses de grévistes de l'usine Tréfimétaux, à Couëron, banlieue de Nantes, qui à l'été 1975 prirent en otage le patron de leurs maris ouvriers. Documentaire poignant, magnifique dédié à l'émancipation des femmes, co-réalisé avec Soazig Chappedelaine, sa seconde femme.  
 
Comment résumer une vie si riche… Des mots si forts qui jalonnent 86 ans : Bretagne, résistance, guerre d'Algérie, communisme, mouvement ouvrier, cinéma, antiracisme, anticolonialisme, Algérie indépendante, caméra, censure, grève de la faim, prison, engagement toujours. René avait 11 ans aux premiers jours de la Seconde guerre mondiale. Il fut l'un des plus jeunes maquisards de France. Avant de devenir l'un des premiers anticolonialistes de la guerre d'Algérie. Evénement majeur pour le cinéaste avant gardiste et le militant. Il en reviendra avec deux choses dans la tête : un film que l'on projette encore à New York ou à Berlin, "Avoir vingt ans dans les Aurès", récit d'un réfractaire à la "guerre sans nom", et un bout de caméra dans la tête. René disait qu'il était le cinéaste français le plus censuré et qu'il était le seul à avoir une caméra dans la tête. 
 
 
« La balle est venue dans la caméra, la caméra a explosé, un petit truc m'est arrivé dans le crâne. J'avais un passeport d'apatride sous responsabilité tunisienne, valable pour tout pays sauf la France. J'ai réussi à rejoindre l'Allemagne (de l'Est, communiste) pour qu'on me soigne le crâne et en même temps pour faire le montage de ce que j'avais tourné en Algérie et que j'ai appelé "Algérie en flammes".  
 
On examine mon crâne et le toubib me dit :   
 
- Y a un morceau de métal 
 
- Oui, c'est le morceau de l'objectif de la caméra   
 
- C'était quoi votre caméra?
 
- Pourquoi?
 
- Parce qe je ne sais pas si on peut l'enlever. Un cal s'est formé. Il faudrait couper une partie de l'os du crâne et mettre une plaque; d'un autre côté, comme ça ne risque plus de gratouiller le cerveau... Cétait quoi votre caméra?
 
- Une caméra Paillard
 
- Paillard, c'est du matériel suisse, c'est du matériel propre, je suis d'avis qu'on laisse le morceau. 
 
- Oui oui, moi aussi, je suis d'accord ! 
 
Je l'ai toujours. Je suis le seul cinéaste à avoir un morceau de caméra dans la tête, en tout cas, je n'en connais pas d'autres. » 

René Vautier sur le tournage de “Avoir 20 ans dans les Aurès“ © Félix Le Garrec - Droits réservés
René Vautier sur le tournage de “Avoir 20 ans dans les Aurès“ © Félix Le Garrec - Droits réservés

Côté censure, presque aucun de ses innombrables films n'échappa aux ciseaux vigilants de la République française, à commencer par le premier, "Afrique 50", interdit pendant 40 ans. Il n'avait pas 22 ans, quand la Ligue française de l’enseignement lui commanda un documentaire pour éclairer les élèves sur les bienfaits de l'éducation coloniale qu'ils recevaient dans les possessions françaises d’Afrique de l’Ouest. Les commanditaires avaient sans doute oublié que René était un résistant plein de ressources. Sur place, il décide de témoigner d'une autre réalité : le manque de professeurs et de médecins, les crimes commis par l’armée française au nom du peuple français. Le film fut interdit pendant plus de 40 ans.

05.01.2015

Malgré son prix international de la critique, lors du festival de Cannes en 1972, "Avoir 20 ans dans les Aurès", avec entre autres l'acteur Philippe Léotard, oeuvre de cinéma magnifique autant que bouleversante sur la guerre d'Algérien, sans manichéisme, fut elle aussi ostracisée. Récit d'une désertion, adaptaté d'un livre de l'appelé Noël Favrelière (le "Désert de l'aube" fut interdit et l'auteur condamné à mort par contumace), projeté dans le monde entier, le film fut acclamé sur tous les continents, mais surtout encore en Algérie, aux Etats-Unis ou en Allemagne. Partout, sauf en France, où on ne pouvait le voir. Il fallut attendre les années Mitterrand pour qu'il soit diffusé sur une chaîne de télévision publique et à une heure de grande écoute. Ce que le jury de Cannes avait récompensé c'est aussi le moment de cinéma vécu en regardant cette oeuvre, une audace d'avant garde, une caméra très mobile, une bande son sans effet musical, des gros plans, pour une sorte de "désert de Tartares"... Le film a été restauré voilà trois ans. En voici les premières minutes...


Il avait surtout la caméra citoyenne. Il refusait d'être un meneur. Quand on lui demandait s'il était le père du cinéma de l'Algérie indépendante, où il avait fondé la cinémathèque d'Alger, lui l'ancien élève de l'Idhec (Institut des hautes études cinématographiques, ancêtre de la Fémis Fondation européenne des métiers de l'image et du son) disait que le cinéma ne pouvait avoir de père, son rôle avait été celui d'un déclic…


En Bretagne, autre terre d'élection de ses tournages, dans les années 70 il était parti caméra au poing interroger des paysans et des ouvriers mécontents. Il enregistrait leurs paroles, et une ville plus loin les donnait à entendre à d'autres citoyens. En quelques jours, la région fut en ébullition, et la caméra de René confisquée. C'est lui aussi qui révéla que Jean Marie Le Pen avait torturé des Algériens pendant la guerre d'Algérie en recueillant, là encore, les souvenirs d'anciens combattants du FLN.
 
Il n'avait pas seulement une caméra dans la tête, il en avait plein son coeur. Dans sa maison de Cancale, celle où la mort l'a rattrapé le 4 janvier 2015, et où il vivait avec Soazig depuis quelques années, au dessus de l'océan, face à l'infini, elles étaient là, rangées, prêtes à tourner encore.
 
“Il ne faut pas laisser seuls les gouvernements raconter l’histoire”, disait le poète écrivain Kateb Yacine dans un autre film de René "Déjà le sang de Mai ensemençait Novembre".

René Vautier raconté par Sylvie Braibant et Slimane Zeghidour de TV5MONDE

05.01.2015Présentation : Mohamed Kaci / Intervenants : Sylvie Braibant, rédactrice en chef de Terriennes et Slimane Zeghidour, éditorialiste
René Vautier raconté par Sylvie Braibant et Slimane Zeghidour de TV5MONDE