Rentrée scolaire: qui veut encore être prof en France?

Vincent Peillon présente la “refondation de l'école“ aux journalistes le 29 août dernier. (Photo AFP - Jacques Demarthon)
Vincent Peillon présente la “refondation de l'école“ aux journalistes le 29 août dernier. (Photo AFP - Jacques Demarthon)

Le cap des trois millions de chômeurs a été franchi à la veille de la rentrée scolaire en France. Alors que les services publics ont toujours servi de refuge en temps de crise, les jeunes enseignants français boudent les concours d'entrée à l'Education nationale. Dans le mouvement de "refondation" de l'école imposé par le ministre de l'Education Vicent Peillon, comment explique-t-on et comment peut-on résoudre cette "crise des vocations"?

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Une France sans profs, l'image étonne dans un pays où la salle de classe a été sacralisée par la littérature, et érigée en priorité des principes républicains. La France de Victor Hugo et de Jules Ferry est pourtant devenue un cancre mondial, avec le plus bas taux d'encadrement des 34 pays de l'OCDE pour ce qui est de l'école primaire. Autre originalité française : on envoie les tout jeunes enseignants, ceux qui par définition ont le moins d'expérience, dans les écoles les plus difficiles contrairement à ce qui est fait en Chine, par exemple, où les professeurs les plus expérimentés sont affectés aux quartiers les moins favorisés. De quoi décourager les vocations professorales françaises, dont beaucoup constatent qu'elles sont en crise. 

Il n'y a "pas de crise des vocations dans ce pays", défendait le ministre de l'Education mercredi 29 août devant un parterre de journalistes venus entendre le détail de la "refondation" de l'école française. Pour Vincent Peillon, parler de crise des vocations, c'est imposer une "responsabilisation des jeunes", les rendre coupables des conditions dont ils ont été les premières victimes. L'ancien professeur de philosophie revient même sur l'étymologie du terme "vocation", issu du latin vocare : appeler.  Si les jeunes générations n'ont pas entendu "l'appel" à devenir professeur, c'est donc que les conditions qui leur ont été faites n'étaient pas des plus engageantes. Comme le reste du gouvernement, Vincent Peillon dénonce ainsi le bilan de ses prédécesseurs, en première ligne la réforme de la masterisation de Xavier Darcos

Une explication mécanique que partage Christian Chevalier, secrétaire général du syndicat des enseignants de l'Unsa (Union nationale des syndicats autonomes) : "avec la masterisation Darcos, le recrutement n'est plus au niveau de la licence (3 ans - ndlr), mais au niveau de la maîtrise (5 ans - ndlr), c'est à dire que là ou vous aviez au niveau de la licence un vivier de 150 000 personnes en moyenne, vous n'avez plus qu'un vivier de masterisés de 80 000 personnes". Christian Chevalier confirme donc bien qu'"il y a une crise de vocation, les chiffres sont têtus : 700 postes vacants au CAPES cette année, dans des disciplines d'ailleurs importantes comme les mathématiques, l'anglais ou les lettres modernes pour les principales disciplines déficitaires."  Même si le syndicaliste propose aussi une réserve étymologique : "vocation relève d'un vocabulaire religieux, ce qui m'énerve toujours un peu, c'est mon côté laïcard, je préfère dire que c'est un métier d'envie, je crois qu'on a envie de s'occuper des autres, donc c'est aussi un métier solidaire."

En dehors de ce problème de vivier, il y a un problème d'image : "cette image est dévalorisée, depuis maintenant au moins 10-15 ans" explique Christian Chevalier. Pourquoi cette image s'est elle dégradée? "Parce que les conditions de travail se sont dégradées. Ca s'est empiré sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy et le non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux. Et l'image renvoyée par les médias, qui sont des faiseurs d'opinion, ce sont plutôt des images de difficultés à l'écoles, de violences et sans doute les jeunes étudiants ont une vision du métier qui est plutôt anxiogène, qui n'est pas une vision positive." Dans cette question d'image, la réforme de la masterisation a aussi eu un rôle destructeur: selon la cour des comptes, 70% des nouveaux enseignants se retrouvaient à plein temps devant leurs classes sans véritable formation pédagogique et sans jamais avoir été en situation pratique devant des élèves. "L'image transmise par la formation professionnelle est terrible entre les étudiants, ils savent qu'on les envoie au casse-pipe, donc ça n'a pas aidé!" confirme Christian Chevalier. 

Crise de vivier, crise de l'image... Et les salaires dans tout ça?

Le secrétaire général du syndicat d'enseignants Unsa, Christian Chevalier
Le secrétaire général du syndicat d'enseignants Unsa, Christian Chevalier
Les enseignants français sont aujourd'hui les plus mal payés des pays de l'OCDE en proportion et au regard de leurs homologues européens. Un jeune titulaire d'un master 2 gagne aujourd'hui 1660 euros net; dix ans plus tard, il peut espérer gagner 2000 euros. Christian Chevalier remarque d'ailleurs que "beaucoup de propositions sont faites aux étudiants en master dans le privé, avec des salaires qui démarrent à 2000 euros, et des évolutions beaucoup plus rapides." Mais l'Unsa admet que "la question de rémunérations est difficile à gérer dans un contexte de crise profonde. Il y a 800 000 enseignants quand même, voyez à peu près ce que ça donne si vous donnez 10 euros à chacun…"

"Nous savons tous que les enseignants ne sont pas assez rémunérés, mais c'est aussi vrai pour les infirmières de nuit ou d'autres par rapport au dévouement et au service qu'ils rendent à la société", admet Vincent Peillon. "Il serait digne de mieux les payer, si nous en avions les moyens et quand nous les aurons, nous le ferons" a-t-il promis. En attendant, l'idée de vocation est tout de même bien utile : "Les enseignants, les gens qui choisissent ce métier, ne le choisissent pas d'abord pour l'argent", affirme le ministre.

Plus qu'une parade en attendant de pouvoir revaloriser les salaires des enseignants, les syndicalistes confiants y voient surtout un profond changement de politique : "il y a deux visions de l'école explique Christian Chevalier, il y a la vision que nous avons connue ces cinq dernières années, et qui est une vision très utilitariste de l'école, sur un modèle libéral où au fond l'éducation est une marchandise, un bien de consommation. Nous, et je pense que le ministère est aussi dans cette optique, on pense que l'éducation est un droit, et donc que ce ne sont pas les lois du marché qui régulent l'école, ce n'est pas au plus offrant, en fonction de la concurrence entre les établissements, mais c'est un droit, et donc c'est l'Etat qui en est le garant." Entre des professeurs marchands de savoir et transmetteurs d'un droit républicain, l'image est bien différente : "on a demandé à l'enseignant d'être un simple exécutant, mais l'enseignant au fond c'est un créatif, un passeur de savoir", estime Christian Chevalier.

Refondation ou rafistolage?

La refondation de l'école telle que Vincent Peillon la présente est une réforme profonde de l'enseignement : programmes, horaires, formations, tout doit changer. Une action publique au temps long qui a du s'adapter à l'urgence du temps politique de cette rentrée 2012. Pour pallier le manque de professeurs admis au Capes par exemple, l'éducation nationale a choisi de nommer comme professeurs certifiés stagiaires à partir de la rentrée les candidats admissibles, (mais non admis) aux concours des agrégations des disciplines les plus déficitaires (mathématiques, anglais et lettres modernes). "Ce n'est pas une solution durable, admet Christian Chevalier, il fallait faire vite, puisqu'on était dans les mesures d'urgence de la rentrée."

Le ministre a aussi lancé les "emplois d'avenir-professeur", 18 000 sur 3 ans. Pour Christian Chevalier, "l'objectif est de donner des signaux et de dire aux étudiants : si vous vous engagez à passer les concours d'enseignants, la nation fait un effort puisqu'en contre-partie des deux ou trois journées d'activité dans un établissement scolaire, vous allez obtenir, en plus de votre bourse (puisqu'il s'agit d'étudiants boursiers) une rémunération, en tout ils auront environ 900 euros par mois pour faire leurs études". Mais les décrets d'application sont encore vagues, "il faudrait quand même qu'on ait des choses beaucoup plus précises" explique le syndicaliste.

Vincent Peillon reste optimiste, et veut déjà croire aux premiers chiffres alors même qu'aucune loi n'a été votée (il faudra attendre le mois de novembre pour cela). Il se félicite ainsi de l'augmentation des inscriptions de 10% au prochain concours (CAPES). "C'est plutôt effectivement un signal positif, admet Christian Chevalier, mais les inscriptions ne font pas tout, moi les chiffres que je regarde, c'est les présents, c'est à dire que vous pouvez avoir une augmentation de 10% d'inscriptions, mais -20% sur les présents au moment des concours…."

Un premier rapport sur les effets de ces mesures devrait être remis courant octobre et servira de base à une réforme législative prévue pour le mois de novembre. La rentrée fait donc office de test pour le ministre de l'Education que les syndicats, les enseignants et surtout les postulants, attendent au tournant.