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Reportage : en Irak, à Mossoul, le difficile retour de la police

Un officier de la police irakienne de Ninive renseigne un citoyen au poste de police de al-Karamah, dans les quartiers est de Mossoul.
Un officier de la police irakienne de Ninive renseigne un citoyen au poste de police de al-Karamah, dans les quartiers est de Mossoul.
©Sébastien Castelier / TV5MONDE

A Mossoul, la police reprend tout doucement ses droits. Il y a plus de trois ans, après les offensives de l’Etat Islamique dans la province de Ninive, de nombreux policiers ont été exécutés, ont fui ou ont tout simplement disparu. Leur nombre a considérablement diminué. Aujourd’hui, ils doivent faire face à un dilemme : la reconstruction d’une nation ou la vengeance.

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Un blindé du Swat, les policiers d'élite, bouche l'impasse de Radra Building, un habitat situé non loin de l'entrée Est de Mossoul. Des hommes armés y pénètrent. Une femme voilée de noire pleure. Interloqués, des enfants en joggings et pyjamas colorés de héros mangas s'agglutinent près du lieu. Tout le monde est à son balcon. Les sirènes retentissent, les voitures vert pomme de la police de Ninive arrivent sur les lieux sécurisés. Un homme s'est pendu dans la petite cour de son logis. Les voisins disent qu'il fumait beaucoup, jouait aux jeux et avait récemment perdu la garde de ses enfants.
L'activité de la police est un bon indicateur : la vie reprend à Mossoul. A l'Est, ils seraient plus d'un million à avoir commencé à reconstruire la ville et à avoir repris les activités économiques et éducatives. 

Une police impopulaire

Envoyée par Bagdad reprendre Tal-Hafar, l'armée irakienne a laissé le soin à la police locale de Ninive de prendre le flambeau. Une responsabilité de taille tant l'Etat irakien, depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, n'a jamais vraiment été populaire à Mossoul. Bastion sunnite, peu de monde a apprécié la prise de pouvoir politique par les chiites, aidés par les Etats-Unis, comme le rappelle Hosham Dawod, anthropologue irakien au CNRS. "Mossoul et ses alentours ont toujours fourni à l'armée irakienne de nombreux hommes. Juste après l'indépendance de l'Irak, les Mossouliotes étaient même la base de l'armée nationale irakienne. Alors qu'en en 2003 les Etats-Unis ont dissout l'armée, beaucoup des hauts généraux et soldats ont été renvoyés chez eux, humiliés, sans salaire et avec l'impression d'avoir perdu le pouvoir politique réservé désormais aux chiites. Certains sont entrés en opposition, puis dans un second temps, ont pris les armes avec des groupes terroristes."

Cellules dormantes

Le colonel d'état-major Wathaq al-Hamdani, chef de la police de la province de Mossoul, tire sur sa cigarette. Depuis des mois il gère les patrouilles de ses hommes, les arrestations de cellules de dormantes de Daech, encore présentes dans la population, et les nombreuses plaintes de civils qui jurent que leurs voisins ont collaboré avec le proto-Etat islamique. "On reçoit environ 50 appels par jour pour des plaintes'', sait le colonel. La police a mis en place un numéro spécial pour que les civils puissent parler librement, sans être vus. Collaborer avec l'Etat irakien peut être encore mal vu par une partie de la population ou de la famille. ''Tous les jours, on attrape entre dix-douze terroristes dissimulés dans la population. Le point positif est que dans cette ville, les civils nous aident beaucoup et ça change d'avant", affirme Wathaq al-Hamdani. Le général Abed, directeur des renseignements des opérations de Ninive, à la carrure puissante, dit avoir neutralisé plus de ‘’200 des cellules dormantes.’’ 

Un officier de la police irakienne de Ninive arrive sur le lieu d’un suicide, dans les quartiers est de Mossoul.
Un officier de la police irakienne de Ninive arrive sur le lieu d’un suicide, dans les quartiers est de Mossoul.
©Sébastian Castelier / TV5MONDE

‘’La police locale ne peut pas tenir le terrain’’

Pour ne pas perdre le semblant de soutien de la population de Mossoul, les arrestations de ''prétendus'' anciens membre des Daech, se font à la suite de longues enquêtes : "Nous n'agissons pas sur la base d'un simple témoignage. On doit recouper les infos avec d'autres témoignages et voir si le nom de la personne se trouve dans nos fichiers terroristes'', hoche de la tête Wathaq. Dans le quartier principal de la police de Mossoul, des téléphones ne cessent de sonner. Un homme hurle la position GPS d'un cadavre découvert dans la banlieue de la ville. ''Les gens n'appellent pas que pour des terroristes. Récemment, nous avons arrêté cinq gangs de voleurs", rajoute le chef de la police. Mohamed Al-Naste, 44 ans, en treillis militaire bleu, est un lieutenant colonel de la police de Ninive. En plus des appels d'urgence des civils, il doit jongler avec deux téléphones portables réservés à ses deux épouses, toutes les deux inquiètent de le savoir exposé sur le terrain. Mais qu'importe, l'homme est souriant : "Aujourd'hui les gens viennent davantage aux postes poser leur plaintes. Ils ont repris confiance en nous, même si certains ont encore peur. En fait, tout dépend de leur quartier. S'ils viennent d'un quartier encore sensible, c'est toujours délicat d'être vus avec la police, et c'est mieux d'appeler...''

On ne veut surtout pas provoquer la panique des civils, c'est pourquoi nous limitons les patrouilles de jour. Je ne veux pas que la population soit confrontée chaque jour à la vue de policiers armés.

Mohamed Al-Naste, police de Ninive

9000 policiers auraient repris le travail dans toute la province de Ninive. Avant l'occupation de Daech, ils étaient quelques 28 000 policiers à sillonner la région à bord de leurs voitures vertes. "Je me suis entretenu avec le ministre de l'intérieur et je lui ai dit qu'il me fallait 20 000 hommes de plus", martèle le chef de la police, Wathaq al-Hamdani. Quelques 13 000 anciens policiers seraient toujours en exil depuis l'arrivée de Daech à Mossoul, à l'été 2014. Ce qui coince ? Le gouvernement veut s'assurer qu'avant leur retour en fonction, toute leur vie durant la période d’occupation jihadiste, soit analysée avec soin. ''Certains sont restés à Mossoul longtemps après l'arrivée des jihadistes. Nous ne sommes pas en train de les accuser de coopération, mais nous vérifions. Moi-même, quand j'ai fui l'arrivée de Daech, la veille, je n'avais que 300 dollars en poche et donc peu de moyen pour m'enfuir. Donc nous pouvons comprendre que certains ont mis du temps pour cela."

Bourreau de Daech

Connu pour sa mixité, la police de Ninive, a et aura pour but de faire régner un nouvel élan de paix sociale et confessionnelle dans tout le nord du pays. Les commissariats qu'elle utilise pour son retour sont bien souvent d'anciennes maisons de chrétiens, volées par Daech et reconverties quartiers généraux de jihadistes. "C'est provisoire souligne Mohamed Al-Naste. Nous rendrons ces maisons aux propriétaires en temps voulu. Vous savez, ce que j'entends le plus en ce moment ? Que notre police est trop démocratique !", rigole t-il. Plusieurs fois, des gens sont venus le voir, scandalisés par la liberté de leurs voisins, pourtant associés à Daech. "Je me rappellerai toujours de cet appel de cette femme qui me jurait qu'elle avait reconnu un bourreau de Daech. Quand nous y sommes allés, nous avons découvert un enfant de douze ans. Il a fini par avouer qu'il avait tué quinze prisonniers."

Un officier de la police irakienne de Ninive parle avec ses collègues dans un poste de police situé dans les quartiers Est de Mossoul.
Un officier de la police irakienne de Ninive parle avec ses collègues dans un poste de police situé dans les quartiers Est de Mossoul.
©Sébastian Castelier / TV5MONDE

Au commissariat de Police Ami Tamam, quelques pylônes de béton obstruent une ruelle résidentielle. Quelques hommes habillés de treillis bleus clairs, armés de kalachnikov, gardent les deux entrées. Un pick-up armé d'une tourelle mitrailleuse est garé à l'entrée d'une maison. L'intérieur est assombri par des volets de fortune cloués aux fenêtres. Des bruits de talkies-walkies raisonnent dans les pièces du salon et de la cuisine. La salle de bain, agrémentée d'un mur entièrement rose et d'un miroir sale, est parallèle au bureau du commissaire.''C'est une ancienne propriété de jihadiste'', rigole un grand gaillard venu prendre les ordres. Son commissaire prend un air plus grave. Il rappelle que depuis 2003, la province de Ninive a perdu 13 000 policiers dans sa guerre contre Al-Qaïda, puis l'Etat Islamique. Selon lui, plusieurs motifs ont poussé les habitants de la région du nord de l'Irak à rejoindre les rangs de l'insurrection : ''Les gens qui ont accueilli Daech avec joie, étaient souvent des familles avec au moins une personne emprisonnée par le gouvernement pour terrorisme. D'autres ont pensé que Daech était le pur islam. Certains aussi regrettaient Saddam Hussein. Voir arriver cette nouvelle puissance sunnite les a faits réfléchir. Vous savez, beaucoup dans la région n'ont pas accepté l'aide des Américains aux gouvernements. On avait aussi des frontières très poreuses et peu gardées.''

Désir de vengeance et bavures


Deux policiers voulant rester anonymes, casquettes enfoncées sur la tête avec soin, observent avec attention l'explication de leur commissaire. Ces deux hommes ont été réintégrés à la police juste après l'effondrement de Mossoul-Est. Tous deux viennent d'Al-Qarrayah, petit ville située à 77 km au sud de Mossoul. Ils ont vécu quelque temps, cachés, pendant l'occupation de l'organisation Etat Islamique. ''Je suis resté vivre une année sous Daech. Ils savaient que j'étais de la police et ils me traquaient. Tous les soirs, je devais donc changer de lieu d'habitation. Leurs services de renseignement les menaient vers les maisons par lesquelles nous étions passés les jours précédent. Pendant un an je ne suis presque pas sorti. Les seules fois où je devais prendre le risque de le faire, c'était pour m'informer auprès d'indics ou de proches pour savoir si des gens posaient des questions sur moi et où est-ce qu'on me cherchait.'' L'homme, âgé d'une trentaine d'année, a le visage marqué, les yeux grands ouverts, comme encore traumatisés par ses mois de course poursuite qui auraient pu déboucher sur une violente exécution. ''Le premier jour où Daech a débarqué à Al-Qarrayah, on a essayé de les repousser mais le même jour ils ont fait prisonniers des amis et les ont exécutés. J'ai aussi perdu quatre oncles et deux cousins.'' Un sentiment de vengeance ? Le commissaire coupe : "Bien sûr, ceux qui sont revenus ont un sentiment de revanche, ils veulent venir à bout de l'Etat Islamique. Ils les haïssent'', martèle t-il. Sans aucune bavure affirme avec fermeté Wathaq al-Hamdani qui a perdu son fils en 2013, assassiné par Al-Qaïda, déjà fortement infiltré dans la région. ''On contrôle tout ici, il n'y a pas de vengeance personnelle. On expédie les accusés devant la justice.''

Deux officiers de la police irakienne de Ninive patrouillent dans les allées de la rue commerçante de Nabi Younis, sur la rive est de Mossoul.
Deux officiers de la police irakienne de Ninive patrouillent dans les allées de la rue commerçante de Nabi Younis, sur la rive est de Mossoul.
©Sébastian Castelier / TV5MONDE

"Les gens nous supportent"

Sous son apparence partiale et démocratique, la police de Ninive a ses tares. Sur une fameuse page Facebook où les habitants de Mossoul ont l'habitude de se plaindre sous anonymat, un homme du quartier d’'Al-Tayaran à Mossoul, affirme, le 29 mai dernier que sa maison a été réquisitionnée violemment pour devenir un commissariat de police. Une partie de celle-ci aurait été endommagée et les affaires du malheureux, volées. A l'entrée Est de la ville, au premier commissariat de police, investi provisoirement dans une école pour jeunes enfants, un suspect a été appréhendé. Il a les yeux bandés. Des policiers le giflent et le frappent avec violence. L'homme est soupçonné d'avoir appartenu à Daech. Il dit, que pendant le règne de l'EI, il se serait pris en vidéo en train d'avoir des rapports sexuels avec son père. Son frère, membre actif de Daech, aurait dénoncé ses pratiques auprès de la Hisba. Son oncle, pensant que c'était lui le dénonciateur, aurait tenté d'en venir aux mains. L'accusé aurait alors tué ce dernier dans l'échauffourée. Après le court résumé de l'homme à la voix cassée et au visage rouge, un policier déboule dans la salle d'interrogatoire. Il sera impossible d'en savoir plus.
Deux hommes suivent, le pas hésitant, les sourires forcés. Ils sont là pour un cas de violences répétés entre deux hommes de leurs familles : “Sous la police de Daech on n'allait les voir qu'en cas de gros gros problèmes. Car tu pouvais entrer dans un commissariat en temps que victime et finir victime. Pendant ton dépôt de plainte, ils pouvaient réagir à un détail ordinaire et t'accuser en retour d'être un traître ou un espion. Quand tu franchissais la porte d'un poste de police de Daech, même en tant que victime, tu ne savais jamais comment ça allait se terminer. Notre nouvelle police est plus démocratique désormais’’, affirme un des deux hommes. En public, le récit est le même partout. Tout le monde a le souci de se taire et de ménager ses critiques envers Bagdad, au risque de passer pour un sympathisant jihadiste. Le Major général de la sécurité de Mossoul. Najem al-Djibour, major général de la sécurité de Mossoul, est confiant : "Sous Daech, les gens avaient de mauvaises relations avec la police et il y avait beaucoup de corruption. Aujourd'hui c'est la situation opposée. Les gens nous supportent."

Stationné au coeur d’une intersection de Mossoul, un officier de la police irakienne de Ninive procède à des contrôles de routine.
Stationné au coeur d’une intersection de Mossoul, un officier de la police irakienne de Ninive procède à des contrôles de routine.
©Sébastian Castelier/TV5MONDE