Révolte dans le monde arabe : quel rôle pour l'Europe ?

Depuis le début des événements dans le monde arabe, la diplomatie européenne a semblé d'abord absente, ensuite dispersée... Décryptage avec Cristina Barrios Fernandez, professeur en relations internationales à ESCP Europe et chercheuse au FRIDE.

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« L'Union européenne a fait mieux que certains Etats-membres »

On a reproché à Catherine Ashton, la haute représentante aux affaires extérieures de l’UE, d'être invisible pendant les crises tunisienne et égyptienne.

Je pense qu'on a encore fait de l'UE le bouc émissaire. Catherine Ashton doit avoir l'accord des 27 avant de parler. Elle a donc des possibilités très limitées. Les Etats-membres eux peuvent s'exprimer quand bon leur semble. Ensuite, je ne pense pas que l'UE a été lâche, elle a même fait mieux que certains Etats européens : je me souviens avoir vu Ashton sur Al Jazira quelques heures après la chute de Moubarak, avant même Obama.
Il ne faut pas oublier aussi que quand Catherine Ashton a été nommée chef de la diplomatie européenne en décembre 2009, l'idée était qu'elle fasse « profil bas » vis-à-vis des chefs d'Etat et des ministres des Affaires étrangères des 27. Cette idée perdure toujours.

En ce qui concerne la révolte actuelle en Libye, l'Union européenne s'exprime dans un langage plutôt mesuré et prudent alors que l'ONU évoque directement la possibilité de « crimes contre l'humanité ». Comment expliquer cette différence ?

Il ne faut pas sous-estimer les déclarations européennes. Déjà elles ne me semblent pas si mesurées et prudentes. Ensuite, même si elles arrivent un peu tard, elles peuvent être un soutien aux manifestants. Le peuple l'entend, et ça l'encourage.
Ensuite, l'ONU s'occupe de juger les crimes internationaux, c'est donc son domaine. Toute l'action de l'UE à ce niveau-là s'appuie sur l'action de l'ONU. Ces deux langages ne sont donc pas contradictoires pour moi.

On entend souvent dire que l'Europe a 27 voix, autant que les Etats-membres...

C'est faux ! Il y a des groupes d'Etats qui vont défendre une position. Petit à petit, une position devient commune à tous les clans. Ces clans sont à géométrie variable, selon les crises et les idéologies politiques.
Actuellement sur la Libye, le pays qui coince c'est l'Italie [ancienne puissance coloniale de la Libye, NDLR] : le pays a des intérêts commerciaux et financiers engagés en Lybie et son gouvernement très conservateur craint un afflux d'immigrants clandestins [L'Italien Franco Frattini a insisté sur sa grande préoccupation quant aux "répercussions sur le plan migratoire dans le sud de la Méditerranée" des événements actuel, NDLR].


Le Premier Ministre égyptien Ahmed Shafiq et Catherine Ashton, la haute représentante aux affaires extérieures de l’UE, le 22 février 2011. (©EPA)
Le Premier Ministre égyptien Ahmed Shafiq et Catherine Ashton, la haute représentante aux affaires extérieures de l’UE, le 22 février 2011. (©EPA)
On sent quand même la diplomatie européenne toujours gênée aux entournures pour s'exprimer. Pourquoi ?

Je trouve au contraire que l'on assiste actuellement à une normalisation de l'UE en tant qu'acteur international. Son comportement est identique à celui des autres acteurs de la scène internationale : un savant équilibre entre les préoccupations et dans cet équilibre, les valeurs démocratiques et les droits de l'homme passent après la sécurité, l'énergie et les intérêts économiques.

L'UE entend réviser sa politique d'aide pour les pays arabes, en la liant désormais aux progrès démocratiques.

Il faut se souvenir que dans le processus de Barcelone en 1995, on avait inclus des clauses liées à la démocratisation. Mais dans la pratique cet élan a été brisé, car on a préféré privilégier le partenariat avec les pays arabes, et donc avec plusieurs régimes autoritaires. Par exemple, l'UE voulait soutenir des ONG égyptiennes. Mais l'Egypte voulait que cette aide n'arrive qu'aux ONG qu'elle considérait comme légales. De facto, beaucoup d'ONG se retrouvaient hors de portée. Ou bien l'UE aidait en cachette toutes les ONG, ou bien elle respectait les dirigeants et aidait moins d'ONG. L'UE essayait donc de soutenir l'activisme pour les droits de l'homme en partenariat avec des gouvernements autoritaires, ce qui est paradoxal et même impossible !

Peut-on imaginer des sanctions en cas de « recul démocratique » ?

C'est une question très controversée. Certains défendent le principe de la carotte et du bâton, d'autres pensent que le bâton est dangereux car il pénalise plus la population que les élites ou les personnalités politiques. Il faut donc être prudent. Le débat continue au sein de l'UE. Lors de la crise post-présidentielle en Côte d'Ivoire, les sanctions européennes ont visé spécifiquement Laurent Gbagbo et son clan, pour ne pas nuire à la population. En Afrique du nord, le même type de question se pose. Je pense que l'UE finira par sanctionner Kadhafi directement.




L'Europe révise sa politique d'aide aux pays du sud de la Méditerranée

20.02.2011Par AFP
L'Europe a engagé dimanche une refonte de sa politique d'aide aux pays de la rive sud de la Méditerranée, pas assez sélective jusqu'ici avec les régimes autoritaires.
A l'avenir, l'UE envisage de conditionner plus sévèrement ses subsides au respect de l'Etat de droit et d'opérer une "différenciation" entre les pays. Le sujet sera à l'ordre du jour d'une réunion des ministres des Affaires étrangères européens lundi à Bruxelles.

Un document diffusé par Berlin propose ainsi de lier davantage l'aide européenne à "l'évaluation des progrès" sur le plan de la démocratie et des droits de l'homme et "à l'inverse de sanctionner les reculs" en la matière.
Plusieurs pays de l'UE riverains de la Méditerranée plaident aussi pour un effort accru en faveur des voisins du Sud.

"Les disparités d'enveloppes (des fonds européens) sont aujourd'hui difficilement justifiables et soutenables", estime un document cosigné par la France, Malte, l'Espagne, Chypre, la Slovénie et la Grèce. Il relève que l'UE donne seulement 1,8 euro par habitant et par an à l'Egypte, 7 euros à la Tunisie mais 25 euros à la Moldavie.

Le risque d'une redistribution des fonds, susceptible de se faire au détriment des voisins de l'ex-URSS, inquiète en revanche l'Europe de l'Est. La présidence hongroise de l'UE est déjà furieuse d'avoir dû renoncer à organiser en mai un sommet du "Partenariat oriental" qui lie l'UE à l'Arménie, l'Azerbaïdjan, le Bélarus, la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine.