Roms : instrumentalisation populiste d'une Europe en crise ?

Evacuation et destruction d'un campement rom à Helemmes, près de Lille en août 2012 / Photo AFP.
Evacuation et destruction d'un campement rom à Helemmes, près de Lille en août 2012 / Photo AFP.

Le ministre de l'Intérieur français Manuel Valls déclarait mardi 24 septembre que les Roms avaient vocation à retourner en Bulgarie ou en Roumanie. Le cadre de l'Union européenne incite pourtant les Etats membres à développer des stratégies nationales d'intégration. Cette population particulière de citoyens européens ne sert-elle pas de bouc-émissaires à des responsables politiques de plus en plus impuissants face à la crise ?

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Viviane Reding a rappelé à Manuel Valls l'existence de la "cagnotte sociale européenne de 50 milliards" (le FSE, Fonds social européen) dédiée entre autres à l'aide à l'intégration. Elle peut être utilisée dans le cadre de la stratégie d'intégration des Roms que la France a signée (voir encadré). Ce rappel de la Commissaire européenne à la Justice, aux Droits fondamentaux et à la Citoyenneté survient après les déclarations du ministre de l'Intérieur français affirmant que "les Roms ont vocation à retourner en Roumanie ou en Bulgarie" parce que leur "mode de vie est trop différent du nôtre" et "qu'une minorité d'entre eux seulement veut s'intégrer".

Ces déclarations de Manuel Valls s'inscrivent dans une surenchère politique autour de la nécessité d'une "fermeté" face à des supposées vagues migratoires de populations Roms, facteurs de nuisances et d'insécurité. Les démantèlement des campements s'enchaînent en France, les expulsions, avec leur lot de souffrances et de tragédies humaines, alors qu'un récent rapport d'Amnesty International révèle les discriminations, ségrégations et persécutions dont sont l'objet la communauté rom un peu partout en Europe.

Les parias de l'Europe

Campement rom à Paris, Porte d'Aubervilliers / Photo AFP
Campement rom à Paris, Porte d'Aubervilliers / Photo AFP
Selon le rapport 2013 d'Amnesty International, certains pays de l'Est ont pris des mesures municipales anti-Roms pour dresser des murs isolants, les expulsions vers des lieux isolés sans eau potable sont monnaie courante, jusqu'aux actions d’intimidation de « groupes d’autodéfense ».

Dans les pays de l'Ouest, comme en France, en Italie, où les expulsions sans solutions de relogement deviennent la norme, les agressions physiques racistes augmentent. La réalité européenne des Roms est un ostracisme sans commune mesure, condamné par la Commission mais nullement pris en compte par les Etats concernés.

Problèmes complexes, réponses simplistes

Expulsion le 18 septembre 2013 de personnes d'origine rom à Lille
Expulsion le 18 septembre 2013 de personnes d'origine rom à Lille
Une partie des 15 à 20 000 Roms présents sur le territoire français pose bien entendu problème : mendicité, prostitution, vols à l'arraché, les délits perpétrés sont connus, la nuisance établie. Comme dans d'autres pays d'Europe. Pour autant, la réponse des pouvoirs publics n'est en aucune mesure à la hauteur des obligations morales qui constituent le socle de la communauté européenne, ni au niveau de ses engagements européens (voir encadré , Stratégie d'intégration des Roms de l'Union européenne) : Manuel Valls, fervent promoteur de la construction européenne foule aux pieds cette "Europe des peuples" en stigmatisant les Roms, tenus pour seuls responsables de leur situation, refoulés à l'extérieur du pays des droits de l'homme, la France, pour une supposée "incompatibilité de mode vie", comme ils l'ont été de Roumanie.

Cependant, alors que l'on entend des discours sur une "nuisance humaine et culturelle" de la part des Roms, les véritables nuisances, qui elles minent de façon durable le vieux continent, sont-elles traitées : chômage, désindustrialisation, recul des droits sociaux, précarisation massive ?

Le "problème rom" est-il un enjeu politique électoraliste ? Souligne-t-il une véritable fracture entre des classes moyennes subissant la crise de plein fouet et des minorités jugées indésirables à cause de leur mode de vie incompatible avec le reste de la population ? Ou bien encore, est-il le symptôme de l'incurie des actions sociales des pays membres de l'Union ?

Les témoignages des habitants proches des campements de Roms sont une machine à créer de l'exclusion : des centaines de personnes vivant dans des conditions déplorables, pratiquant la rapine, la prostitution pour survivre et laissant des enfants errer dans les ordures n'est pas une incitation à "l'ouverture aux autres et l'accueil des différences". Encore moins à l'intégration. Malheureusement, c'est avec ces seuls arguments que les partis d'extrême droite, tel le Jobbik  en Hongrie remportent des victoires électorales et organisent des actions anti-roms parfois meurtrières. Là encore, le traitement social préconisé et normalement financé par l'Europe n'est pas appliqué…

Populisme Vs angélisme ?

Mobile-home du village d'insertion pour les Roms à Lille
Mobile-home du village d'insertion pour les Roms à Lille
Les Roms ne peuvent vivre que là où on les tolère, avec des moyens de plus en plus réduits, dans une précarité croissante puisqu'ils doivent repartir de zéro après chaque expulsion d'un campement, sans solution durable de relogement de la part de l'Etat. Lola Schulman, coordinatrice du CNDHR (Collectif National Droits de l’Homme Romeurope) pointe cette spirale infernale qui augmente les problèmes au lieu de les régler : "A chaque expulsion les biens des gens sont détruits, très souvent ils perdent tout. Tout est à recommencer, même parfois les papiers administratifs, comme les carnets de vaccination. Il y a des conséquences sanitaires à ces expulsions, on perd la trace de gens avec des pathologies lourdes, et quand il y a relogement, ce sont seulement quelques nuitées d'hôtel, le plus souvent. Rien n'est réglé. Et cette politique dure depuis 20 ans, alors qu'elle est un échec".

Pourtant, l'implantation de villages d'intégration, comme celui de Lille, devrait être l'un des points de départ de la "stratégie d'intégration des Roms" française : la responsabilité des pouvoirs publics est donc au cœur de la problématique d'intégration de cette population européenne "sans territoire fixe". Ce que rappelle Lola Schulman, lorsqu'on lui demande ce que son association demande pour les Roms : "Nous demandons uniquement l'accès au droit commun !"

Au delà du populisme ou de l'angélisme, des solutions existent pour permettre aux Roms de vivre dans des conditions décentes afin de leur offrir une place digne dans la société. Mais ces solutions requièrent "une prise en compte individualisée des personnes, de sortir de cette vision globale qui met toutes les personnes dans le même sac. On dit 'les Roms', alors qu'il y a des familles à qui il manque très peu pour se socialiser, s'intégrer, quand d'autres en sont plus loin", insiste la porte-parole de Romeurope. Ce que préconise le rapport d'information de M. Michel Billout au nom de la commission des affaires européennes (voir encadré).

En période de crise, il faut un bouc-émissaire

La "question rom" ressemble à une forme de test de la démocratie européenne qui accuse un net recul selon le rapport du think-tank Demos, rapport qui stipule que "l’intolérance envers les minorités a crû aux Pays-Bas et en Autriche. La Hongrie, la Grèce et Chypre sont les cas les plus préoccupants". On peut aussi se poser la question de savoir si cette "question rom" ne serait pas pour les responsables nationaux — très inquiets de la grogne populaire qui monte face à leurs politiques d'austérité — l'un des "os à ronger" donné aux électeurs, une sorte de défouloir de plus qui cristallise les frustrations ? Les Roms, aujourd'hui, semblent être avant tout les bouc-émissaires parfaits d'une Europe en plein déclin, impuissante à redonner de l'espoir à ses habitants, et dont les discours politiques populistes trouvent un écho de plus en plus favorables auprès des électeurs.

Les Roms en Europe


Stratégie d'intégration des Roms de l'Union européenne

Suite à la proposition de la Commission européenne d'un cadre de l'UE pour les stratégies nationales d'intégration des Roms, les conclusions du Conseil de mai et juin 2011 sur l'intégration des Roms marquent un engagement sans précédent des Etats membres en faveur de l'intégration des Roms sur leurs territoires.

Dans ce cadre, il a été attendu de tous les Etats membres de présenter à la Commission européenne une stratégie pour l'intégration des Roms ou une série de mesures politiques dans le cadre de leurs politiques d'inclusion sociale visant à améliorer la situation des Roms. A cet effet des points de contacts ont été mis en place.

La Commission européenne a évalué ces stratégies et publié ses conclusions dans une communication «Stratégies nationales d'intégration des Roms: un premier pas dans la mise en œuvre du Cadre de l'UE » et un document de travail des services de la Commission adoptés le 21 mai 2012.

L'intégration des Roms : un défi pour l'Union européenne et ses États membres

Rapport d'information de M. Michel BILLOUT, fait au nom de la commission des affaires européennes

Rapport du 6 décembre 2012
10 à 12 millions de Roms vivraient aujourd'hui en Europe, dont environ 8 millions sur le territoire de l'Union européenne. Ils sont présents, bien qu'à des degrés divers, dans la grande majorité des États membres, sous l'effet des migrations qui sont intervenues au cours des derniers siècles, souvent dictées par les persécutions dont ils étaient victimes, et par des motifs économiques. Ces populations rencontrent aujourd'hui de graves difficultés d'intégration. Elles souffrent de discriminations multiples, qui procèdent bien souvent de l'anti-tsiganisme, lié à une profonde méconnaissance.
Le Conseil de l'Europe depuis les années 1970 et, plus récemment, l'Union européenne ont pris diverses initiatives afin de combattre les préjugés associés aux Roms et faciliter leur intégration en Europe. Mais c'est surtout après les évènements de l'été 2010 en France que le défi posé par les Roms est devenu un véritable sujet d'actualité européen, comme en témoigne la publication par la Commission en avril 2011 d'un cadre de l'Union pour les stratégies nationales d'intégration des Roms.
Il est temps aujourd'hui de passer à la vitesse supérieure. En dépit des initiatives existantes, la situation des populations roms n'a pas connu d'amélioration notable jusqu'à présent. Il convient aujourd'hui de mieux définir les responsabilités qui incombent à chacun des échelons - européen, national et local - afin de relever le défi de l'intégration des Roms sur un continent qui a fondé ses valeurs sur la démocratie, les droits de l'homme et l'État de droit. Quand on rapporte la population rom (8 millions) à la population de l'Union européenne (503 millions), la tâche ne paraît pas insurmontable, à condition de s'y atteler véritablement et de faire enfin tomber la barrière des préjugés.

Roms et discrimination au travail

Le 22 août, une réunion ministérielle s'est tenue afin de prendre des mesures pour l'accès des Roms à des emplois auxquels ils ne pouvaient pas accéder.

Désormais, les employeurs ne seront plus contraints de verser une taxe s'ils font travailler les Roumains et les Bulgares.

Le gouvernement pourrait également totalement lever les mesures transitoires qui empêchent jusqu’à fin 2013, les Roumains et les Bulgares de travailler en France.