Royaume-Uni : Cameron ou la reprise économique en trompe-l'œil ?

Bilan de David Cameron : les récentes enquêtes sociales démontrent une augmentation dramatique de la pauvreté en Grande Bretagne.
Bilan de David Cameron : les récentes enquêtes sociales démontrent une augmentation dramatique de la pauvreté en Grande Bretagne.
(AP Photo/Kirsty Wigglesworth, pool)

Le bilan politique de David Cameron est très controversé. Malgré le bon taux de croissance britannique et le chômage très faible du royaume, les indicateurs sociaux sont inquiétants. Système de santé dégradé, précarité massive de l'emploi, pouvoir d'achat en régression, pauvreté en augmentation, endettement des ménages au plus haut : au delà des chiffres, quelle est la réalité sociale et économique au royaume de sa majesté ?

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C'est "The Telegraph", un journal pourtant considéré comme très conservateur, qui l'annonce et le déplore : "les femmes britanniques meurent deux fois plus pendant leur grossesse ou à lors de l'accouchement que dans la plupart des pays européens".

Ce constat permet d'appréhender une part non négligeable des problèmes auxquels se confronte la société anglaise depuis plusieurs années. Le Royaume-Uni a subi deux grandes crises économiques depuis 2008, comme les autres pays d'Europe :  celle des subprimes, puis celle des dettes souveraines. Pour autant, la Grande bretagne s'est "relevée" plus vite que ses partenaires continentaux… selon une partie des économistes interrogés sur ce sujet. Relevée ? Oui, d'un point de vue macroéconomique, mais à quel prix et avec quels résultats pour la population  ?

Une croissance par le crédit… pour des travailleurs précaires

Le très bons score de croissance économique britannique, de 2,6% en janvier 2015, ainsi que le taux de chômage de 5,5%, ont été atteints à l'aide de plusieurs méthodes. Pour la croissance, ce sont plusieurs années de "quantitative easing" (assouplissement monétaire, forme moderne de la planche à billets, lire notre article sur le récent QE européen, ndlr) de la Banque centrale britannique qui ont permis d'irriguer le système économique en liquidités. La "financiarisation" très importante de l'économie anglaise a beaucoup participé à l'efficacité de cette méthode : la "City" de Londres est à la fois la première place boursière de la planète et l'un de ses principaux paradis fiscaux.

L'endettement des britanniques est le plus élevé des pays développés : 140% en moyenne par habitant (source : bourse.lesechos.fr), la reprise par la consommation est donc due pour beaucoup au crédit des particuliers, et à… leur surendettement. Le reporter du journal The Guardian, Jon Henley, confirme cette course au crédit des Britanniques : "Les prêts à la consommation sont très importants et se généralisent, bien plus que pour l'immobilier où là, les banques ne sont plus généreuses. Ces crédits se font à l'aide de véritable cartes de crédit, et les emprunteurs peuvent ne payer qu'un montant minimum par mois. Le problème c'est que de nombreuses familles ont misé sur ces systèmes et ne peuvent plus rembourser correctement et payent des intérêts de plus en plus élevés."

Pour le chômage, David Cameron a fait des miracles en termes de résultats chiffrés… officiels. Mais les 5,5% de chômage affiché ont été obtenus au détriment des conditions de travail et sur la comptabilité réelle des personnes sans emploi, ou "presque sans emploi". Le débat télévisuel entre les différents dirigeants de partis politiques du 3 avril dernier, a d'ailleurs fait ressortir le problème des contrats "zéro heure" qu'Ed Miliband (chef du parti travailliste d'opposition, ndlr) promet d'abolir s'il est élu.
Ce contrat zéro heure permet d'embaucher un salarié sans aucune obligation de lui fournir du travail : près d'un million de personnes sont sous ce régime en Grande Bretagne en 2015 et ne sont pas comptabilisés comme chômeurs (selon l'institut des statistiques britannique, mais près d'1,5 millions selon d'autres sources, ndlr). En ajoutant les 3 millions de personnes en incapacité de travail,  les 3 catégories de chômeurs non comptabilisées dans les statistiques officielles, la Grande Bretagne n'est pas le pays du plein emploi que les statistiques officielles renvoient. Jon Henley souligne cet aspect  scandaleux des travailleurs pauvres : "Les contrats zéro heure sont de plus en plus utilisés par les employeurs, avec des conséquences concrètes : la moitié des foyers pauvres ont au moins une personne qui travaille, et c'est une pauvreté réelle, avec des problème essentiels pour la nourriture ou les vêtements. Les gens utilisent de plus en plus les banques alimentaires, en masse."

Pauvreté et inégalités explosent

L'austérité mise en place par le gouvernement de David Cameron, censée diminuer la dette publique et le défit budgétaire, a réduit de nombreuses prestations sociales tout comme  les marges de manœuvre des services publics du pays. La dette de la Grande Bretagne est aujourd'hui à 92% du PIB et son déficit à 6% au lieu de 3% selon les critères européens, alors que les inégalités se sont creusées. Les coupes dans les dépenses publiques ne permettent pas de combler le manque de recettes fiscales, causé — pour une bonne part — par la précarisation et la paupérisation d'un nombre croissant de Britanniques.  Les pauvres et les précaires ne cotisent pas assez, et payent trop peu d'impôts et de taxes pour remplir suffisamment les caisses du Trésor public britannique… Le reporter Jon Henley explique la démarche du gouvernement avec fatalisme : "L'austérité se traduit surtout dans les coupes des allocations sociales : les aides au logement, aux handicapés. Toutes ces coupes sont faites au nom d'une rationalisation et une simplification du système, mais pour les gens c'est un manque terrible".

Une enquête récente indique que 17% des Britanniques pauvres travaillent à temps plein, un tiers des foyers n'atteint pas les trois critères de vie jugés minimum (manger, s'habiller, chauffer correctement son domicile). 18 millions de personnes ne sont pas bien logées, 5,5 millions ne sont pas correctement vêtues, et 20 millions ne sont pas chauffés correctement l'hiver.

David Gordon, l'un des responsables de cette enquête, enseignant en sciences-sociales, est sans pitié pour l'action du gouvernement de coalition de David Cameron vis-à-vis de ces indicateurs très inquiétants : "La coalition visait à éradiquer la pauvreté en s’attaquant à ses causes. Sa stratégie a clairement échoué. Les preuves scientifiques de grande qualité montrent que la pauvreté et les privations ont augmenté depuis 2010. Les pauvres sont plus pauvres et l’écart entre riches et pauvres s’est approfondi." La Grande Bretagne a donc peu de chômeurs déclarés comme tels, mais beaucoup de travailleurs pauvres et précaires.

Bulle immobilière et cocotte-minute sociale

Le modèle britannique de la flexibilité du travail poussé à l'extrême, de l'austérité budgétaire drastique et du surendettement massif des foyers n'est pas sans risques, qu'ils soient politiques ou sociaux. L'augmentation de la pauvreté et des inégalités fait craindre des mécontentements de la part des couches de la population les plus défavorisées. Avec la bulle immobilière qui gonfle depuis plusieurs années, le cocktail est explosif. Le prix des logements tant à l'achat qu'à la location n'a pas cessé d'augmenter depuis 10 ans au Royaume-Uni — au point que des logements achetés quelques dizaines de milliers de livres sterling dans les années 2000 — valent aujourd'hui plusieurs millions. Une "panique à la vente" s'est déclenchée l'été dernier, laissant entrevoir un "éclatement de bulle immobilière" qui ne saurait être sans conséquence sur l'économie britannique. Jon Henley, sur la problématique de l'immobilier et de la reprise est sans concession : "L'immobilier, ça ne peut pas continuer comme ça, c'est beaucoup trop cher. Et la reprise, si vous demandez aux britanniques ce qu'il en est, ils vous répondent que si elle est là en chiffres, elle ne se traduit pas dans leur poches !"

La "reprise" et la bonne santé économiques du Royaume-Uni, souvent mises en avant, semblent donc pour le moins contestables... et contestées : les adversaires de David Cameron le savent, et le disent. La politique en trompe-l'œil du chef de gouvernement britannique ne fait plus vraiment illusion. Il reste aux électeurs d'en tirer les conséquences… ou non.