Rumeurs et désinformation : les risques de la propagande sur Internet

D'après Associated Press, ce bâtiment à St Petersbourg abriterait des centaines d'employés russes payés pour écrire sur des blogs et poster des commentaires sur Internet afin de décrier" l'Ouest" et soutenir la politique de Vladimir Poutine. Ce bâtiment a été surnommé l'usine à trolls, les mêmes trolls russes  que dénonce le Parlement européen.  (AP Photo/Dmitry Lovetsky)
D'après Associated Press, ce bâtiment à St Petersbourg abriterait des centaines d'employés russes payés pour écrire sur des blogs et poster des commentaires sur Internet afin de décrier" l'Ouest" et soutenir la politique de Vladimir Poutine. Ce bâtiment a été surnommé l'usine à trolls, les mêmes trolls russes  que dénonce le Parlement européen.  (AP Photo/Dmitry Lovetsky)

Fausses informations et propagande politique sur Internet sont au coeur de l'actualité. La question est même remontée jusqu'au Parlement européen de Strasbourg, qui s'en est ému. Les opinions sont-elles en partie instrumentalisées sur le réseau mondial, au point que des élections puissent être manipulées ? Analyse.

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Ali Juppé — pardon, Alain Juppé — a perdu la primaire de la droite et du centre alors qu'il était donné largement en tête jusqu'à la fin de la campagne du premier tour. C'est en fin de compte Farid Fillon — pardon, François Fillon — qui l'a emporté.

Ces détournements des prénoms des candidats de la droite française vers des prénoms arabes sont symptomatiques d'un moment politique très particulier : celui qui a vu le "oui" au Brexit l'emporter contre toute attente, suivi de l'improbable élection de Donald Trump. Cette période serait-elle celle de la diffusion massive de fausses informations ? Celle de diverses propagandes qui touchent un nombre croissant d'internautes et influencent les opinions publiques... Au point d'infléchir l'issue d'une élection ?

La "fachosphère" aux manettes

Dans l'affaire des prénoms arabes donnés à Alain Juppé, puis François Fillon, l'intention déclarée des groupes d'extrême droite anti-islam qui activent cette campagne de diffamation est simple : souligner que les candidats de la droite républicaine soutiendraient en réalité le communautarisme musulman et seraient des "alliés de l'islamisme". L'objectif politique de ce qui est désormais appelé la "fachosphère" (groupes racistes et nationalistes d'extrême droite) est de convaincre les électeurs de la droite conservatrice que leurs candidats ne sont pas "assez à droite". Le quotidien Libération analysait il y a peu ce phénomène dans un article intitulé "Après «Ali Juppé», «Farid Fillon» cible de la fachosphère".

Photomontages sur des blogs, tweets, pages Facebook : tous les outils en ligne sont utilisés pour relayer des affirmations diffamatoires.
 
Photomontage publié sur des sites d'extrême droite et sur Twitter, publié dans l'article de Libération
Ces manipulations, sous couvert satirique, ne sont ni isolées ni lancées à l'aveuglette : articles de blogs et revues d'extrême droite viennent étayer les allégations de collusion du candidat Fillon, fabriquées à partir de déclarations, d'échanges avec des responsables musulmans ou encore de photos d'inauguration d'une mosquée. Le principe récurrent de ces "campagnes" diffamatoires en ligne est calqué sur celui de la propagande : répéter toujours la même chose sur différents modes ; noyer le plus de monde possible sous un flot d'informations orientées ; moquer la personne ciblée pour la décrédibiliser ; et lancer le maximum de fausses rumeurs, jusqu'à que le plus grand nombre finisse par y croire. 

La technique la plus courante pratiquée par la fachosphère est celle de la citation tronquée, qui permet de faire dire autre chose à la victime que ce qu'elle disait, tout en conservant une partie de ses propos, de façon à ne pouvoir être accusée de mensonge. François Fillon en a fait les frais, peu après avoir gagné la primaire de la droite et du centre :
 

La déclaration entière de François Fillon, datant de 2010, et non pas de 2016, est la suivante :

"La France est laïque, mais la France est tout naturellement traversée par un vieil héritage chrétien qui ne saurait être ignoré par les autres religions installées plus récemment sur notre sol. Il est normal et légitime que les pratiquants puissent exercer leur foi dans des conditions dignes. Et on ne dira jamais à quel point il faut préférer des mosquées ouvertes à des caves obscures. Quant aux minarets, qui sont d’ailleurs assez peu nombreux en France, je dis simplement qu’ils doivent s’inscrire de façon raisonnable et harmonieuse dans notre environnement urbain et social."

Une fois la citation entière lue, le sens n'est plus du tout le même que celui mis en avant par Stéphane Ravier, élu du Front national…

"Trumpisation" de la campagne et influence russe ?

La victoire de Donald Trump a été longuement analysée, tant elle a surpris tous les observateurs politiques. Les phénomènes de bulles filtrantes sur les réseaux sociaux, de post-vérité et de relais médiatiques par des sites Internet d'informations mensongères et propagandistes sont visiblement au cœur de la victoire du candidat républicain.

► Lire notre article Bulles d'informations numériques : Google et Facebook ont-ils fait gagner Trump ? 

Il semble donc qu'une nouvelle forme d'influence médiatique et politique ait essaimé depuis les Etats-Unis, qui ne s'embarrasse d'aucune exigence déontologique, qui est prête à tous les abus pour parvenir à l'emporter. Les mécanismes de cette bataille propagandiste ont été théorisés sous l'appellation générale de post-truth, résumée ainsi : 

"Le principe de cette nouvelle approche politique est basé sur le phénomène du matraquage — des idées, des faits, des attaques — sans jamais reculer, même après la démonstration de leur aspect mensonger. La politique post-truth fait appel aux émotions des électeurs, utilise la diffamation, les théories conspirationnistes et se place toujours sur le terrain négatif. Ce nouveau modèle de politique populiste démontre que les réseaux sociaux lui servent de "chambre d'écho", ce que l'élection de Donald Trump a très bien révélé."

C'est ainsi que le site d'information d'extrême droite Breibart.com qui a soutenu activement Donald Trump durant toute sa campagne, déclard vouloir désormais aider à la victoire de Marine Le Pen aux prochaines élections présidentielles de 2017.

Des sites d'information financés par le gouvernement russe, tels Russia Today ou Sputnik France sont de plus en plus lus, et commencent à inquiéter les observateurs de la vie politique. Au point que le Parlement européen se soit senti obligé de communiquer à ce sujet :

"(…) Le Parlement se dit gravement préoccupé par la désinformation et la propagande de la Russie visant à affaiblir et à diviser l’Union européenne. Moscou utilise différents moyens, comme la chaîne d’information multilingue Russia Today, des « soi-disant agences d’information », telles que Sputnik, ou encore une armée de « trolls » qui agissent sur les réseaux sociaux."

Propagande : Action systématique exercée sur l'opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social
Dictionnaire Petit Larousse
 

Russia Today est une chaîne de télévision internationale russe, qui a aussi une publication en ligne : RT en français. La ligne éditoriale de ce média est très marquée, puisqu'il soutient de façon affichée la politique du Kremlin, ce qui ne manque pas de créer des tensions sur des sujets sensibles comme la Syrie. Mais la France, par exemple, a elle-même une ligne politique très établie sur ce conflit, et la majorité des médias français ne décrivent-ils pas cette guerre selon une "vision française" qui appuie la politique de la France ?

Influence, engagement ou propagande ?

Si Breibart.com est sans conteste un site propagandiste, il est difficile — au premier abord — d'envisager la chaîne Russia Today de la même manière. Tous les moyens ne sont pas bons, dans le cas de la chaîne russe, pour conforter l'opinion des lecteurs dans une vision politique compatible avec la ligne du Kremlin. Ce média ne semble pas utiliser le mensonge ou  la désinformation comme Breibart.com, mais peut par contre souvent orienter les événements, en occulter d'autres, et savamment entretenir une dénonciation de la désinformation qui serait le fait des autres, les médias "de l'ouest".

Au sujet de la Syrie, Russia Today peut semer le doute par ses publications afin de laisser entendre que la désinformation n'émanerait que du côté occidental. Cet article, titré "ONU : une journaliste démonte en deux minutes la rhétorique des médias traditionnels sur la Syrie" met en avant cette vidéo :
 
Journaliste indépendante canadienne
S'ils se fient au seul discours de la journaliste, les internautes peuvent être influencés et penser qu'en définitive, les grands médias occidentaux ne seraient pas honnêtes et désinformeraient le public. Sauf que de nombreux éléments peuvent être retournés contre cette "information" dénonçant la désinformation : ce n'est pas une conférence de presse de l'ONU, mais une conférence de presse « contre la propagande et le changement de régime en Syrie », organisée par la Mission permanente de la République syrienne auprès de l’ONU.

La journaliste Eva Bartlett se décrit comme "journaliste (notamment pour Inter Press Services, Global Research, Russia Today, Electronic Intifada) et activiste canadienne, longtemps basée en Cisjordanie et à Gaza (notamment pendant les attaques israéliennes de 2008-2009 et novembre 2012). Elle tient le blog "In Gaza". (http://www.info-palestine.eu/article15654).

Dans cette vidéo, elle ne répond pas à la première question qui lui est posée. Elle affirme ensuite que toutes les informations données par les médias occidentaux sont fausses, que ce qu'il se passe à Alep est totalement différent que ce qui est décrit dans la presse internationale. Il n'est pas possible de vérifier les dires d'Eva Bartlett, mais le simple fait qu'elle soit une activiste et travaille pour Russia Today, n'est pas rassurant quant à son indépendance journalistique, particulièrement dans le contexte de cette conférence de presse. Eva Bartlett a nécessairement besoin, par son activisme, de soutenir un camp, de défendre sa "cause".

Russia Today ne critique jamais la politique de Bachar el Assad ou celle de Vladimir Poutine : lorsque des erreurs, ou des exactions sont commises par l'armée russe ou celle du gouvernement syrien, son site Internet n'en parle pas. A l'inverse, lorsque des événements mettant en difficulté leur propre gouvernement surviennent, les médias occidentaux, dont TV5Monde, ne se gênent pas pour en informer le public. Le cas des viols perpétrés en Afrique par des soldats français est un exemple éloquent, comme toutes les affaires de corruption, ou erreurs mettant en cause du personnel politique au niveau national, ainsi que la dénonciation de dérives militaires américaines — pourtant alliés de la France — au cours de la guerre d'Irak.

Si Russia Today veut accuser les médias occidentaux de propagande, il serait intéressant qu'elle commence à démontrer sa propre capacité à l'indépendance en se permettant de critiquer la politique de son pays, ou bien en s'autorisant de relayer les dérives militaires russes, lorsqu'elles surviennent.

Il n'existe pas de médias parfaitement dégagés de toute contingence idéologique ou orientation politique, ne serait-ce que par leur appartenance à un pays, une culture. De là à mettre en cause la probité des journalistes et les accuser de propagande, le pas est un peu grand. A moins que le phénomène actuel d'influence, de désinformation et de propagande ne soit justement là : semer le doute dans les esprits et inciter les populations à adhérer plus facilement à des thèses "complotistes" de médias "engagés" (tels Russia Today ou les sites d'extrême droite) plutôt que de faire confiance à la presse "traditionnelle" ? C'est en tout cas ce que le Parlement européen semble craindre. Les conséquences que pourrait avoir un changement d'opinion sur ce sujet pourraient être surprenantes. Surtout lorsque l'on voit le résultat aux Etats-Unis dernièrement…