Russie : adhésion à l'OMC et réduction des libertés

Au moment où la Russie vote son entrée dans l'Organisation Mondiale du Commerce, des lois restreignant la liberté d'expression, instaurant une surveillance d'Internet et limitant le droit à manifester ont été adoptées à la Douma : coïncidence ou précaution face aux problèmes sociaux qui pourraient survenir suite à cette adhésion ?

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La Russie entrera définitivement le 30 juillet 2012 dans l'Organisation Mondiale du Commerce après 18 ans de tractations et d'hésitations. C'est un événement majeur pour la fédération, événement qui réjouit certains et inquiète d'autres, mais qui ne sera pas sans conséquences sociales sur la population de la neuvième plus grande économie mondiale. Que signifie cette ouverture économique à venir quand de nouvelles lois de restrictions des libertés viennent d'être votées par le pouvoir politique russe, en parallèle de l'adhésion à l'OMC ?

Henri Sterdyniak : “Le modèle de ces pays est du capitalisme d'un côté, et peu de liberté syndicale et d'expression de l'autre : le pire des deux régimes“

La ministre du Développement économique russe, Elvira Nabiullina, et le directeur général de l'OMC, Pascal Lamy, lors de la signature du protocole d'adhésion de la Russie à l'OMC en décembre 2011
La ministre du Développement économique russe, Elvira Nabiullina, et le directeur général de l'OMC, Pascal Lamy, lors de la signature du protocole d'adhésion de la Russie à l'OMC en décembre 2011
Ouverture, modernisation et croissance

La Russie protège aujourd'hui une part de son économie grâce à des droits de douanes à l'importation s'élevant à 9,5%, en moyenne. De nombreux secteurs de l'économie sont subventionnés et régulés par l'Etat. Ce système n'aura plus cours une fois la Russie entrée au sein de l'OMC : les droits de douane seront abaissés à 6%, des pans entiers de l'économie livrés à la concurrence et aux investissements étrangers, les subventions d'Etat profondément diminuées, et ce, d'ici à 2015.

Les aspects positifs de cette adhésion, selon la Banque mondiale, seraient avant tout l'amélioration de la productivité et de la compétitivité des entreprises russes. L'institution table sur une augmentation de 3,3% (49 milliards d'euro) du produit intérieur brut de la Russie au cours des 3 premières années suivant l'adhésion à l'OMC, et de 11% (162 milliards de dollars) sur 10 ans. Les revenus des foyers russes devraient augmenter en moyenne de 7,2% par an et la baisse des prix (par la stimulation de la consommation, l'importation de produits peu taxés) profiter nettement au consommateur, toujours selon la banque mondiale. Henri Sterdyniak, Directeur du Département économie de la mondialisation à l'OFCE, exprime ces aspects positifs sur les prix, tout en annonçant des contreparties socialement plus ennuyeuses :



Henri Sterdyniak, Directeur du Département économie de la mondialisation à l'OFCE
Russie : adhésion à l'OMC et réduction des libertés

Le secteur des constructeurs de machines agricoles risque de souffrir de la concurrence allemande
Le secteur des constructeurs de machines agricoles risque de souffrir de la concurrence allemande
Conséquences sociales inquiétantes ?

Si la Banque Mondiale est optimiste d'un point de vue économique, d'autres institutions le sont nettement moins, sur le plan social. C'est le cas de Renaissance Capital, dont les analystes affirment dans une étude que "des faillites et des plans sociaux sont à prévoir, près de 1,9 million d’emplois devraient être supprimés d'ici à 2020." Des secteurs très protégés de l'industrie Russe devraient, d'après les analystes, souffrir durablement des règles du commerce mondial. De nombreux acteurs de ces secteurs pourraient disparaître. C'est le cas des agriculteurs, des constructeurs automobiles ou bien encore des fabricants de machines agricoles. Ces derniers sont très inquiets : leurs principaux concurrents allemands ont des moyens sans commune mesure avec les leurs pour conquérir le marché russe, et avec la baisse des droits de douane, les machines germaniques risquent d'inonder le secteur agricole. Le pouvoir russe est conscient de ces phénomènes et n'a pas caché les difficultés qu'apporterait cette entrée dans l'OMC. Pour autant, l'ouverture économique qu'engendre cette adhésion est déclarée unanimement par les spécialistes comme étant la seule solution pour moderniser l'industrie russe (particulièrement la métallurgie, la chimie, les télécommunications) et assainir le climat des affaires, celui du secteur bancaire en premier lieu. Offrir aussi à cette grande puissance la possibilité d'exporter autre chose que du gaz, du pétrole et des armes, comme Henri Sterdyniak le souligne avec ironie :

Henri Sterdyniak, Directeur du Département économie de la mondialisation à l'OFCE
Russie : adhésion à l'OMC et réduction des libertés

L'encyclopédie libre a fermé son site russe 24 heures pour dénoncer le vote des parlementaires permettant la censure sur Internet
L'encyclopédie libre a fermé son site russe 24 heures pour dénoncer le vote des parlementaires permettant la censure sur Internet
Ouvrir l'économie et fermer les possibilité de contestation ?

La crainte de Moscou est connue : voir l'équivalent des printemps arabes survenir en Russie. C'est ainsi que l'ouverture économique, discutée depuis plusieurs années, se voit étonnamment complétée par un arsenal législatif taillé pour étouffer la contestation populaire, et plus particulièrement celle qui s'exprime déjà à travers le réseau Internet. Libéralisme (économique) rime-t-il avec  liberté ? Rien n'est moins sûr à la lecture des nouvelles loi votées au parlement russe depuis juin : désormais, les manifestations qui n'ont pas reçu d'autorisation officielle sont passibles de lourdes amendes, les masques sont interdits, la possession de bières ou de spiritueux, les "appels à troubler l'ordre public" fortement sanctionnés. Le Kremlin propose aussi de créer des "parcs à manifestations" : la gestion de la contestation citoyenne par l'Etat risque de ressembler de plus en plus à un encadrement autoritaire plutôt qu'à la "liberté de manifester" inscrite dans le droit russe.

Internet, outil de contestation politique par excellence, n'a pas été oublié par le pouvoir : depuis le 11 juillet, un registre fédéral a été voté pour que les sites russes contenant des informations pouvant porter atteinte à la loi puissent être facilement fermés. Les parlementaires mettent en avant la lutte contre la pédo-pornographie, l'incitation à consommer des drogues ou les incitations au suicide, mais la possibilité de censure du réseau par ce biais semble évidente, surtout depuis que le délit pour diffamation est de nouveau inscrit au pénal et les peines encourues augmentées. Wikipédia ne s'y est pas trompé : l'encyclopédie en ligne a fermé son site en russe durant 24 heures en signe de protestation, le 10 juillet dernier. L'adhésion à l'OMC n'est pas conditionnée à l'adhésion à des valeurs, et comme le souligne le spécialiste de la mondialisation à l'OFCE, les modèles chinois ou vietnamiens ne démontrent pas qu'ouverture économique signifie ouverture politique et améliorations des droits de l'homme :

Henri Sterdyniak, Directeur du Département économie de la mondialisation à l'OFCE
Russie : adhésion à l'OMC et réduction des libertés

Le pouvoir politique Russe libère l'économie mais pas sa population, au contraire : business is business, pour le reste, il faudra attendre un peu…


Les ONG dans le collimateur du Kremlin

Ce vendredi 13 juillet, un texte de loi a été voté au parlement russe permettant de placer sous un contrôle étroit les organisations non gouvernementales qui bénéficient d'un financement étranger et ont une activité "politique". Ces ONG auront le titre "d'agents de l'étranger" et devront l'utiliser dans toutes leurs communications ou activités publiques. Un contrôle financier très strict leur sera imposé, qui si elles tentent de s'y soustraire, pourra leur coûter une amende allant jusqu'à 300 000 roubles (7 500 euros)  ainsi qu'une peine de prison pouvant atteindre deux ans. Vladimir Poutine, accusé par des ONG étrangères de fraude électorale aux dernière élections de décembre 2011, semble vouloir aujourd'hui les mettre au pas. Des organisations de contrôle électoral, de lutte contre la corruption, comme l'antenne russe de Transparency International ou encore des organisations écologistes sont visées par cette loi.