Russie : les sanctions imposées par Moscou pourraient profiter… à l’Amérique du Sud

Dilma Rousseff et Vladimir Poutine ©AFP
Dilma Rousseff et Vladimir Poutine ©AFP

En raison de son implication dans la crise ukrainienne, les Etats-Unis et l’Union européenne ont émis une série de sanctions économiques contre la Russie. Vladimir Poutine a riposté en limitant ou interdisant, pendant un an, l’importation de certains produits agricoles et denrées alimentaires exportés par ces producteurs. Pour pallier ce manque, le marché russe a ouvert ses portes aux importations sud-américaines.

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Fin juillet, Bruxelles décide de bloquer l’accès aux marchés financiers européens aux entreprises et aux banques russes. A son tour, Washington place sur sa liste noire trois banques russes. Ainsi, des mesures communes visent la finance, la défense, le pétrole et les technologies sensibles. Elles s’ajoutent à une série de sanctions émises auparavant.

Dans cette guerre diplomatique, Moscou décrète un embargo sur les produits américains et européens. Et décide de jouer la carte des alliés en faisant tomber, la semaine dernière, de nombreuses barrières qui empêchaient des pays sud-américains d’investir sur son juteux marché de plus de 140 millions d’habitants. Des réunions se tiennent le 6 août entre les autorités russes et les ambassadeurs de l’Argentine, du Chili, de l’Équateur, du Brésil et de l’Équateur pour discuter des potentielles importations.

Des vaches brésiliennes ©AFP
Des vaches brésiliennes ©AFP
Des fruits chiliens et de la viande brésilienne

L’Argentine pourrait fournir des fruits, des légumes et de la viande. Mais son système d’exportation ultra-prohibitif - qui empêcherait les prix de flamber dans une économie hantée par l’inflation - pourrait desservir ce pays. Le Chili, de son côté, est prêt à fournir les fruits qui ne seront pas exportés par l’Union européenne, ainsi que de la viande et du vin. L’Équateur, qui n’a des liens commerciaux pour l’instant qu’avec les États-Unis et l’Europe, proposerait des bananes, du café, du thé et des fleurs. L’Uruguay et le Paraguay sont aussi prêts à entrer dans la danse. Déjà largement présent sur le marché russe avec des produits agricoles (viandes, soja, sucre, café), le Brésil reste le grand gagnant.

Le même jour où Vladimir Poutine annonçait l’embargo, le gouvernement russe assouplissait des règles qui empêchaient jusqu’à présent d’intensifier l’importation de viandes brésiliennes. Au total, 89 compagnies, également autorisées à commercialiser des produits laitiers, bénéficieront de ces largesses. L’Association de commerce extérieur du Brésil estime que le pays pourra engranger 500 millions de dollars uniquement avec la viande porcine (36% des exportations sont déjà consommées en Russie) et le poulet, qui a toutes ses chances de conquérir les assiettes russes. Contrairement à la viande de porc, il peut être prêt à la consommation beaucoup plus vite. On parle de 150.000 tonnes de volaille.  Les producteurs brésiliens estiment être tout à fait capables de répondre aux besoins de la Russie.

Un champ de soja dans l'état du Mato Grosso au Brésil ©AFP
Un champ de soja dans l'état du Mato Grosso au Brésil ©AFP
La Russie affirme sa présence en Amérique latine

Experte de l’Europe et chercheuse au Real Instituto Elcano de Madrid, Alicia Sorroza n’est pas étonnée de voir les BRICS se serrer les coudes : « L’Amérique latine et la Russie sont loin d’être des partenaires commerciaux forts. Mais on voit une augmentation de leurs échanges à partir des années 2000 pour des raisons purement pragmatiques. En froid avec les États-Unis [la présidente brésilienne Dilma Rousseff a été espionnée par la NSA], le Brésil a profité d’une série d’événements récents qui rapprochent les BRICS pour faire la promotion de ses produits auprès de la Russie.»

Ce n’est pas un hasard si la Russie se tourne aujourd’hui vers l’Amérique du Sud, et plus précisément vers des pays tenant un discours frondeur vis-à-vis des États-Unis. Début juillet, le président russe visite Cuba, l’Argentine et le Brésil où il enchaîne les rencontres avec Dilma Rousseff, des représentants d’autres pays de l’Amérique latine et des réunions d’envergure avec ses partenaires des BRICS.

« C’était une visite historique, explique Olga Ulianova, experte de la Russie et de l’Amérique latine. Pendant la période soviétique, aucun dirigeant n’a jamais mis un pied dans la région. Les relations avec Cuba, allié historique, ne se sont réactivées qu’en 2008. Si Poutine est venu renforcer les liens avec l’arrière-cour des États-Unis, en pleine crise ukrainienne, c’est dans le but de narguer l’Oncle Sam et de s’affirmer en tant que puissance diplomatique.»

Vladimir Poutine et la présidente argentine Kristina Kirchner ©AFP
Vladimir Poutine et la présidente argentine Kristina Kirchner ©AFP
« Quand en mai dernier le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, a fait une tournée diplomatique dans la région on s’est tous demandé ce qu’il faisait dans les parages, souligne Alicia Sorroza. Eh bien, on a eu la réponse il y a quelques semaines : il préparait la visite de Poutine. Se tourner vers ces pays revient à crier haut et fort que la Russie n’est pas isolée et qu’elle trouve un soutien enthousiaste en ‘territoire américain’

Et c’est Dilma Rousseff qui vient de trouver un soutien inattendu. En pleine campagne présidentielle pour sa réélection, la présidente du Brésil doit défendre un bilan économique plus que mitigé. Les industriels lui demandent de redynamiser l’économie et d’élargir ses partenariats commerciaux en dehors du Mercosur, le troisième espace commercial du monde. « Cette opportunité commerciale peut être une bouffée d’air pour Dilma Rousseff, qui a été bien égratignée par les nombreuses manifestations dénonçant les inégalités et le manque d’infrastructures, souligne la chercheuse espagnole. Cela peut l’aider à justifier ses choix de partenaires commerciaux. Mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas un pays qui vend sa production, ce sont des acteurs économiques.»

Quelle logistique ?

Les effets positifs pour les économies sud-américaines, outre le Brésil, ne peuvent pas être mesurés, pour l’instant, d’autant qu’il existe de véritables obstacles d’ordre logistique. C’est criant dans le cas de l’Équateur qui n’est pas équipé pour exporter ses fruits jusqu’à la Russie. D’ailleurs, les autorités russes ont proposé leur aide pour acheminer ces produits si fragiles et périssables. La différence de saisons entre les deux hémisphères, et la véritable capacité de production de certains pays, sont également des obstacles à surmonter. « Le commerce pourra sans doute augmenter, mais ces pays ne pourront pas combler toutes les nécessités de la Russie », résume Alicia Sorroza. D’autant que la population commence déjà à pâtir des sanctions alimentaires.

Le choix de Poutine est sans conteste hautement politique et stratégique. La Russie essaye de se positionner en tant que partenaire diplomatique et économique privilégié dans la région. A titre d’exemple, ce pays vise une participation active dans la construction du canal de Nicaragua alternatif au canal de Panama. « Aujourd’hui, les pays de la ‘périphérie’ font entendre leur voix de plus en plus. L’intérêt de la Russie pour l ‘Amérique latine n’est pas seulement symbolique. Cela montre également que la politique d’intégration que défendent certains pays commence à payer et font de cet ensemble une puissance à ne pas négliger », rappelle Olga Ulianova.

Reste à savoir si l’Union européenne et les États-Unis se laisseront faire. En tant que clients bien plus puissants que la Russie, ils peuvent faire pression sur les acteurs commerciaux de ces pays, qui ont tout à perdre surtout si la situation en Ukraine se dégrade.