Russie-Occident : le crash du MH17 cristallise les tensions

Il aura fallu les menaces de sanctions des Etats-Unis, un vote du Conseil de Sécurité de l'ONU et la mobilisation des Européens pour que la Russie consente à coopérer à l'enquête sur le sort du boeing 777 de Malaysia Airlines. Cette affaire porte à son paroxysme le conflit géopolitique larvé qui couve depuis quelques années entre la Russie et l'Occident, et en cristallise les enjeux. Décryptage avec Tatiana Jean, spécialiste de la Russie à l'Institut français des Relations internationales.

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Le crash du vol MH17 en Ukraine est-il une étape importante dans la dégradation des relations entre la Russie et l'Occident ?

Oui, c'est une étape importante et inattendue. Etant donné la dégradation de la situation, il était pourtant logique d'en arriver à un événement grave de ce genre, mais peut-être pas de cette ampleur, peut-être pas avec un avion de ligne. Reste qu'il cristallise toutes les rancunes, toutes les haines et les logiques des protagonistes depuis le début du conflit ukrainien. A voir la façon dont chacun rejette la faute sur les autres, cela est flagrant. Côté russe, la théorie du complot ressort avec force ; l'Ukraine, elle, se pose en victime et en profite pour redoubler d'efforts dans l'opération antiterroriste afin d'en finir le plus vite possible, notamment autour de Donesk (encore tenue par les insurgés pro-russes, ndlr).


Comment cet épisode s'inscrit-il dans l'évolution des relations entre l'Occident et la Russie depuis l'arrivée de Vladimir Poutine aux affaires, en 2000 ?

Jusqu'au discours de Poutine à Munich, en 2007, les relations entre la Russie et l'Occident restaient fluides. Mais ce discours a surpris l'Occident par la dureté du ton et la nouvelle posture de la Russie, qui a gagné de l'assurance. Elle n'est plus un pays en ruine et pense désormais à s'affirmer sur la scène internationale. Pour autant, en 2009, tout le monde a cru à la désescalade et à la réconcilation dans le cadre de la politique de la "table rase" entre la Russie et les Etats-Unis. Cette politique a échoué, certes, et l'on a gardé l'impression d'une inéluctable dégradation culminant avec la crise ukrainienne, mais ce n'est pas tout à fait juste.

Quels sont les enjeux du conflit pour Vladimir Poutine : la révision des frontières de son pays ? La réunion des Etats de l'ex-URSS ? La revanche de la Russie-Eurasie sur l'Occident ?

La Russie considère l'ancien espace soviétique comme son espace naturel et n'accepte pas l'ingérence de l'Occident, ne serait-ce que sous la forme d'un partenariat oriental, par exemple. Du point de vue militaire, la mentalité russe reste très traditionnelle, avec des notions de zones tampons, de profondeur stratégique... La flotte de la mer Noire, par exemple, est un point très sensible. La Russie, déjà contrainte à payer pour le stationnement de sa flotte en Crimée, a vivement ressenti la menace qui pesait sur l'oeuvre de Catherine la Grande (la base de Sébastopol a été fondée par l'impératrice à la fin du XVIIIe siècle, ndlr).

Il n'est pas tant question de refaire les frontières dans le cadre d'un empire russe à l'ancienne que de mettre en oeuvre un projet d'intégration qui préserve l'influence de la Russie sur ce qu'elle considère comme sa zone. Un projet dont l'Ukraine, son plus grand marché économique et industriel, reste la pièce centrale. Car Vladimir Poutine considère l'Ukraine, ainsi que la Biélorussie, comme un même peuple divisé en trois Etats par un accident de l'Histoire. Le terme de Novorossia ("nouvelle Russie"), employé pour l'Est de l'Ukraine, s'inscrit dans cette vision des choses. Aussi Vladimir Poutine a-t-il vécu le changement de pouvoir à Kiev comme un outrage personnel. L'Ukraine est le noeud gordien du problème entre l'Occident et la Russie.

Le “Vladivostok“, un des deux navires commandés par la Russie, en construction au Havre (© AFP)
Le “Vladivostok“, un des deux navires commandés par la Russie, en construction au Havre (© AFP)
Peut-on faire un parallèle avec la situation qui prévalait avant 1990 ?

A l'époque, les deux blocs, Est et Ouest, étaient clairement définis. Aujourd'hui, la situation est beaucoup plus floue, plus complexe. Au sein du bloc occidental, il existe des dissonances entre les Américains et les Européens. Les interdépendances entre l'Europe et la Russie sont beaucoup plus fortes. Là où les Etats-Unis investissent des millions, l'engagement européen se chiffre en milliards, que ce soit sur le plan économique, commercial, militaire (vente de Mistral) ou énergétique (6 pays européens sont entièrement dépendants du gaz russe).

De l'autre côté, qui est derrière la Russie ? Ses alliés les plus proches eux-mêmes, comme le Kazakhstan ou la Biélorussie, sont effarés par la politique de Poutine en Crimée, même s'ils gardent un profil bas. Un peu plus loin, nous avons les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), au sein desquels les divergences sont énormes. Cette année, la croissance économique russe s'est laissée distancée, et la situation démographique de la Russie est catastrophique. On ne peut donc plus parler de blocs. Sans compter tous les pays qui ne veulent pas prendre partie. Aujourd'hui, la seule vraie opposition est entre la Russie et les Etats-Unis, pas entre deux blocs.

Dernièrement, les Etats-Unis semblaient se concentrer sur l'Asie, avec la Chine comme grand rival. La crise avec la Russie implique-t-elle une redistribution des cartes ?

Certes, la Russie fait un retour en force dans le champ de vision de l'Occident et dans le triangle Asie-Europe-Etats-Unis. Elle n'est plus le vaincu de la guerre froide que l'on n'avait même pas besoin de consulter. Néanmoins, l'attention qu'elle suscite ces derniers temps est, je crois, conjoncturelle. Pour tous, la Chine reste le grand acteur stratégique de ce siècle.


Quels canaux de communication reste-t-il entre l'Occident et la Russie ?

Les liens ne sont pas rompus. Chacun insiste sur les négociations et la diplomatie. Poutine s'entretient régulièrement au téléphone avec tous les grands chefs d'Etats. Et puis, il y a la pression des milieux financiers et économiques occidentaux, qui craignent terriblement l'effet boomerang si des sanctions sont appliquées. Côté russe, les pressions sont plus discrètes, mais l'ancien ministre des Finances, Alexis Koudrine, vient de réaffirmer la volonté des milieux économiques de ne pas se laisser enfermer dans l'isolement.

“Un nouvel ordre international se met en place“

22.07.2014Interview de Mohamed Kaci
Invités du Grand Angle du 64' de TV5MONDE, deux hommes éclairent d'un regard neuf les enjeux que soulèvent le conflit en Ukraine :

- Antoine ARJAKOVSKY : historien, auteur de "Russie-Ukraine : de la guerre à la paix ?" (éditions Parole et Silence).

- Thomas FLICHY de la NEUVILLE : professeur à l'Ecole spéciale Militaire de Saint-Cyr, coordinateur de l'ouvrage intitulé "Ukraine, regards sur une crise" (éditions L'âge d'homme)
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