Russie : pourquoi Poutine gracie-t-il Mikhaïl Khodorkovsky ?

Coup de théâtre ce jeudi 19 décembre 2013 : Vladimir Poutine annonce la libération prochaine de Mikhaïl Khodorkovsky, détenu depuis dix ans en Sibérie. Or en prison, l'ancien oligarque coupable de fraude est devenu l'une des figures de l'opposition russe. Sa grâce intervient quelques jours après l'amnistie des Pussy Riots et à deux mois du coup d'envoi des Jeux olympiques de Sotchi. Décryptage.

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Dans les années 1990, Mikhaïl Khodorkovsky était un homme richissime, mais simple et sans ostentation : "Il n'avait pas de grosses voitures ni de vêtements luxueux. Jamais. Cela ne l'intéressait pas. Il n'en était pas moins le patron arrogant d'un immense empire pétrolier," disait en 2011 Igor Yurgens, alors conseiller économique du président Medvedev. Pour les uns martyr de la lutte anticorruption, pour les autres pilleur des richesses naturelles de son pays. Hier surpuissant, aujourd'hui déchu, Khodorkovsky aurait pu fuir à l'étranger au moment de son arrestation. Il a choisi de rester et d'affronter la justice en son pays. Ce vendredi 20 décembre, il vient d'être libéré à la surprise générale.

Qui est Mikhaïl Khodorkovsky ? Pourquoi est-il en prison ?

19.12.2013Explications de Pascale Veysset
Qui est Mikhaïl Khodorkovsky ? Pourquoi est-il en prison ?


A quelques semaines des Jeux olympiques d'hiver qui vont se dérouler à Sotchi en février 2014, difficile de ne pas faire le lien avec la libération de Mikhaïl Khodorkovsky. Sous le feu des projecteurs, la Russie veut redorer son blason face aux médias et au public international. Une Russie très critiquée, entre la répression des Pussy Riots, les lois homophobes, le soutien à la Syrie et une Ukraine qui s'éloigne de l'Union européenne. Cette grâce apparaît comme une manière simple de se racheter une conduite pour Vladimir Poutine avec, en filigrane, la volonté de rehausser sa crédibilité diplomatique. Mais elle n'est pas sans risque pour le président russe, qui joue gros à libérer celui qui est devenu une figure emblématique de l'opposition.

Coup de théâtre

Cette grâce n'aurait pu être qu'un effet d'annonce, à quelques semaines de l'ouverture des Jeux olympiques, mais quelques mois avant un éventuel troisième procès contre Khodorkovsky. Un procès évoqué ces derniers temps par les médias russes, après la diffusion par des télévisions proches du pouvoir de documentaires insinuant qu'il aurait pu être responsable de l'assassinat, en 1998, du maire d'une petite ville de Sibérie occidentale. Et pourtant, après le retentissement de cette grâce présidentielle sur la scène internationale, Vladimir Poutine n'aurait guère pu en rester là, sauf à amoindrir encore une image déjà écornée. "Pourtant, je ne serais pas surpris que cette grâce soit assortie de conditions, comme l'engagement de se tenir à l'écart de la vie politique pendant un certain nombre d'années, explique Xavier Follebouckt. Voyons ce qui va se passer concrètement."

Xavier Foullebouckt, chercheur à l'Université catholique de Louvain, en Belgique
Xavier Foullebouckt, chercheur à l'Université catholique de Louvain, en Belgique
Fédérateur d'une opposition fragmentée

Comme les manifestations de 2011 et 2012 l'ont montré aux yeux du monde, toute une frange de la population russe a soif d'une alternative au pouvoir. "Le mécontentement est toujours là, même s'il ne se voit plus, explique Xavier Follebouckt. La mobilisation continue." Pourtant, l'opposition reste éclatée entre plusieurs leaders, incarnant tous plus ou moins un contre-pouvoir, sans parvenir à fédérer l'ensemble de l'opposition. "Mikhaïl Khodorkovsky, lui, a le potentiel de rassembler, car c'est un homme intelligent, un homme qui a de l'expérience politique, et maintenant une aura de martyr," continue le chercheur. Ainsi peut-il opposer au pouvoir un véritable contrepoids qui pèsera dans la balance lors des prochaines élections législatives ou présidentielle - si tant est qu'il sorte de prison avec tous ses droits politiques. "Beaucoup seraient touchés par son message, car il représente tout ce qui est critiqué et qui ne marche pas en Russie - l'arbitraire de la justice, les abus de pouvoir du gouvernement de Poutine - et qu'il est plus respectable que d'autres figures d'opposition comme les Pussy Riots, qui restent très controversées en Russie."

Briser l'aura du martyr

Si Mikhaïl Khodorkovsky est réellement coupable d'enrichissement personnel sur les biens de la nation, l'oligarque détesté a réussi, pendant ses dix ans de détention, à se transformer en victime du système : "C'est le gouvernement russe lui-même qui s'est enlisé, en s'acharnant sur le personnage alors qu'il avait avoué et qu'il avait purgé une première peine, explique Xavier Follebouckt. S'il était sorti à l'issue de sa première peine, il serait resté l'oligarque haï et aurait simplement disparu de la scène."

Aujourd'hui que Mikhaïl Khodorkovsky a dépassé son statut de profiteur et de fraudeur, sa libération anticipée permet à Vladimir Poutine d'amoindrir son aura d'opposant : "Si Khodorkovsky sortait dans huit mois (sa libération était prévue pour août 2014, ndlr), il sortirait auréolé de la gloire d'un héros de l'opposition. Il aurait réussi à braver le gouvernement, tout en maintenant sa dignité et son intégrité en détention. Il deviendrait une vraie figure à même de rassembler l'opposition, explique Xavier Follebouckt. En le graciant, Poutine non seulement désamorce sa crédibilité, mais il rend aussi Khodorkovsky redevable de sa magnanimité."

La meilleure arme de Vladimir Poutine contre cet adversaire potentiel ne serait-elle pas de remettre en avant cette étiquette d'oligarque qui enrichi aux dépens des Russes ? Probablement, mais reste à savoir si cela sera suffisant pour neutraliser le danger sur la scène politique.