Info

Russie : pourquoi Poutine implique-t-il son pays en Syrie ?

Le président russe Vladimir Poutine qui prend la parole à la 70e session de l'Assemblée générale de l'ONU, le 28 septembre 2015.
Le président russe Vladimir Poutine qui prend la parole à la 70e session de l'Assemblée générale de l'ONU, le 28 septembre 2015.
©AP Photo/Richard Drew

La Russie a commencé ses frappes aériennes en Syrie contre le groupe Etat islamique mercredi 30 septembre. Sur ce dossier, Vladimir Poutine continue de s'opposer à la position de la coalition menée par les Etats-Unis, en soutenant toujours Bachar al-Assad. Quel intérêt le président russe peut-il tirer de cet engagement militaire en Syrie ? Explications.

dans

L’engagement russe s’accélère. Quelques heures après avoir obtenu, mercredi 30 septembre, le feu vert du Sénat pour déployer ses forces militaires à l’étranger - c’est-à-dire en Syrie - Moscou menait ses premiers bombardements contre le groupe Etat islamique près de Hama et de Homs, dans des zones disputées entre l'opposition et les forces loyalistes du président Bachar al-Assad au nord-ouest du pays.  

C’est d’ailleurs à la demande de ce dernier que Moscou intervient a rapporté, mercredi 30 septembre, le Kremlin: « Le président syrien s’est adressé au gouvernement de notre pays pour lui demander de lui fournir une aide militaire. » La Russie assure de son côté agir conformément « aux normes du droit international ».

Rapidement après les premières frappes, les diplomaties américaine et française mettent en doute les véritables cibles des bombardements russes, selon des "indications" qu'elles auraient reçues. Moscou ne viserait pas les troupes du groupe Etat islamique mais plutôt les forces de l'opposition, et cela en soutien à l'allié Bachar al-Assad. Le ministre des Affaires étrangères français Laurent Fabius a demandé à une vérification de l'action russe en Syrie. Le ministère russe de la Défense assure de son côté avoir touché huit cibles du groupe Etat islamique.

Comme pour apporter la preuve de son engagement, la Russie affirme, vendredi 2 octobre, avoir frappé pour la première fois le fief du groupe Etat islamique à Raqa en syrie, tuant douze djihadistes.

3 à 4 mois d'opération russe en SyrieVendredi 2 octobre, un le président de la Commission des Affaires étrangères de la Douma (Parlement russe) Alexeï Pouchkov a déclaré chez nos confrères d'Europe 1 : "il y a toujours un risque d'enlisement mais à Moscou on parle de trois à quatre mois d'opérations". Il a aussi confirmé que les frappes aériennes russes devront s'intensifier.

Renforcement militaire russe en Syrie

Selon le chef de l’administration présidentielle russe, Sergueï Ivanov, l’action russe sur le territoire syrien ne doit consister qu’en des frappes aériennes et non un déploiement de troupes au sol… du moins pour l’instant.

Pourtant, depuis plusieurs semaines circulent sur Internet des photos de combattants russes intervenant aux côtés des forces loyalistes près du fief syrien de Bachar al-Assad. (Lire l’entretien avec Julien Nocetti ci-dessous).

La Russie a ainsi renforcé sa présence militaire en Syrie, en soutien au régime en place. « Le seul moyen de lutter efficacement contre le terrorisme international - en Syrie comme sur les territoires voisins - est de prendre de vitesse, de lutter et de détruire les combattants et les terroristes sur les territoires qu’ils contrôlent et ne pas attendre qu’ils arrivent chez nous », a déclaré Vladimir Poutine à la télévision russe, mercredi 30 septembre, inquiet peut-être de voir revenir ressortissants russes qui combattent dans les rangs du groupe Etat islamique.

Isolement russe ?

Cette accélération de l’engagement russe sur le terrain syrien renforce les désaccords qui perdurent entre Moscou et les autres membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, France, …).

Moscou veut lutter contre les djihadistes du groupe Etat islamique en maintenant Bachar al-Assad au pouvoir tandis que les Etats-Unis et leurs alliés européens poussent au départ du "tyran".

Alors que la coalition formée par les Etats-Unis et ses alliés (une soixantaine de pays européens et arabes sunnites) n'atteignent par les résultats escomptés, la Russie entend imposer sa position.

Ce mercredi 30 septembre, Moscou a présenté une résolution de « lutte contre le terrorisme » afin de discuter des moyens de lutte contre le groupe Etat islamique en Syrie et en Irak. La Russie avait déjà proposé, lundi 28 septembre, une coalition politique et militaire incluant l’Iran et le régime syrien.

Pourquoi la Russie insiste-elle autant pour s'impliquer dans le conflit en Syrie ?

Explication de Julien Nocetti, chercheur à l’Institut français des relations internationales spécialiste de la Russie.

TV5MONDE : La Russie a-t-elle les moyens économique et militaire d’intervenir en Syrie alors qu’elle est actuellement engagée à la frontière avec l’Ukraine ?

Julien Nocetti : La question se pose en effet en termes financiers car la Russie est déjà exsangue sur le plan économique avec la dévaluation du rouble et les sanctions économiques occidentales. Il y a aussi la baisse du prix du pétrole qui pèse lourdement sur les rentrées de devises en Russie.

Sur un plan plus militaire, si on s’en tient au discours officiel russe, Moscou n’est pas présent en Ukraine. Bien sûr, il y a un soutien plus ou moins appuyé aux groupes rebelles de Donetsk et Lougansk. C’est un soutien qui coûte extrêmement cher parce que le conflit est en train de s’enliser, et je pense que le Kremlin se rend compte que l’issue est incertaine. Moscou a sous-estimé la résilience de Kiev, et des forces loyales à la capitale.

Quant à savoir si cela va se faire sentir sur le déploiement de ses forces en Syrie, c’est un des enjeux à suivre... Cela fait longtemps que l’on n’a pas assisté au déploiement des forces aériennes et, peut-être, de l’infanterie russes hors de l’espace d’influence traditionnel de Moscou, de l’espace post-soviétique. Le dernier exercice était plutôt modeste de la part des Russes. C'était à l’été 2006, dans la foulée du conflit au Liban, ils avaient déployé 300 soldats pour réparer les routes et les ponts dans le pays.

On ne sait pas si les bombardements russes en Syrie se feront dans la durée. En étant militairement présente en Syrie, Moscou prend le risque de s’enliser.

Il y a un autre point crucial à souligner, c’est qu'aussi bien à l’époque tsariste, soviétique qu'aujourd’hui russe, Moscou n’est jamais intervenue militairement dans le monde arabe. Les Russes sont intervenus en Afghanistan dans les années 1980, en Perse à l’époque tsariste mais jamais dans des pays arabes. Le discours russe - vis à vis des Occidentaux notamment - reposait sur le fait de n’avoir jamais colonisé le monde arabe, ni d’y être intervenu militairement.

Quelles vont-être les répercussions en interne ? De quelle façon les musulmans de Russie qui représentent 1/6 de la population russe vont percevoir cette intervention en Syrie contre des musulmans ?

La Russie a indiqué qu’elle menait en Syrie uniquement des frappes aériennes et ne mobilisait pas encore de troupes au sol. Or il est clairement apparu ces dernières semaines sur les réseaux sociaux que des militaires russes intervenaient déjà sur le terrain aux côtés des forces loyalistes …

Cela rappelle le cas ukrainien quand les Russes ont démenti avoir des troupes sur place. Ce qui a été contredit à l’époque notamment grâce aux réseaux sociaux.

Dans le cas syrien, ce n’est pas pareil. Il y a des effectifs de marines présents sur place notamment à Lattaquié (fief du président Bachar al-Assad, ndlr), et à Tartous, sur le corridor alaouite que Moscou favorise à présent.
Mais il faut savoir si, effectivement, ce sont des forces spéciales  - comme Moscou les présente - qui sont destinées à la lutte antiterroriste et à des missions spécifiques, limitées dans le temps. Ou si ce sont vraiment des conscrits  susceptibles de rester plus longtemps en Syrie.

En Russie, une forme d’inquiétude transparaît déjà quand vous parcourez les réseaux sociaux russophones. Le comité des mères de soldats russes, déjà actif, s’inquiète de l’envoi de jeunes soldats en Syrie. Cette inquiétude ne pourra que croître à l’avenir.

Il y a une forme de propagande et de désinformation qui est extrêmement forte au niveau international aussi bien vis à vis des acteurs régionaux que des Occidentaux.  On ne connaît toujours pas les réels objectifs des Russes à court, moyen et long terme.

Quel est l’intérêt pour Poutine au niveau national d’intervenir en Syrie ?

Le Kremlin a plusieurs objectifs. D’une part, c’est d'essayer de fixer ses propres djihadistes hors de la Russie donc en Syrie et en Irak pour qu’ils ne reviennent pas dans leur pays. Dans les années 1990 - début des années 2000, les Tchétchènes qui avaient disparu en Afghanistan et en Bosnie, sont ensuite revenus dans le Caucase et ont commis beaucoup d’attentats notamment à Moscou. Dans les années 2000, la Russie était l’un des principaux pays frappé par le terrorisme. C’est un aspect qui est très présent dans l’esprit des dirigeants russes.

D'autre part, les actuels dirigeants russes ont été éduqués à l’époque soviétique. Depuis le début de leur carrière, ils ont à traiter de l’islam radical et du terrorisme. Donc il y a une forme de familiarité avec le sujet que l’on sous-estime peut-être en Occident.

Au niveau national, c’est évident que le Kremlin cherchera à consolider son pouvoir et à souder la population autour de l’exécutif, autour d’une menace commune : le terrorisme.  Hier, c’était la menace des révolutions de couleur, celle des printemps arabes, … Le terrorisme est l’un des sujets qui mobilise le plus efficacement autour du pouvoir.

Quel impact cet engagement russe peut-il avoir sur les relations de Moscou avec l’Occident ?

Tout l’objectif de Moscou dans le dossier syrien est de bilatéraliser au maximum les relations en cherchant un dialogue exclusif avec Washington comme à l’époque de la Guerre froide évidemment, afin de parler d’égal à égal avec les Américains en excluant les autres acteurs qu’ils soient européens (français et britanniques) et aussi régionaux (saoudiens, turcs, qataris qui ont eu un rôle jusqu’à présent important en Syrie en finançant divers groupes plus ou moins modérés).

Il s’agit pour la Russie de montrer les muscles en prouvant que le pays peut participer à résoudre une crise internationale et déployer ses forces loin de ses frontières.

De plus, dans les deux théâtres (ukrainien et syrien) où la Russie intervient, elle frappe sur des forces qui sont, pour certaines, entraînées et équipées par les Américains (comme certains groupes d'opposition en Syrie, ndlr).