Russie : qui est Sergueï Lavrov, le négociateur de Poutine ?

Sergueï Lavrov le 9 septembre près de Moscou / Photo AFP
Sergueï Lavrov le 9 septembre près de Moscou / Photo AFP

Ces derniers jours, Sergueï Lavrov s’est illustré en brillant négociateur en imposant la position russe sur le dossier syrien jusqu’à éclipser, ou presque, son homologue américain John Kerry. Rompu aux arcanes de la diplomatie internationale depuis plus de vingt ans, il est estimé dans ses rangs et à l’étranger pour ses talents de diplomate. Portrait. 

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« Monsieur niet » (monsieur non). Depuis le début de la crise syrienne, c’est le surnom donné à Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe depuis neuf ans.  Avant lui, ce sobriquet désignait Andreï Gromyko, chef de la diplomatie soviétique pendant 25 ans – une longévité propre à la tradition politique soviétique depuis la révolution d’octobre. Andreï Gromyko était réputé pour son intransigeance pendant la guerre froide, comme Sergueï Lavrov  sur le dossier syrien et sur lequel la Russie a toujours refusé des résolutions pour une intervention armée. D’où le surnom de nouveau « Monsieur niet ».

Et pourtant, coup de théâtre sur la scène internationale. Le samedi 14 septembre après de longues heures de négociations, la Russie et les États-Unis parviennent à un accord sur le dossier syrien ouvert depuis plus de deux ans. Le Russe Sergueï Lavrov saisit une perche tendue par le secrétaire d’Etat américain, John Kerry. Ce dernier déclarait qu’il n’y aurait pas d’intervention militaire si le régime syrien transmettait son arsenal chimique. La Russie saisit cette opportunité par la voix de son négociateur. Russe et Américain s’accordent sur un plan d’élimination des armes chimiques syriennes. Damas a une semaine pour en livrer une liste. Les Nations unies reçoivent le 14 septembre un dossier d’adhésion de la Syrie à la Convention pour l’interdiction des armes chimiques. Des experts de l’ONU sont dépêchés sur place pour attester de l’existence de cet arsenal.

Médiatiquement, la Russie sort vainqueur de cette négociation menée par Lavrov. "Ponctuellement, les Russes ont fait un bon coup en apparaissant à la fois pacifistes et plein de bonne volonté sur le dossier syrien,  alors qu'ils faisaient  de l'obstruction systématique depuis deux ans, souligne le journaliste du Monde spécialiste de la Russie, Piotr Smolar.  En même temps, ils s'obstinent dans le déni, refusant de reconnaître - et ils sont les seuls avec Damas aujourd'hui - que l'attaque du 21 août est le fait du régime syrien. Mais il  faut se garder de distribuer les bons et les mauvais points  sur la base de cette seule séquence diplomatique. On est face à une crise longue et hyper complexe.  Que dira-t-on dans quelques mois à propos de ce "succès diplomatique russe" si on s'aperçoit que les tentatives de neutralisation de l'arsenal chimique sont un échec complet, dans un pays en guerre civile, et que l'option militaire revient sur la table?”  

Sans présager de la suite des événements, Sergueï Lavrov apparaît depuis quelques jours comme l’homme fort de ce coup diplomatique et médiatique. Il occulterait presque son homologue John Kerry.

Sergueï Lavrov entouré de journaliste russes le 14 septembre 2013 / Photo AFP
Sergueï Lavrov entouré de journaliste russes le 14 septembre 2013 / Photo AFP
Charmeur

Avant l’annonce officielle de cet accord du week-end dernier, Lavrov est le premier à entrer dans la salle de presse et à venir discuter de manière décontractée avec les journalistes russes présentes. On le voit charmeur, au milieu d’un groupe de femmes. Accessible, il accepte avec humour sa caricature dessinée par un journaliste de la chaîne américaine Fox . L’homme sait y faire. "Il sait successivement faire preuve d'humour, raconte le journaliste Piotr Smolar, puis de la fermeté la plus résolue et de l'intransigeance la plus totale.  Le double langage n'a aucun secret pour lui. Sa promotion constante du Conseil de sécurité est évidemment liée au veto que la Russie peut brandir en permanence.

Se saisissant de l’imbroglio diplomatique, le ministre des Affaires étrangères russe a apporté une nouvelle fois la preuve de son talent de négociateur, plaçant ainsi la Russie au cœur de la scène internationale diplomatique. " C’est un bon professionnel. Quand il défend une bonne politique, il le fait avec un certain brio, analyse le journaliste russe Andreï Gratchev. Quand il s’agit de la mauvaise politique, il parvient à minimiser les dégâts. "

A 63 ans, l’homme originaire de Géorgie d’une famille arménienne, incarne la brillante diplomatie soviétique. Diplômé de l’Institut des relations internationales de Moscou (MGIMO), tout de même moins prestigieux que l’Imemo (Institut du monde économique et des relations internationales) cursus habituel des diplomates, il fait ses premiers pas à l’ambassade soviétique au Sri Lanka. Dès 1981, il fait déjà parti de la représentation soviétique aux Nations unies. Après un poste de vice-ministre en 1992, il retourne à New York, promu représentant permanent de son pays à l’ONU. Pendant dix ans à ce poste, Lavrov va faire preuve de ses qualités de négociateur intransigeant rompu aux arcanes du pouvoir. Intraitable, il est difficile de lui imposer sa loi en négociation… et dans les couloirs de l’organisation. Fumeur invétéré, il refuse de se soumettre en 2003 à l’interdiction de fumer dans les locaux de l’ONU pourtant prononcée par le secrétaire général de l’époque, Kofi Annan.

Le président russe Vladimir Poutine et son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov / Photo AFP
Le président russe Vladimir Poutine et son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov / Photo AFP
Redoutable

Son passage remarqué à l’ONU, lui a permis surtout de connaître tous les rouages et les acteurs de la diplomatie internationale. En mars 2004, il est nommé au poste de ministre des Affaires étrangères, par le président Vladimir Poutine fraîchement réélu.

Exécuteur de la politique étrangère du président, Sergueï Lavrov a été l’artisan de la  volonté présidentielle de remettre la Fédération de Russie au cœur des grandes négociations diplomatiques,  comme celles sur le Kosovo ou aujourd’hui la Syrie. Seul désaccord affiché avec le Kremlin en 2012, lorsque le chef de la diplomatie s’est prononcé contre le projet de loi interdisant l’adoption des enfants russes par des Américains, votée en répression de l’affaire Magnitsky. Mais le ministre est vite rentré dans le rang.

Lavrov a toujours été le porte-parole, la voix officielle du régime russe, explique encore Piotr Smolar.  Sa marge de manœuvre personnelle est limitée. Mais une chose est certaine, Lavrov n'est pas juste un haut fonctionnaire ou un bureaucrate. C'est un redoutable négociateur qui connaît  parfaitement  tous les interlocuteurs sur le plan international . Sur le plan diplomatique, il a, à la fois, la mémoire des dossiers et la mémoire des hommes”.

Caricature de Serguei¨ Lavrov re´alise´e par le journaliste de Fox News James Rosen / Photo AFP
Caricature de Serguei¨ Lavrov re´alise´e par le journaliste de Fox News James Rosen / Photo AFP