Russie : une économie qui se militarise

La Russie pourrait produire plus de 20 lanceurs Proton et Angara par an d'ici 2021
La Russie pourrait produire plus de 20 lanceurs Proton et Angara par an d'ici 2021
(capture d'écran. Images officielles de l'armée russe)

Le Kremlin change de modèle de développement face à l’écroulement de ses recettes pétrolières

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Un réarmement massif

La Russie a réalisé mardi le premier lancement réussi de son nouveau lanceur lourd Angara, destiné à remplacer les fusées Proton. Mais ce n’est pas le directeur de l’agence spatiale russe (Roscosmos) qui est venu faire son rapport à Vladimir Poutine devant les caméras de télévision. C’est le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, dont dépendent les cosmodromes.

Sergueï Choïgou est plus que jamais dans les bons papiers de Vladimir Poutine. «Les deux hommes se voient tous les jours, alors que le patron de la première banque [d’Etat] du pays doit faire des pieds et des mains pour avoir une audience avec le président, se désole Igor Iourgens, président de l’Institut du développement contemporain. Les questions de défense intéressent désormais beaucoup plus le président que l’économie.»

Des dépenses record

A moins que ce soit simplement l’économie qui se militarise. Durant ses 14 années de pouvoir, Vladimir Poutine a profité d’une formidable rente pétrolière (3000 milliards de dollars), qui lui a fait dire que la Russie était devenue «une superpuissance de l’énergie». Sauf que la baisse actuelle des cours mondiaux des matières premières rappelle au Kremlin la vulnérabilité de ce modèle. La confrontation avec l’Occident dans la crise ukrainienne a aiguisé son désir de faire de la Russie une superpuissance tout court.

La Russie a lancé un programme de réarmement massif en 2011, promettant de dépenser 20?000 milliards de roubles (353 milliards de francs aujourd’hui, le double à l’époque) jusqu’en 2020. Or, le mouvement s’accélère. L’année prochaine, les dépenses militaires vont augmenter de 30% (58 milliards de francs), soit 4,2% du PIB russe, un record. Les dépenses de sécurité atteignent désormais près d’un tiers du budget fédéral russe, alors que celui-ci fondra faute de croissance et de la chute des cours du pétrole. Un arbitrage qui conduit à un fort recul des dépenses sociales.

Les trois Sergueï

Une rotation s’opère parallèlement au sein des barons de l’économie. Les oligarques et autres milliardaires subissent la crise de plein fouet. La version russe du magazine Forbes calculait lundi que les 20 plus grandes fortunes russes ont perdu 73 milliards de dollars depuis février 2014. La fuite de capitaux atteint des records, l’investissement continue de baisser. Trois hommes pèsent aujourd’hui davantage dans l’économie. Ce sont les «trois Sergueï»: Choïgou, Chemezov (patron de la corporation d’Etat RosTekh) et Ivanov (chef de l’administration présidentielle). Le politologue Dmitri Orlov lie leur émergence au processus de militarisation en cours. Selon le cabinet d’experts Minchenko Consulting, ces hommes, issus des structures de sécurité, ont vu leur influence croître aux dépens des partisans d’un rapprochement avec l’Occident. Ivanov veille aux dépenses de sécurité, Choïgou déchaîne l’appétit de l’armée et Chemezov étend son empire industriel bien au-delà du complexe militaro-industriel.

Est-ce pour autant un retour au modèle de subordination de l’économie à la constitution de l’armée la plus puissante du monde? «Impossible, rétorque l’expert militaire Pavel Felgenhauer. Nulle part au monde, l’industrie militaire ne peut plus faire office de locomotive économique. L’innovation technologique vient du privé et le militaire en profite parfois. Pas l’inverse. Les plans de Poutine sont voués à l’échec. Non seulement le budget ne permet plus d’assumer le réarmement, mais les technologies de pointe sont en Occident.»

(Article paru sur le site du journal Le Temps )