Scandale de la viande de cheval : l'alimentation mondialisée en question

Les responsables politiques et industriels cherchent des coupables suite au scandale des produits surgelés Findus contenant de la viande de cheval en lieu et place de viande de bœuf. Mais les filières longues de l'agro-alimentaire industriel ne sont-elles pas tout bonnement les véritables coupables dans cette affaire, basée avant tout sur la course aux profits des multinationales ?

dans
L'histoire résume parfaitement bien l'absurdité du fonctionnement économique actuel : une chaîne délirante d'intermédiaires mise en place pour fabriquer une recette de cuisine la plus triviale qui soit, celle des lasagnes.

Pour mieux comprendre la fabrication du plat surgelé incriminé, suivons sa fabrication : Findus, entreprise industrielle leader de l'alimentation surgelée commande ses lasagnes. Un trader chypriote s'occupe de la commande de viande de bœuf. Le trader chypriote sous-traite cette commande à un deuxième trader, des Pays-bas cette fois-ci, qui passe commande de la viande à un abattoir (à des prix très bas) en Roumanie. Cette viande est ensuite achetée par une entreprise française, Spanghero (du groupe Pujol) installée à Castelaunadry. Spanghero revend la viande roumaine à l'entreprise Comigel, située à Metz. Comigel est le sous-traitant de Findus pour la fabrication des lasagnes. Comigel envoie la viande roumaine a l'une de ses filiales luxembourgeoise, Tavola, qui finira par fabriquer les fameuses lasagnes (voir infographie en encadré).

Cinq intermédiaires auront été nécessaires pour fabriquer un plat à base de viande hachée de bœuf, de pâtes et d'un peu de sauce que n'importe qui peut cuisiner très facilement chez soi en 15 minutes, ou qu'un artisan local pourrait préparer avec des produits situés dans un rayon de cinquante kilomètres autour de son lieu de fabrication. A l'heure de la mondialisation des échanges il semble que les montages complexes faits de chaînes plus ou moins opaques d'intervenants l'emportent sur le bon sens commun. Pour le plus grand bénéfice des industriels. Mais au détriment du consommateur ?

Des banques et des fonds d'investissements pour produire et vendre des surgelés…


Si Findus, fondée il y a plus de 120 ans en Suède sous le nom de Frukt Industrin, est au départ une conserverie, l'entreprise est aujourd'hui la propriété d'un fonds d'investissement britannique, Lion Capital ainsi que de la banque américaine JP Morgan Chase par le biais de se filiale de fonds d'investissements HighBridge.  C'est une entreprise géante qui réalise un chiffre d'affaire annuel de 1,4 milliards d'euros,  commercialise en France 80% des poissons surgelés et est actuellement le plus gros vendeur de produits surgelés de l'hexagone (8,4%).

La rentabilité maximale est la préoccupation unique de ces actionnaires issus de la finance qui investissent dans de nombreux domaines, partout là où il y a de l'argent à faire. Mais dans le cas de Findus, pourquoi et comment, avec autant d'intermédiaires et de circulations des marchandises sur des grandes distances, l'entreprise parvient-elle à vendre des aliments surgelés très bons marchés, tout en effectuant des marges conséquentes ?

Augustin Paluel-Marmont, l'un des deux créateurs d'une entreprise française de produits alimentaires, Michel & Augustin, qui bien que de taille très modeste comparée aux multinationales de l'agro-alimentaire, explique la différence de fonctionnement dans la chaîne de production entre son entreprise de 45 employés et une "géante" comme Findus : "Nous, ce que nous cherchons à faire, c'est travailler avec les gens les meilleurs dans leur domaine. Nous travaillons avec des producteurs en France, parce qu'on connaît les gens et que c'est plus facile. Ce qui nous intéresse n'est pas le prix, mais le rapport qualité-prix. Je connais toutes les usines avec lesquelles on travaille, tous les produits sont conçus sur place, chez nous. Je ne connais pas bien Findus, mais pour notre part, nous sommes dans une entreprise à taille humaine avec avant tout l'envie de travailler ensemble. Notre idée c'est de rendre accessible la qualité au plus grand nombre, redonner le vrai goût des choses aux gens. Payer le kilo de beurre quatre euros au lieu de un euro le kilo de margarine, c'est un choix. Mais il est vrai que nous ne rémunérons pas d'actionnaires, c'est aussi une différence importante. Je suis avant tout dans la construction d'une aventure à long terme." Le chef d'entreprise avoue avoir lancé un slogan en interne très politiquement incorrect à l'heure de la course aux prix avant tout : "le yaourt le plus cher du marché". Savoureux…


Findus : l'arbre qui cache la forêt des prix toujours plus bas


Pour l'eurodéputé écologiste José Bové qui vient de réclamer une enquête européenne sur la fraude à la viande de cheval, "Findus n'est que l'arbre qui cache la forêt : nous avons  une crise particulière qui n'est en fait qu'une espèce de grosse magouille financière où un certain nombre de traders, parce qu'on ne sait pas encore si des entreprises sont impliquées, sont arrivés à faire une arnaque à la composition de viande.  Mais ce qu'il faut voir derrière ça, c'est qu'aujourd'hui, sous la pression de la concentration de la grande distribution par quelques enseignes, on assiste à une course au prix le plus bas qui fait que les entreprises agro-alimentaires doivent en permanence aller chercher ce prix le plus faible pour ne pas être déréférencées. Cette logique amène à compresser les prix des matières premières, on se retrouve dans un système absolument infernal où les prix payés aujourd'hui aux producteurs sont en général en dessous des coût de production".

Mais comment lutter contre ces fraudes dues aux pressions commerciales que dénonce José Bové ? Pour l'écologiste, le débat doit être plus large que celui du simple contrôle : "Quelle que soit la nature des marchés, il faut d'abord qu'on ait la transparence. C'est un point de départ, mais il faut réintégrer ce débat dans la réforme de la Politique Agricole Commune (PAC) pour tourner le dos à la logique qui concentre les aides dans les plus grandes structures et qui favorisent l'industrialisation agricole. Aujourd'hui, pour la viande, la logique de l'industrialisation de l'agriculture amène à la fermeture de la quasi totalité des abattoirs de proximité, à la concentration des abattages dans des unités de plus en plus grosses qui ne peuvent pas répondre aux demandes locales. On a là un très gros problème qui empêche de répondre au besoin de raccourcissement de la chaîne alimentaire."

Un choix de société ?

La fraude à la viande de cheval en remplacement de celle de bœuf est symptomatique de la crise du capitalisme financiarisé dans laquelle est plongé le monde actuel. Ce sont d'ailleurs les mêmes acteurs mis en cause dans la crise financière débutée en 2008, les banques et fonds d'investissement, qui sont à la tête de l'entreprise Findus par qui le scandale vient d'éclater. L'enquête en cours n'a pas encore déterminé qui était au courant de la "combine", mais les bénéfices effectués sont considérables, puisque comme le rappelle José Bové : "le prix de la viande de cheval en Roumanie s'est écroulé depuis que le gouvernement s'est mis en conformité avec une directive européenne interdisant la circulation des charrettes tirées par des chevaux. Le prix de la viande de cheval y est donc aujourd'hui quatre fois moins cher que celui du bœuf de basse qualité, entre cinquante centimes et un euro le kilo sorti de l'abattoir. La preuve n'a pas été apportée de qui à la responsabilité de ces achats, mais il paraît difficile de croire que personne n'était au courant. Ce qui est sûr c'est qu'il y a un processus qui entraîne toujours dans la même logique."

La même logique… financière ?


Findus

Findus est une entreprise d'origine suédoise actuellement détenue par la banque JP Morgan Chase, le fonds d'investissement britannique Lion Capital, la banque Société Générale et Royal Bank of Scotland. Chiffre d'affaire en 2011 : 1,4 Milliards d'euros. C'est une entreprise internationale dirigeante qui s'occupe de la production et du ravitaillement de produits alimentaires surgelés, et active dans le secteur du commerce de détail ainsi que dans celui appelé le foodservice. Ses articles - produits alimentaires surgelés - comprennent : légumes, poisson, plats prêts, pommes de terre, pizza, pain. La production ainsi que la vente sont placées en Suède, Norvège, France et Thaïlande.

Circuit d'achat de la viande pour produire les lasagnes surgelées de Findus

Cliquer pour agrandir l'infographie
Cliquer pour agrandir l'infographie

Contrôler l'incontrôlable ?

Les services vétérinaires et sanitaires sont censés contrôler la qualité des aliments, dont la viande des abattoirs avant qu'ils ne soient commercialisés. Ce qui est fait, mais seulement pour les produits non transformés. Sur la filière des plats préparés, et surgelés comme les lasagnes de Findus, aucune obligation de contrôle sanitaire n'existe. Si une telle obligation voyait le jour, les contrôles ne pourraient être effectués que sur une infime partie des produits transformés, tant leur quantité est importante.



José Bové, eurodéputé écologiste

José Bové est député européen EELV depuis le le 7 juin 2009. Il est actuellement vice-président de la commission Agriculture et développement rural au Parlement européen.
Il milite pour une réforme de la Politique Agricole Commune au sein de son groupe parlementaire Europe Ecologie - Les Verts.