Sciences en marche : les chercheurs français demandent des moyens

Plusieurs milliers de chercheurs se sont rassemblés vendredi après-midi Porte d'Orléans à Paris, pour tirer une sonnette d'alarme sur l'emploi scientifique et réclamer davantage de moyens financiers et humains pour la recherche. Patrick Lemaire, initiateur du mouvement Sciences en marche, répond aux questions de TV5Monde.

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Ils ont traversé la France du Sud au Nord, en vélo, sur leur temps disponible, et sont chercheurs, enseignants-chercheurs, personnels administratifs, ingénieurs, techniciens. Leur projet de "grande marche pour la défense de l’Enseignement Supérieur et la Recherche" a été lancé le 3 juin 2014, lors d’une conférence-débat qu’un petit groupe de chercheurs et personnels techniques du CNRS avait organisé à Montpellier. Il a abouti par une grande manifestation à Paris ce vendredi 17 octobre. La recherche scientifique va très mal en France, comme l'enseignement supérieur, et le collectif que représente Patrick Lemaire tire une véritable sonnette d'alarme. Entretien avec un "rat de laboratoire" comme il s'intitule lui-même, bien décidé à empêcher la ruine de la recherche scientifique française.

Patrick Lemaire, Directeur de recherche au CNRS et  initiateur de Sciences en marche
Patrick Lemaire, Directeur de recherche au CNRS et initiateur de Sciences en marche
Votre action appelle à une une autre politique possible pour l'enseignement supérieur et la recherche : quelle est cette "autre politique" ?

Patrick Lemaire :
L'autre politique possible, c'est de sortir du court-terme. C'est essentiellement préparer la France du futur, pas à un horizon de quelques années, mais à un horizon de 20 ans, 30 ans. C'est donc remettre du temps long dans les politiques publiques. Les financements des laboratoires, par exemple, se font sur 4 ans, exclusivement sur projet, mais pas plus. Les financements d'avenir des universités, ce sont des financements en réalité assurés sur 5 ans, rien de plus.

Quels sont les risques encourus si les budgets ne suivent pas, selon vous ?


P.L : L'exemple des laboratoires de recherche est très parlant. Il y a un nombre important d'équipes qui menacent de fermer parce qu'il n'y a pas de budget. On peut penser que quand une équipe n'est pas très bonne, il est normal de fermer. Mais là, ce sont des équipes vraiment excellentes qui vont fermer, des équipes qui sont invitées dans des congrès internationaux ! Actuellement, le CNRS est l'organisme qui est le plus menacé de par ces fermetures de laboratoires. La dotation d'Etat du CNRS est de 2,7 milliards d'euros par an, et les laboratoires ne reçoivent que 5,7% de cette dotation, hors salaires. Nous demandons entre 15 et 20%, parce qu'avec une aussi petite part pour les laboratoires, ce n'est pas tenable.

Pourquoi les politiques de tous bords n'investissent plus suffisamment dans la recherche et l'enseignement supérieur ?

P.L : La raison principale, à notre avis, c'est qu'ils ne comprennent pas. Les responsables politiques sont formés dans des écoles d'administration, de commerce. La formation des élites politiques en France est extrêmement uniforme et n'inclut pas les thématiques scientifiques. Pourtant y a un lien direct entre le niveau de financement de la recherche et l'excellence de la recherche. Les Etats-Unis en sont un parfait exemple. Les politiques s'en rendent compte, mais ils confondent la recherche scientifique et la technologie. Ils ne considèrent la recherche technologique que dans ses conséquences à deux ou trois ans. Pour eux la recherche doit avoir immédiatement une traduction dans la société. Les innovations dites de rupture, qui transforment notre société, comme le laser, Internet, le GPS, tout cela vient de recherches qui n'avaient pas pour but de transformer la société. C'était de la recherche fondamentale. Les lasers c'était pour tester une des théories d'Einstein, les transactions bancaires, c'est la théorie des groupes d'Evarist Galois, la précision des GPS, c'est la théorie de la relativité générale… Actuellement en France, quand on demande de l'argent, on nous demande à 3 ans, à 4 ans, à quoi ça va servir. On nie quelque part l'idée de liberté du chercheur, alors que cette liberté du chercheur elle est centrale, je pense, dans des pays comme les Etats-Unis ou l'Allemagne.

Les cyclistes de Sciences en marche sur la fin du parcours
Les cyclistes de Sciences en marche sur la fin du parcours
Les problématiques budgétaires, liées au déficit sont mises en avant pour expliquer l'impossibilité d'augmenter le financement de l'enseignement supérieur et de la recherche par l'Etat, que pouvez-vous répondre à cela ?

P.L : Il n'y a plus de ministère de la Recherche et de l'enseignement supérieur, c'est un secrétariat d'Etat. Madame Fiorazo fait son travail le mieux qu'elle peut dans les conditions qu'on lui donne, on ne cherche pas du tout à la cibler. Mais Madame Fiorazo n'a pas la  main sur le budget. Il est par contre profondément scandaleux, dans une période avec des budgets contraints, d'avoir un crédit d'impôt comme le Crédit d'impôt recherche (CIR), dont toutes les études montrent qu'il est parfaitement inefficace. Cette aide aux entreprises ne marche pas. L'effet de levier du CIR est nul : seuls 8 centimes d'euros sont investis pour 1 euro que l'entreprise ne verse pas à l'Etat. Ca ne veut pas dire que certaines entreprises ne jouent pas le jeu et n'utilisent pas ce crédit pour la recherche, mais globalement ça ne marche pas. Une partie ce ce Crédit impôt recherche, un tiers, pourrait être redéployé vers la recherche publiques et le système de formation des universités. Nous ne sommes pas du tout contre l'aide de l'Etat aux entreprises, mais nous savons que la recherche qui emploie, ce sont les PME et les entreprises de taille intermédiaire. Or, aujourd'hui, la plupart du CIR va vers les grands groupes. Un plafond pourrait leur être appliqué, à ces grands groupes, par exemple.

Que se passera-t-il de votre côté si rien n'est fait de la part de ce gouvernement ? On peut lire "Sciences en marche, mais plus pour longtemps" sur votre site, que cela signifie-t-il ?


P.L : Science en marche va terminer son travail. Et ce travail continuera jusqu'à qu'on ait quelque chose qui nous satisfasse. La suite, c'est nécessairement quelque chose qui va impliquer des discussions entre Sciences en marche et d'autres initiatives : le Co-NRS, le conseil scientifique du CNRS, des syndicats probablement, y compris des syndicats étudiants de manière à voir ce que l'on peut faire. Nous allons continuer…et rester créatif.