Sénégal : boum des entreprises digitales

Réunion de travail au CTIC à Dakar. Crédit photo: Léa Baron
Réunion de travail au CTIC à Dakar. Crédit photo: Léa Baron

A Dakar, les jeunes entreprises qui proposent des services sur Internet  se multiplient. Pour les aider à affronter les difficultés de développement et de pérennisation de leur activité, un incubateur, le CTIC, a ouvert ses portes en 2011. Rencontres avec ces porteurs et penseurs d’innovations en ligne. 

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Dans ce quartier du Plateau à Dakar, l’ambiance est studieuse et dynamique. Dans les couloirs du CTIC (Accompagnateur de Croissance des Technologies de l’Information et de la Communication), de jeunes chefs d’entreprises se croisent et s’interpellent. Quand ils ne sont pas rivés à leurs ordinateurs ou à leurs téléphones portables, ils échangent les dernières nouvelles sur leur activité avec un évident plaisir. Loin de se comporter en concurrents dans le secteur des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), ces trentenaires qui foisonnent d’idées innovantes sont aussi là pour échanger et développer leurs entreprises.

A sa création en 2011, cette structure financée par des fonds publics et privés, voulait répondre à un constat que formule Regina Mbodj, directrice générale du CTIC : « Plus de 2/3 des entreprises dans les TIC disparaissaient au bout de trois ans . Une des causes de ce taux d’échec était le manque d’accompagnement, d’accès au marché et au financement. A travers l’incubateur on a réuni toutes ces conditions pour aider ces entreprises à pouvoir continuer de vivre. »

La majorité des fondateurs de jeunes entreprises présentes au CTIC sont des ingénieurs informaticiens. Des techniciens qui « n’ont aucune connaissance sur tout ce qui est management, gestion, ressources humaines, précise la directrice générale. D’autres sont par contre issus d’école de management et de gestion. Ils viennent avec leur idée en TIC et on les aide à trouver le personnel qu’il faut pour démarrer, accroître leur entreprise. » 
Regina Mbodj, directrice générale du CTIC. Crédit photo : Léa Baron <br/>
Regina Mbodj, directrice générale du CTIC. Crédit photo : Léa Baron

Concrètement, le soutien apporté par le CTIC aux entreprises incubées se traduit notamment par la mise à disposition d’un local contre un faible loyer, un suivi des équipes, un service de gestion comptable et fiscale. 

A sa création en 2011, cette structure accueillait  seulement trois jeunes entreprises dans son incubateur qui en compte aujourd’hui seize. Dix autres suivent le processus d’accélération de croissance qui les aide à accéder au marché.

Toutes ces entreprises ont un point commun : Internet qui se développe en Afrique après l’explosion de l’utilisation du téléphone portable : « Au Sénégal, le taux de pénétration du mobile est déjà de plus de 90%. La connectivité existe presque partout avec les opérateurs actuels », souligne Regina Mbodj. Selon un dernier rapport de l’ARTP publié en juin dernier, le taux de pénétration de l’Internet est de près de 50% dans le pays, boosté par l’Internet sur mobile, mais reste utilisé, pour l’instant, par seulement 21% de la population. Tout un nouveau marché à conquérir. « Il y a beaucoup d’opportunités dans ce domaine qui n’ont pas été exploitées à fond. Avec le développement du digital, on se rend compte qu’il y a une vraie niche sur Internet et les nouvelles technologies. »

Aboubacar Sidy Sonko, créateur de Mlouma. Crédit photo : Léa Baron
Aboubacar Sidy Sonko, créateur de Mlouma. Crédit photo : Léa Baron
Des technologies qui ne sont donc pas encore accessibles à tous. Face à ce manque d’accessibilité à Internet, des populations, notamment rurales, Aboubacar Sidy Sonko a trouvé la solution pour y pallier. Il a créé la plateforme Mlouma (nom donné au marché hebdomadaire) permettant de mettre directement en contact les agriculteurs et les acheteurs afin de réduire le nombre d’intermédiaires et donc la baisse du prix d’achat au producteur. Presque prêt à sortir de l’incubateur du CTIC qui l’a aidé à faire grandir son entreprise, il oriente maintenant son entreprise vers un nouveau service de SMS pour que les acheteurs, et bientôt les producteurs,  puissent consulter et alimenter la base de données, c’est-à-dire les stocks à vendre des agriculteurs. 


Ingénieux ingénieurs  

A gauche Maguette Pathé Gueye, fondateur de Kiwi et à droite Ahmed Tidjane Cisse, créateur du site de vente groupé Tong Tong. Crédit photo : Léa Baron
A gauche Maguette Pathé Gueye, fondateur de Kiwi et à droite Ahmed Tidjane Cisse, créateur du site de vente groupé Tong Tong. Crédit photo : Léa Baron
Les fondateurs des jeunes entreprises présentes au CTIC proposent pléthore de services en ligne. « Cela va du community management à la gestion, en passant par la communication digitale, les logiciels, les applications de mobile, les sites web, les audits. On a un large éventail de produits et de service », énumère la directrice générale des lieux.  

Parmi eux, Maguette Pathé Gueye, 36 ans. Il a participé à la création de Kiwi une plateforme sur Internet d’envoi de SMS. Ce service, déjà utilisé depuis 2004,  répond aux besoins en communication des banques (alerte de retrait), des laboratoires pharmaceutiques et des médias. Il a rejoint le CTIC cette année afin de développer un service de message vocal, pour pallier parfois le problème de l’analphabétisme, en milieu rural notamment. Il souhaite aussi lancer une nouvelle plateforme en lien avec l’Education nationale qui « fournira aux établissements scolaires une application de gestion comptable et pédagogique », explique ce jeune entrepreneur.


Peu rémunérateur

Ce foisonnement d’entreprises innovantes est prometteur mais pour l’instant peu rémunérateur que ce soit pour les nouveaux arrivants ou les plus anciens. Ahmed Tidjane Cisse, 28 ans, lance en 2013 son service d’achat groupé avec livraison Tong Tong. Après avoir démissionné de son premier emploi pour faire une thèse, il a décidé de créer son entreprise. Depuis deux mois, il est entré en incubation virtuelle au CTIC. Pas évident d’en vivre encore. Alors il travaille comme prestataire au développement d’applications chez Total. 

Même pour des entreprises lancées depuis plus longtemps, il reste difficile de tirer des profits de l’activité d’une startup. 

Laurent Liautaud, fondateur de Niokobok. Crédit photo : Léa Baron
Laurent Liautaud, fondateur de Niokobok. Crédit photo : Léa Baron

Laurent Liautaud en fait l’expérience. Ce Français a fondé Niokobok en 2012 sur des fonds propres. « Ce n’est pas avec nos profits que l’on vit. Ce sont des investissements successifs qui nous permettent de tenir », raconte-t-il. 

Après avoir reçu le prix Orange prix de l’entrepreneur social en Afrique, il reçoit en tant qu’entreprise innovante, une subvention de 100 000 dollars de la coopération américaine.  « Il y a une vrai contrainte de financement des startups surtout dans la région car il n’y a pas une masse d’investisseurs ni une culture de l’investissement » Pourtant, Laurent Liautaud souligne que « des investisseurs internationaux veulent aujourd’hui investir en Afrique et viennent voir de plus en plus ce qui se passe ici. » Reste ensuite à les convaincre de miser sur une jeune entreprise africaine débutant sur Internet, un service qui est toujours en développement. C’est miser sur l’avenir. Laurent Liautaud y croit, lui qui ne pensait pas au début créer un « distributeur africain militant » spécifiquement sur la toile. 


Diaspora

Dans les locaux de Niokobok au CTIC de Dakar dans le quartier du Plateau. Crédit photo : Léa Baron
Dans les locaux de Niokobok au CTIC de Dakar dans le quartier du Plateau. Crédit photo : Léa Baron
Sa plateforme de e-commerce s’est rapidement adressée à la diaspora, des clients « habités du e-commerce. Alors qu’il est juste naissant au Sénégal. » Il propose aujourd’hui un service de livraison à domicile en 48h à la diaspora sénégalaise qui peut acheter sur Niobokok des denrées alimentaires envoyées à la famille au lieu d’envoyer de l’argent pas toujours bien redistribué dans le cercle familial.

« Le besoin concret que l’on résout c’est la gestion des flux financiers de la diaspora et notamment de s’assurer qu’une partie de cet argent va bien aux dépenses alimentaires livrées à domicile. Ça sécurise », observe Laurent Liautaud.  

Un exemple de commande typique faite par les clients de Niokobok, livrée à Dakar chez une cliente. 


27.11.2014


L’idée séduit. Niokobook a servi et fidélisé 1000 familles depuis deux ans : « 50 ou 60% de nos clients reviennent. On a 10 ou 15% de la base de nos clients qui commande tous les mois » pour un panier moyen de 85 euros.  

L’entreprise se développe et va bientôt s’émanciper un peu plus du cocon du CTIC en se trouvant un local de stockage et de distribution plus grand dans Dakar tout en restant sous l’aile de l’incubateur. 

Outre ce développement économique, pour Laurent Liautaud comme pour les autres entrepreneurs du CTIC, « C’est  la fois une startup internet et une entreprise à vocation sociale, tient à souligner le patron de Niokobok. La conviction qu’il y a derrière c’est que le commerce peut changer le monde. » Le commerce en ligne commence à changer les habitudes de consommation et de service de certains clients sénégalais. Progressivement.