Sergueï Narychkine : “Les manifestants de l'Est cherchent un dialogue avec le pouvoir ukrainien“

Sergueï Narychkine ce 15 avril 2014 à l'Unesco (photo TV5MONDE)
Sergueï Narychkine ce 15 avril 2014 à l'Unesco (photo TV5MONDE)

Le président de la Douma d'Etat de la Fédération de Russie, la chambre basse du parlement, Sergueï Narychkine, était au siège de l'Unesco à Paris ce mardi 15 avril 2014 pour une table-ronde et l'inauguration d'une exposition marquant le 60e anniversaire de l'adhésion de la Russie à cette instance, en marge d'un Conseil exécutif de l'organisation internationale. Il nous a semblé intéressant d'écouter le point de vue de ce parfait francophone sur la crise russo-ukrainienne, emprunt d'accusations à peine voilées à l'encontre des "fascistes" ukrainiens, alors qu'il venait de recevoir à bras ouverts, à Moscou, Marine Le Pen, présidente du Front national, parti français d'extrême droite.

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Les chancelleries occidentales accusent la Russie d'être derrière les manifestations dans l'Est de l'Ukraine. Que leur répondez-vous ?

Je regrette profondément que le pouvoir actuel à Kiev ne comprenne pas et, surtout, ne veuille pas comprendre les attitudes et les aspirations des habitants du Sud-Est. Ces gens-là cherchent un dialogue avec le pouvoir, nécessaire pour qu'ils puissent expliquer comment ils voient le présent et le futur du pays dans lequel ils veulent, pour l'instant, vivre. Le pouvoir de Kiev ne veut pas voir et ne veut pas comprendre qu'il existe un clivage profond au sein du pays, conditionné par des raisons existentielles. Les gens veulent expliquer comment ils voient l'avenir de leur pays. Pour nous, il est évident que l'avenir de l'Ukraine c'est le fédéralisme, où les régions seront dotées de compétences importantes.

Les accusations des Occidentaux, hommes politiques ou fonctionnaires, de l'implication de la Russie dans les événements du Sud-Est de l'Ukraine sont dénuées de tout fondement. Quels sont les arguments qu'ils utilisent ? Les forces d'autodéfense, les milices populaires, porteraient des uniformes sans signe de distinction : c'est une bêtise apparente, puisque ces uniformes sont aujourd'hui en vente en Ukraine et dans les pays voisins. N'importe qui, vous compris, peut en acheter ! Ils auraient des armes russes : des kalachnikovs. Même les élèves de classe préparatoire sauront vous dire que les kalachnikovs sont aujourd'hui utilisées dans la moitié des pays du monde. C'est une des meilleures armes automatiques. Ces gens-là parleraient le russe : encore une bêtise. En Ukraine, 80 % de la population parle le russe (lien en anglais), et pour au moins 15 ou 20 millions d'entre eux, c'est leur langue maternelle. Ils arboreraient le ruban de Saint-Georges : c'est un des symboles de la victoire de l'Union soviétique sur les Nazis à la fin de la Seconde guerre mondiale. Moi aussi j'en porte un. C'est un symbole qui est cher non seulement aux Russes, mais aussi à tous ceux qui ont combattu les Nazis pendant cette guerre et qui rejettent cette idéologie.

Des militants pro-russes postés à l'entrée de Slaviansk (photo AFP)
Des militants pro-russes postés à l'entrée de Slaviansk (photo AFP)
Dans l'Est du pays, les militants pro-russes appellent à l'aide Moscou. Comment compte réagir la Russie ?

Nous appelons les - ainsi nommées - autorités de Kiev, ainsi que leurs sponsors en Europe occidentale mais surtout au-delà de l'Atlantique, à un dialogue pacifique avec la population de leur pays. La Russie n'arrêtera pas d'utiliser toutes les ressources diplomatiques, tous les moyens pour procéder à une désescalade de ce conflit profond. Nous sommes étonnés par les actions, qu'on dirait préparatoires, des autorités de Kiev qui envoient dans des régions du Sud-Est des forces supplémentaires du ministère de l'Intérieur, mais également de l'armée. On y voit les signes précurseurs d'une volonté d'écraser cette résistance populaire, par les forces de l'armée. Ce qui est, incontestablement, inadmissible. Nous estimons que les Occidentaux, l'Union européenne comme les Etats-Unis, doivent rappeler à l'ordre les autorités de Kiev, les appeler à un dialogue avec la population du pays. 


Pourtant près de 40 000 soldats russes seraient postés le long de la frontière avec l'Ukraine (lien en anglais). Pourquoi ?

Là encore, c'est une invention. Ces derniers temps, dans le cadre du traité international "Ciel ouvert", à la demande de l'Ukraine et des pays occidentaux, au moins deux ou trois survols de contrôle ont été effectués dans des régions frontalières avec l'Ukraine. Il y a eu également quelques missions de contrôle (lien en anglais) de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe dans ces régions. Les rapports officiels stipulent sans équivoque qu'il n'y a aucune concertation ou concentration de force supplémentaire dans des régions de Russie avoisinant l'Ukraine. Mais il y a une autre question. Pourquoi les bâtiments de guerre de la marine américaine sont aujourd'hui en Mer Noire, dans le port d'Odessa, à une centaine de kilomètres de la frontière russe ? Vous connaissez la géographie : où se trouvent les Etats-Unis et où se trouve la Mer Noire ? Là, vraiment, l'activité militaire des Etats-Unis constitue une menace pour toute la région de la Mer Noire.

Les présidents de la Commission européenne, José Manuel Barroso, et du Conseil européen, Herman Van Rompuy, à l'issue d'un sommet d'urgence sur la situation ukrainienne, en mars 2014. L'Europe a mis en place des restrictions de visas à l'encontre de responsables russes. (photo AFP)
Les présidents de la Commission européenne, José Manuel Barroso, et du Conseil européen, Herman Van Rompuy, à l'issue d'un sommet d'urgence sur la situation ukrainienne, en mars 2014. L'Europe a mis en place des restrictions de visas à l'encontre de responsables russes. (photo AFP)
Des observateurs occidentaux parlent d'une nouvelle Guerre Froide. Cela vous semble-t-il approprié d'utiliser cette expression ?

Vous savez, le terme "Guerre Froide" est, en quelques sortes, une expression imagée qu'on peut utiliser ou ne pas utiliser. Ce n'est pas ça le problème. Ce qui est beaucoup plus important, c'est qu'on ne doit jamais rejeter le dialogue, même dans les situations les plus compliquées. Ce qui nous étonne surtout, c'est la politique des Etats-Unis et de l'Union européenne en matière de sanctions. Le refus, le rejet de dialogue, y compris du dialogue au niveau parlementaire. Certains parlementaires russes, dont votre humble serviteur, sont interdits de territoire en Union européenne. Mes possibilités de déplacement et de contact sont fortement limitées (la France lui a accordé un visa cette semaine en vertu d'une obligation de droit international pour tout pays hôte d'une organisation internationale, en l'occurrence le Conseil exécutif de l'Unesco, ndlr). En quel point est-ce que cela correspond aux valeurs démocratiques et aux traditions européennes ? 


Craignez-vous de nouvelles sanctions ?

Les sanctions, ce sont des bêtises. Toute l'histoire de leur application démontre que les sanctions sont soit peu efficaces, soit pas efficaces du tout. Ou, au pire des cas, c'est une arme à double tranchant qui blesse celui qui est visé par les sanctions, comme celui qui les adresse. Les sanctions actuelles démontrent, à mon avis, la faiblesse, si ce n'est la lâcheté, de ceux qui les adoptent. Ces sanctions constituent aussi une tentative de cacher à l'opinion publique, à sa propre population, la faillite de la politique que les Etats-Unis ont mené depuis plusieurs années déjà en Europe de l'Est et, notamment, en Ukraine.