Shame, la marche de la « honte », rassemble 35 000 Belges

Environ 35 000 Belges ont participé dimanche à Bruxelles à « Shame », une marche de la honte inédite. Les manifestants répondaient à l'appel lancé sur Internet par cinq jeunes. Tous voulaient dénoncer la crise politique record dans laquelle est plongée le pays depuis plus de 200 jours, et demander la formation d'un gouvernement. Mais quel véritable impact peut avoir ce mouvement ? L'analyse du politologue Dave Sinardet.

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« Une seule manifestation ne brisera pas la logique de blocage »

Dave Sinardet est flamand, politologue à l'Université d'Anvers et chroniqueur au Soir et au Standaard.

Le succès de cette marche est-il une surprise ?

C'était très difficile de prévoir combien de personnes il y aurait, vu que la manifestation avait été lancée via Internet, notamment les réseaux sociaux. On attendait 10 à 20 000 personnes, alors oui c'est plutôt un succès.

Le fait que quatre des cinq jeunes de « Shame » soient flamands - alors que le blocage politique vient de la droite flamande, c'est étonnant ?

Je crois même que le cinquième est un Bruxellois néerlandophone ! En effet, qu'ils soient néerlandophones est symboliquement important. On attendrait plutôt ce genre d'initiative de la part de francophones. Mais ce qui est vraiment étonnant c'est qu'à partir d'une initiative lancée par des étudiants sur le web, on arrive à une si grande manifestation.

Cet appel arrivait peut-être à point nommé ?

C'est vrai que beaucoup de Belges étaient assez apathiques face à cette crise politique, et qu'aujourd'hui il y a de plus en plus un sentiment général de ras-le-bol. Certains ont l'impression - ce qui est vrai que les choses n'avancent pas - et qu'on ne s'occupe pas des « vrais » problèmes des gens.


Le mot « Shame », « Honte », est très fort...

C'est dirigé vers la classe politique, et les sept partis qui négocient en ce moment. Même si ce mouvement n'est pas politiquement partisan, il donne un signal politique. Si on lit le texte de base de Shame, on voit qu'ils demandent de lever le blocage, des compromis au-delà de la frontière linguistique et une politique dans l'intérêt de tous. La N-VA [La Nouvelle Alliance flamande et les chrétiens-démocrates ont été les seuls partis à rejeter le 6 janvier une ébauche de compromis, NDLR] a bien senti que ce mouvement était dirigé contre eux. C'est le seul parti à avoir pris position contre « Shame ».

Est-ce-que cette manifestation montre un début de fracture entre Flamands ?

En tous cas ce qui est clair c'est que l'opinion publique flamande n'est pas homogène, et ne l'a jamais été. La Flandre est très divisée et on constate une polarisation entre ceux qui sont d'accord avec le N-VA et ceux qui sont vraiment contre.

Unes du Soir et du Standaard. Celle du Standaard dit : “Appel au gouvernement, mais lequel ?“
Unes du Soir et du Standaard. Celle du Standaard dit : “Appel au gouvernement, mais lequel ?“
Quel impact peut avoir cette manifestation sur la crise politique ?

Chaque parti politique va interpréter le message de cette manifestation différemment. Un sondage fait par le quotidien Le Soir [voir encadré ci-contre] montre qu'un quart seulement des manifestants étaient néerlandophones... Je me pose des questions sur la méthodologie de ce sondage. Mais en attendant, ce chiffre est maintenant utilisé par des politiques pour dire « Regardez, il n'y avait que des francophones ! »

Bien sûr, cette manifestation fait monter la pression et fait entendre la voix, même diffuse, de l'opinion publique. Mais les négociations entre les partis politiques n'avancent plus, tous se tiennent en otage et je ne pense pas qu'une seule manifestation réussisse à briser cette logique de blocage. Pour parler d'un vrai mouvement populaire, il faut attendre de voir quelles seront les prochaines actions des organisateurs de « Shame ».


Flamands, francophones, qui était dans la rue ?

24.01.2011
Selon un sondage du Soir en collaboration avec le bureau Dedicated, le cortège de la manifestation Shame était composé de 44% de Bruxellois, de 35% de Wallons et de 21% de Flamands.
Par ailleurs, l'attachement à la Belgique unie (16%), la demande d'une formation rapide d'un gouvernement (15%) et l'expression d'un ras le bol du monde politique (13%) constituaient les motivations principales des manifestants.
Ces derniers étaient principalement âgés de 25 à 34 ans (25%) et de plus de 55 ans (24%). 18% des manifestants avaient également entre 18 et 24 ans. Ce sondage a été réalisé auprès de 1.008 manifestants sur l'ensemble du parcours. La marge d'erreur est de 3,5%.