Athlètes : exister après le podium ?

©Dropped

Florence Arthaud, Camille Muffat et Alexis Vastine aimaient l'aventure et l'adrénaline, mais s'ils sont morts le 9 mars en Argentine, est-ce aussi d'avoir voulu continuer, en fin de carrière sportive, d'exister et d'occuper l'espace médiatique ? 

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"Au tout début du tournage, les sportifs embarquent à bord d'un hélicoptère, les yeux bandés, sans savoir où ils vont. Puis ils sont largués dans la nature, avec juste une réserve d'eau et une balise GPS," avait expliqué la production de l'émission. A charge pour eux de trouver de la nourriture, se construire un abri, de rejoindre la civilisation...

Tel est le concept de "Dropped", lancé en Suède en 2014. Tournée en Argentine, au Népal et au Kenya, la deuxième saison du jeu avait enregistré des records d'audience. En Norvège, le programme n'a, pour l'instant, qu'une saison au compteur, avec une étape en Argentine, là où la tragédie s'est produite.

En France, "Dropped" était programmé pour l'été prochain. La première saison devait mettre en scène huit sportifs, dont la navigatrice Florence Arthaud, la nageuse, championne olympique, Camille Muffat, et le boxeur médaillé olympique de bronze à Pékin (2008) Alexis Vastine. Elle ne sera jamais diffusée, ni même tournée.

Voici la dernière photo de groupe de l'équipe, prise juste avant leur départ, le 6 mars dernier, et publié sur le compte Facebook de l'ancien patineur Philippe Candeloro :

En exclusivité pour vous les fans, voici "La photo" des 8 champions qui participent à "Dropped" le nouveau jeu d'aventure extrême de TF1. <br />
Dans l'avion au départ de Roissy ils ont un large sourire...mais quand sera t-il dans quelques semaines largués en pleine nature?
En exclusivité pour vous les fans, voici "La photo" des 8 champions qui participent à "Dropped" le nouveau jeu d'aventure extrême de TF1. 
Dans l'avion au départ de Roissy ils ont un large sourire...mais quand sera t-il dans quelques semaines largués en pleine nature?
@Compte Facebook de Philippe Candeloro

 
Au-delà du choc, de la peine et du problème des risques de la téléréalité, cette tragédie soulève une question qui se pose à tout SHN (sportif de haut niveau). En fin de carrière, faut-il obligatoirement passer par la télévision pour rebondir quand on ne connaît que le dépassement de soi comme moteur et la performance comme objectif ?

Le goût du défi et des sensations fortes reprend le dessus.

Alain Ghibaudo

Pour Alain Ghibaudo, directeur du cabinet Sportcarrière.com qui, entre autres activités, accompagne des athlètes de haut niveau dans leur projet professionnel, l'argent n'est que la cerise sur le gateau, même si les cachets, pour ce type d'émissions, peuvent aller jusqu'à 200 000 euros". L'envie de participer à ce type d'émissions relève davantage d'un état d'esprit que d'un besoin d'exister ailleurs que sur les podiums. "Quand on est un athlète de haut niveau, que l'on carbure à l'adrénaline, et qu'une maison de production vous sollicite pour aller au bout du monde, le goût du défi et des sensations fortes reprend le dessus. Et partir avec d'autres sportifs de haut niveau, dans un pays aussi fantastique que l'Argentine, l'aventure est encore plus stimulante." 

Selon le compagnon de Camille Muffat, l'ancien nageur William Forgues, "elle était très contente, elle avait envie de faire l'émission... C'était extraordinaire, tout le monde était sympa sur le tournage. Elle espérait ne pas être sortie en premier pour continuer, pour aller vers une destination supplémentaire magique. Elle se régalait. Elle était avec des sportifs dans des endroits extraordinaires." Le champion de judo Teddy Riner, sollicité pour participer à l'émission de télé-réalité, explique que, lui aussi, a été tenté "Je devais faire cette émission mais ce n'était pas possible de bloquer 15 jours dans ma saison, a-t-il confié. Ca avait l'air marrant, c'est pour ça que ça a attiré autant de sportifs. Maintenant, c'est clair, oublie, jamais je n'irai dans ce genre d'émission." Pourtant, le frère d'Alexis Vastine, lui, admet que le jeune boxeur "voulait peut-être commencer son après-carrière et s'ouvrir de nouvelles portes."

Des moments brefs, intenses, imprévisibles

Pourtant, la télévision reste l'espace où les athlètes peuvent retrouver, même après la fin de leur carrière, un état d'esprit, une fraternité et la solidarité qui les unit. Ils conservent l'envie de vivre ensemble des moments exceptionnels. Or la télé est sans cesse avide de ces moments exceptionnels, brefs, intenses et imprévisibles, à l'image d'une carrière sportive. "Quand on a porté les couleurs de la france, on se sent rassemblé sous une bannière, commente Alain Ghibaudo, comme le montre toutes les manifestations de tristesse et de sympathie émanant du monde du sport aujourd'hui." Comme celle de Laure Manaudou sur Twitter :

 
Ou la tristesse de Sylvain Wiltord, qui faisait, lui aussi, partie de l'expédition :

Camille Muffat était une athlète très discrète, tandis que Florence Arthaud vivait tranquillement dans le Sud, à l'abri des regards. "Elles n'étaient pas non plus en quête de reconnaissance, mais cherchaient plutôt à vivre leurs vies de femmes," explique Alain Ghibaudo. Selon son compagnon, Camille Muffat était en pleine reconversion avec, entre autres, un partenariat de travail avec EDF et des projets avec la ville de Nice. Quant à Alexis Vastine, par deux fois presque champion olympique, il se préparait à tenter à nouveau sa chance en 2016, aux Jeux olympiques de Rio de Janeiro. "Il est mort, parce qu'il voulait montrer (...) qu'il ne fallait jamais désespérer, ne jamais renoncer et aller toujours plus loin, y compris défier les arbitres qui ne l'avaient pas reconnu comme champion," rappelait le président François Hollande quelques heures après le drame.

La difficile reconversion des SHN

Chaque athlète est un individu à part entière, avec son histoire, son contexte familial, sa personnalité, mais il existe aussi des points communs à la grande majorité d'entre eux, explique Alain Ghibaudo. "Une détermination hors norme par rapport aux parcours classiques dans l'entreprise. Leur faiblesse, c'est leur candeur dans l'entreprise, mue par des enjeux de pouvoir, d'ambition, d'argent. Dans une équipe sportive, tout le monde tire dans le même sens. Certains se croient immortels et ne sont pas préparés aux coups de mou, à la blessure. Pour eux, la chute est douloureuse."

Or malgré les annonces et les bonnes intentions, peu de choses sont faites pour aider les SHN à gérer leur carrière. Si certains parviennent à vendre leur image à une marque ou leurs services de consultant à un média, un récent rapport rappelle que 4 sur 10 vivent sous le seuil de pauvreté. Thierry Braillard, secrétaire d'Etat aux Sports, rappelait, ce mercredi 11 mars au micro de la radio France Inter, la dure réalité : "La situation des sportifs de haut niveau n'est pas aussi brillante qu'on le croit. Nombre d'entre eux ne vivent que grâce à l'aide personnalisé de leur Fédération."  

Pourtant, dès 2008, l'Union européenne publiait des "lignes directrices sur la double carrière", et aujourd'hui, en France, le ministère des Sports, les fédérations sportives et le Comité national olympique proposent des dispositifs spécialisés, voire personnalisés. L'Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance envisage la mise en place d'un guichet unique qui recenserait l'ensemble des dispositifs existants, tel un point de convergence des pouvoirs publics, des entreprises et du mouvement sportif dans son ensemble.

Reste que, comme l'a exprimé Vincent Defrasne, ancien champion olympique de biathlon reconverti dans le secteur social, "le moteur d'une reconversion réussie, c'est l'envie."