Situation inquiétante des mineurs à Calais et à Grande-Synthe

Un enfant s'abritant sur le campement de Grande-Synthe. 
Un enfant s'abritant sur le campement de Grande-Synthe. 
© Pierre Desorgues TV5Monde

Face à l’afflux des mineurs en exil, la France, selon l ’ONU, ne respecterait pas ses engagements pris en ratifiant la Convention internationale des Droits de l’Enfant. Les associations d’aide aux migrants pallient chaque jour, comme elles le peuvent, les manquements de l’Etat dans les camps de Calais et de Grande-Synthe. Reportage.

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« Prends nous en photo ! »  Mohammed, Ghazan et Azad (NDLR : les prénoms ont été changés), jeunes afghans âgés respectivement de 15,17 et 18 ans, aiment prendre la pose. Nous sommes dans la « Jungle » de Calais, le long de la nationale 16, au milieu des tentes balayées par le vent. « On vient de la région de Herat en Afghanistan, non loin de l’Iran », déclare le plus âgé des trois.

« On a réussi ensemble à passer la frontière entre les deux pays, on a traversé l’Iran, puis nous sommes arrivés en Turquie et dans les Balkans. Nous voilà ici à Calais », s’exprime en persan le plus âgé des trois, Azad, tout sourire. Comment ? Nous ne saurons pas. La Frontière entre l’Iran et l’Afghanistan reste l’une des plus surveillées au monde. Les autorités de Téhéran ont déclaré la guerre aux trafiquants d’héroïne qui tentent de franchir la frontière.

Un <span>enfant de 12 ans sur son vélo dans le campement de Calais, ce mois de février 2016</span>
Un enfant de 12 ans sur son vélo dans le campement de Calais, ce mois de février 2016
©Pierre Desorgues / TV5Monde

Le plus jeune des trois semble rigoler de leur exploit. « On veut passer en Angleterre, le plus vite possible », affirme Ghazan, 17 ans. Un « oncle » les attendrait de l’autre coté de la Manche et doit leur donner du travail. Les deux plus jeunes sont frères. Azad est un « cousin ». Christian Mesnil, membre du Secours Catholique, assure la traduction. L’humanitaire se rend souvent dans la « Jungle » pour donner des chaussures et des chaussettes aux migrants qui en ont besoin.

Le petit Mahmud, en vélo, a repéré la présence de Christian. Le membre du Secours Catholique apporte toujours avec lui quelques friandises pour les plus jeunes. « Quel âge as-tu ?», demande Christian. « 12 ans » répond l’enfant, visiblement très fier de son petit vélo. « Et d’où viens-tu ? » « Kunduz », réplique le petit Afghan. « Tes parents sont sur le campement ? » « Oui » assure le jeune garçon qui repart aussitôt, bonbons à la main.

 

Vue sur la "Jungle" de Calais, au loin, une usine pétrochimique, située non loin du port de la ville.
Vue sur la "Jungle" de Calais, au loin, une usine pétrochimique, située non loin du port de la ville.
© Pierre Desorgues

Une école de fortune

Ces enfants et adolescents font partie des quelque 500 mineurs présents sur le campement de Calais. « Toutes les classes d’âge sont représentées, du nouveau-né à l’adolescent qui va atteindre sa majorité », témoigne Virginie Tiberghien, membre du collectif de l’Ecole du Chemin des Dunes. Une proportion non négligeable d’entre eux sont des mineurs isolés. « L’Etat, selon la loi, doit pourtant prendre en charge ces enfants. Mais, rien n’est fait », déplore la jeune femme. L’Etat n’est visiblement pas capable d’assurer la scolarisation de ces enfants. La loi garantit pourtant l’accès à l’école des enfants de 6 à 16 ans présents sur le sol français.


Le collectif de Virginie Tiberghien a décidé de pallier les manquements de la puissance publique en créant une école, animée par une trentaine de bénévoles. « Ce n’est pas à nous, associatifs, de faire ce travail mais il fallait créer cette école par urgence », insiste l’enseignante. On y apprend l’anglais, le français, la couture etc. Les enfants effectuent des jeux d’éveil. L’école se résume essentiellement à trois cabanes de bois posées sur la dune du littoral calaisien et recouvertes de bâches bleues. « Les enfants ont été déscolarisés pendant plusieurs mois. Ils ont été abimés par la guerre, l’exode. Cette école est un havre, un lieu de repos pour ces enfants », indique Christophe qui y donne des leçons de français.

Trois adolescents afghans prennent la pause dans le campement de Calais.
Trois adolescents afghans prennent la pause dans le campement de Calais.
© Pierre Desorgues / TV5Monde

L’Etat, à travers sa représentante, la Préfète Fabienne Buccio, vient d’annoncer son intention de faire raser le sud de la « Jungle » de Calais dans les prochains jours. Plus de 1000 migrants devraient être évacués. L’école devrait pourtant être épargnée. « Les enfants et les parents venaient spontanément dans cette école car elle se tenait au milieu de la « Jungle ». Nous allons nous retrouver autour d‘un terrain vide. Les associations font le travail que devrait faire l’Etat et l’Etat décide de les enfoncer, de saper ce travail précieux auprès des enfants », peste Christophe, bénévole au sein de l’école.  « Les enfants risquent de se disperser dans des squats. Nous aurons dû mal à les retrouver », estime Virginie Tiberghien. L’Etat vient d'annoncer pour le mois de septembre la création de trois postes d’enseignants pour encadrer ces enfants. « Trois postes pour plusieurs centaines d’enfants », résume Virginie Tiberghien.

Urgence sanitaire

Les populations les plus fragiles, et notamment les enfants, de la « Jungle » de Calais peuvent désormais dormir au chaud et au sec dans des bâtiments de l’ancien centre aéré Jules Ferry ou dans des conteneurs posés sur le sable, selon la préfecture. Les quelque 2500 migrants, majoritairement kurdes, du camp de Grande-Synthe, n’ont pas encore cette chance. Ils vivent les pieds dans l’eau. « C’est une horreur », confie Claire Millot, secrétaire général de Salam, une association d’aide aux migrants présent sur la région de Dunkerque.

<span>Dessin sur une des cabanes de l'école du chemin des Dunes, située dans la "Jungle" de Calais</span>
Dessin sur une des cabanes de l'école du chemin des Dunes, située dans la "Jungle" de Calais
© Pierre Desorgues

« La boue, en ce jour de pluie, envahit tout. Les conditions d’hygiène sont déplorables. Sans l’arrivée des bénévoles anglais, nous n’aurions pas réussi à tous les nourrir », confie la dirigeante de l’association. De nombreux cas de gale, maladie infectieuse de la peau à fortes démangeaisons, ont été recensés sur le campement par des médecins de Médecins Sans Frontières (MSF). « Les enfants se grattent beaucoup », témoigne Claire Millot. 

Rien n’existe pour encadrer ces enfants.  « Nous n’avons pas encore monté d’école pour les 200 enfants qui vivent ici. Il faut peut être dans ces cas-là être un enfant et non un adulte. Il est préférable d’être un peu inconscient de sa situation », résume dépitée Claire Millot. L’implication de l’Etat sur ce camp se résume à la présence d’une escouade de la gendarmerie mobile chargée de contrôler les entrées et les sorties.

MSF a décidé de passer outre aux atermoiements de l’Etat français. Un vrai camp de réfugiés doit voir le jour d’ici quelques jours, dans la ville. Il sera capable d’accueillir 2500 migrants dans des conditions bien plus dignes, aux normes du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Une première en France. L’infrastructure devrait couter 2,4 millions d’euros aux frais de MSF et de la mairie de Grande-Synthe.
 

"Bonjour, bienvenue en France, la patrie des droits de l'homme"
"Bonjour, bienvenue en France, la patrie des droits de l'homme"
© Pierre Desorgues / TV5Monde


 L’heure est à l’urgence. L’association Passeurs d’humanité a recensé la mort de 25 migrants pour la seule année 2015. Un tiers d’entre eux sont des mineurs. « Certains sont des mineurs isolés, sans famille. Ils n’ont pas suffisamment d’argent pour se payer un passeur et prennent donc davantage de risques pour passer en Angleterre », indique Christophe, bénévole au sein de l’école du Chemin des Dunes. L’humanitaire suivait de près Youssef, un jeune soudanais de 16 ans. L’adolescent était porté disparu depuis quelques semaines. Son corps a été retrouvé inanimé, il y a quelques jours.