Sondages politiques : la fin d'une époque ?

(ThinkStock / BrianAJackson)

Les sondages d'opinions ou électoraux sont de plus en plus contestés, surtout depuis qu'ils sont incapables de prévoir le dénouement d'une élection ou d'un référendum. Au delà de leurs échecs récents, les sondages aident-ils à la bonne marche démocratique, ou au contraire, sont-ils avant tout une sorte de "machine à influence" ?

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Le vote britannique pour le Brexit est le premier grand désaveu du système de sondages. Jusqu'au bout, les instituts ont majoritairement donné le "Non" comme gagnant, et c'est pourtant le "Oui" qui l'a emporté. Ont suivi l'élection de Donald Trump aux Etats-Unis, absolument inattendue, et les 44% de François Fillon à la primaire de la droite et du centre, jamais envisagés. Que s'est-il passé pour que les sondages soient incapables de voir ces tendances fortes ? Sommes-nous à l'aube d'une nouvelle donne politique où les populations ne sont plus "gérables" comme elles l'étaient avant ? Les sondages sont-ils dépassés ?

Changement de méthodes et contraintes économiques

Au Royaume-Uni, les sondages sont majoritairement effectués via Internet et téléphones mobiles, par mesures d'économie, et certains secteurs géographiques du royaume ne sont pas toujours très bien couverts, l'Irlande du nord ayant par exemple été souvent laissée de côté lors des sondages sur le Brexit.

Ces approches ont donc laissé une partie de la population de côté, celle qui n'est pas ou peu connectée, qui conserve un téléphone fixe et n'a pas de téléphone mobile : les personnes les plus âgées. Il est estimé entre 2 et 2,5 millions de personnes qui seraient totalement passées à travers les mailles du filet sondagier. Sachant que les personnes les plus connectées, les plus férues d'appareils de communication modernes, toutes catégories d'âge ou sociales confondues, peuvent avoir des opinions qui ne rejoignent pas obligatoirement celles des "déconnectés". Il y a eu pourtant 2 sondages donnant le Brexit gagnant, dont l'un deux exclusivement par Internet… Mais la moyenne des six autres a toujours donné le "Remain" (rester dans l'UE) gagnant .
 
(ThinkStock /8vFanI)
Aux Etats-Unis,  pour l'élection de Trump, le phénomène a été inverse à celui du Royaume-Uni — si l'on peut dire — puisque les Américains ont été massivement sondés par téléphone fixe. Il est en effet obligatoire de numéroter manuellement les N° de téléphone mobiles aux Etats-Unis, alors que les appels automatisés basés sur des listes informatiques sont autorisées pour les seuls téléphones fixes. Les instituts de sondage ont donc privilégié cette dernière méthode. Le seul hic : il n'y a plus que 40% de la population qui possède une ligne fixe dans ce pays de 320 millions d'habitants, le restant n'étant abonné qu'au seul mobile. Là encore des "distorsions" statistiques sont survenues, une fraction majoritaire de la population n'ayant jamais été sondée : les panels de représentativité ont donc été tronqués.

L'opinion est-elle encore sincère ?

Le phénomène des bulles d'influence de Facebook, et des renforcement d'opinions par le moteur de recherche Google est récent et n'a pas encore été analysé en profondeur (lire notre article :  Bulles d'informations numériques : Google et Facebook ont-ils fait gagner Trump ?), mais il indique une chose importante : il y a un décalage entre les déclarations du public aux sondeurs, et l'opinion réelle que partage ce public sur Internet. Un peu comme si deux mondes des idées vivaient en parallèle, celui d'une opinion donnée à un institut de sondage à un moment "T", et un autre basé sur des flux d'informations permanents, partagés en masse et entretenus en ligne par des groupes d'individus en influences réciproques. Dans le même temps, il semblerait qu'une part de plus en plus importante des citoyens n'ait pas envie de répondre sincèrement aux instituts de sondages, ou bien s'enflamme dans ses réponses sur des sondages en ligne, tout en étant bien plus tempéré au téléphone, avec une vraie personne comme interlocuteur.
 
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(ThinkStock / SergeyIT)
L'opinion publique n'est rien d'autre qu'une statistique : elle ne reflète pas — malgré tous les discours et commentaires savants de spécialistes au sujet de ses résultats — la volonté précise d'une fraction ou de l'ensemble d'une population. Avec l'émergence de nouveaux comportements liés au numérique, il est de plus en plus difficile de penser que ces outils du siècle dernier qui "écoutent" les habitants d'un pays, pour ensuite faire parler par exemple "les Français" à partir d'un échantillon de 1000 personnes questionnées par téléphone ou autour d'une table, soient encore adaptés.

Le cas de François Fillon est parfaitement représentatif de ce décalage. Jusque dans les 15 derniers jours de la campagne pour la primaire de droite, François Fillon n'existait quasiment pas… dans les sondages. Si la remontée du gagnant de la primaire a été perçue par les sondeurs dans les derniers jours, elle ne correspondait en aucun cas au voté réel du dimache : François Fillon était crédité au maximum de 32% d'intentions de vote, devant… Nicolas Sarkozy, et non pas Alain Juppé. Comme si les électeurs du premier tour de la primaire de la droite avait joué en grande partie avec les sondeurs, refusant de donner leurs choix réels. Ou en changeant leur vote au dernier moment ?

Démocratie des sondage, sondages démocratiques ?

La dernière loi sur le temps de parole pour les candidats à la prochaine présidentielle est étonnante et pose de lourdes questions sur la qualité démocratique future du processus électif. Il a en effet été voté en avril dernier les règles suivantes (Le Monde.fr, le 05/04/2016) :

"Le nouveau texte propose de ne plus appliquer le principe d’égalité du temps de parole dès le dépôt des listes, mais de lui préférer le principe d’équité, parti par parti, selon leur degré de représentativité dans le paysage politique français, et ce jusqu’au début de la campagne. La proposition de loi propose les contours suivants pour définir la représentativité des candidats dans les médias dans ce calcul d’équité :
— Les résultats obtenus aux plus récentes élections par les candidats ou leurs formations ;
— La contribution de chaque candidat à l’animation du débat électoral ;
Les indications des enquêtes d’opinion (sondages).
"

Cette exposition médiatique des candidats, désormais conditionnée aux intentions de sondages et enquêtes d'opinion a fait réagir de nombreux observateurs de la vie politique française, très inquiets de la disparition des petits partis dans l'espace médiatique de la campagne présidentielle par la "grâce des sondages", ceux-ci leur étant par essence défavorables (Le Figaro, le 29/03/2016) :

" Selon cette règle, les médias peuvent attribuer des temps de parole proportionnels aux sondages, ce qui aboutit donc à favoriser les grands partis établis, quand la règle d'égalité, voulu par le Général de Gaulle en 1965, assurait une égalité de traitement démocratique. "
 
(ThnikStock / stevanovicigor)

Cette nouvelle règle favorise un tripartisme du PS, de LR et du FN et devrait rendre presque inaudible les autres formations politiques. Un comble, quand on découvre que la fiabilité des sondages devient de plus en plus discutable. Un resserrement de l'offre démocratique est-il vraiment une bonne chose à l'heure où les partis populistes obtiennent des scores de plus en plus importants un peu partout dans le monde, damnant le pion aux analystes politiques ?

Une solution pour pallier ce phénomène — visiblement privilégiée par Emmanuel Macron — est la collecte de données et le traitement informatique des "grands sujets" grâce aux mégadonnées (big data) tirées des bases de données du gouvernement et de l'INSEE . Le but ? Affiner très précisément les profils de tous les Français et en tirer des tendances bien plus précises que les statistiques basées sur les échantillons représentatifs. Le dernière marche, qui peut paraître inquiétante, mais prévue à plus ou moins longue échéance de ces nouveaux modèles statistiques : les intentions de vote basées sur les comportements. Une prédiction algorithmique de vote ou d'opinion des utilisateurs d'Internet utilisant toutes les traces laissées sur le réseau par chacun. Une sorte d'oracle numérique, observateur de nos moindres faits et gestes, tirant des conclusions avec une précision inhumaine — mais certainement très fiable — de nos futures actions.

Un monde bien plus "parfait" que ceux des sondages. Mais aussi bien plus intrusif et surtout, fortement déterministe. Aujourd'hui, les systèmes prédictifs électoraux en place, basés sur les big data, estiment à 96% la présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle…