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SRAS, grippe A H1N1, vache folle : les épidémies de la peur

Des petites filles au Caire se préservent de la grippe A H1N1 en 2001 / Photo AFP Khaled Desouki
Des petites filles au Caire se préservent de la grippe A H1N1 en 2001 / Photo AFP Khaled Desouki

Voilà tout juste 10 ans, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lançait, le 12 mars 2003, une alerte mondiale au SRAS. Le Syndrome Respiratoire Aigu Sévère apparu en Chine fit 800 morts dans le monde.  Moins de victimes que ne craignait l’OMS. Comme le SRAS, la grippe H1N1 ou la maladie de Creutzfeld-Jakob… ce sont autant de menaces sanitaires qui ont mobilisé les pouvoirs publics et effrayé les populations. Était-ce justifié à chaque fois ? Les autorités n'ont elles pas accru les peurs hygiénistes des occidentaux ? Décryptage. 

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Grippe H1N1, grippe aviaire, SRAS, maladie de Creutzfeldt-Jakob, autant de maux indéchiffrables qui ont fait les titres des journaux ces dernières années. Ces virus annoncés par les autorités sanitaires internationales – à raison ou à tort - comme des pandémies ont effrayé les populations. Campagnes massives de vaccinations, distribution de masques, ventes de produits pour désinfecter les mains. Cela tournerait presque à la psychose générale.

Le 12 mars 2003, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lance une alerte mondiale au Syndrome Respiratoire Aigu Sévère. Apparu en Chine fin 2002, il passa de la chauve-souris à l’homme. Transmissible par des gouttelettes de salive, le virus se propage via les transports aériens. Il fait 8 000 malades et 800 morts à travers le monde, moins qu'envisagé par les autorités. Il est pourtant considéré par l’Institut Pasteur en France comme la « première maladie grave et transmissible à émerger en ce XXIème siècle ».  En 2003 également, le H5N1 ou grippe aviaire inquiète les populations même si pour l’instant, la transmission ne s’opère que de l’animal sauvage ou domestique (oiseaux, poulets) à l’homme et non entre les humains.

Le 11 juin 2009, l’OMS déclare une pandémie de niveau 6 (le plus élevé) pour un autre virus déclaré au Mexique et qui fait régner la frayeur parmi les occidentaux (surtout) : la grippe A H1N1. L’Organisation Mondiale de la Santé, qui a alors autorité sur les États signataires de sa convention, peut les obliger à se fournir en vaccins. Rien qu’en France, Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé sous la présidence de Nicolas Sarkozy, commande 94 millions de vaccins pour un coût de 869 millions d’euros. Seulement 6 millions de personnes seront vaccinées. L’État tente de revendre les millions de vaccins inutilisés à d’autres pays comme le Qatar, l'Égypte ou Monaco. En vain. C’est un fiasco gouvernemental.

« Elle a acheté des vaccins et on lui tombe dessus car elle en a acheté trop », raconte François Bricaire, médecin chef du service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris. « Si madame Bachelot n’avait pas commandé de vaccins et que l’épidémie se soit révélée forte, on lui aurait reproché de n’avoir rien fait. »

Margaret Chan, directrice de l'OMS, en 2009 / photo AFP Fabrice Coffrini
Margaret Chan, directrice de l'OMS, en 2009 / photo AFP Fabrice Coffrini
Désaveu de l’OMS

Après avoir alarmé le monde entier, l’échec est aussi cuisant pour l’OMS désavouée, critiquée sur la scène internationale. L’organisation répond à ces attaques sur son site internet. Est-ce que la grippe H1N1 de 2009 était bien une pandémie ? Réponse de l’OMS dans un document officiel : « Le nouveau virus H1N1 a rapidement dépassé les autres virus grippaux en circulation et semble avoir remplacé le virus H1N1 plus ancien. Il s’agit là d’un phénomène propre aux pandémies. » Dans ce même document l’Organisation mondiale de la santé confirme qu’elle n’a pas « exagéré  la menace » étant donné les difficultés à prévoir la mutation du virus, au regard des cas antérieurs de cette grippe très sévère et très mortelle dans les années 60.

Si l’OMS refuse d’admettre avoir affolé le monde entier pour peu de choses, l’autorité de la santé refuse aussi de reconnaître un quelconque conflit d’intérêt qui a pourtant été mis au jour dans l’affaire du H1N1. Le docteur Albert Osterhaus, surnommé Doctor Flu (docteur grippe, ndlr), conseiller en chef de l’OMS, a fait prescrire des vaccins fabriqués par des laboratoires dont il était l'employé. Il aurait donc participé à l’accroissement des profits de l’industrie pharmaceutique.

A la décharge de l’OMS, les médecins reconnaissent que le virus H1N1 mutait très rapidement et qu'il était difficile de prévoir la sévérité de cette « pandémie », l’évolution du virus et de sa vitesse de propagation. 

En Chine, progression de la grippe aviaire dans les élevages de poules  / photo AFP Aaron Tam
En Chine, progression de la grippe aviaire dans les élevages de poules / photo AFP Aaron Tam
Virus imprévisible

« In fine, c’était indûment alarmiste, ce qui montre bien la grande limite des prévisions en matière d’épidémie », rappelle Antoine Flahault, professeur de santé publique à l’université Paris Descartes.  « Peut-être que nous ne savons pas admettre que cela puisse être imprévisible, aussi bien les populations, les chercheurs, les autorités ou même les journalistes. »

Alors simple principe de précaution respecté par l’OMS et ses États signataires pour ne pas être tenus responsables d‘une inaction en cas d’aggravation de la situation ? Ou ont-ils trop rapidement semé la peur dans les pays cibles du virus ? La gestion des risques en matière de santé reste délicate.

« L’OMS  a joué la sécurité  en disant "ça risque d’être grave"», souligne le professeur Bricaire. « Ou bien vous donnez de l’information, car on vous la demande,  mais présentée et interprétée avec prudence. Ou bien vous ne dites rien et on vous le reprochera. »

Comment prévenir les populations, sans trop les alarmer, sans instrumentaliser leur peur ? La communication sur le risque (d’une épidémie, d’une catastrophe) repose sur un paradoxe. « Vous êtes en train de rassurer les populations mais en même temps vous les gardez aussi vigilantes. Autrement dit vous leur faites peur en utilisant des messages qui vont être parfois inquiétants, alarmistes », explique Antoine Flahault. « Au moment de Tchernobyl [catastrophe nucléaire en Ukraine survenue en 1986, ndlr], on leur a dit 'non le nuage ne passe pas au–dessus de la France' - message pour rassurer et faux en partie par ailleurs. Mais, si vous habitez près de l’Alsace, il est bien d’avaler des capsules d’iode quand on vous le dira. Les gens se disent "qu’est-ce qu’ils me racontent  ? S’ils me disent ça c’est qu’il y a un risque qui me fait peur et peut-être qu’ils me cachent un peu de la réalité." »

Vaccin contre la grippe / photo AFP
Vaccin contre la grippe / photo AFP
Société anxiogène

Ces dernières années, les autorités sanitaires internationales ont réussi à mobiliser les médias du monde entier et à inquiéter les populations en annonçant des dangers sanitaires à l’évolution rapide. Mais serait-ce aussi le reflet d’une société anxiogène, hygiéniste qui s’emballe à l’annonce du moindre virus dans l’air. La gestion de ces situations de crise sanitaire est peut-être aussi le miroir des angoisses populaires. « On a une société qui a une très forte aversion vis à vis du risque et des craintes importantes et qui, par ailleurs, a une exigence très forte de transparence et de vérité », analyse Antoine Flahault. « Cette exigence s’exprime très clairement dans le cas de la viande de cheval. Il n’y a pas de risques si on en mange, ce n’est pas dangereux pour la santé donc ce ne sont pas les épidémiologistes qui ont dit qu’il y avait un risque ici. C'est avant tout l’impression d’être trompés sur la marchandise qui domine dans ce cas. C’est un peu la même chose sur le plan des épidémies. Les gens ne veulent pas qu’on leur mente. »

La vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Si elle est parfois difficile à assumer pour les autorités sanitaires ou les gouvernements, elle pourrait au moins prouver leur honnêteté. Il faudra attendre une prochaine pandémie déclarée pour voir si la leçon a été retenue.

Pour François Bricaire, il serait peut-être utile de penser aussi à un nouveau mode d’information du public : « Il faut trouver un  système pour que les gens soient informés sans paniquer. Quand au début la météo indiquait des départements en alerte rouge, ça faisait peur aux gens. Maintenant c’est fini, c’est tous les soirs qu’il y a trois départements en alerte rouge. Les gens prennent ça pour une information standard et on va bien voir ce qui se passe.  Il faudrait parvenir à faire en matière de santé un peu la même chose, que les gens s’habituent à avoir des informations sur des agents infectieux avec un coefficient de sécurité, un coefficient de valeur de l’information qui soit modulé. » Ou comment apprendre à ne plus avoir peur à l’annonce d’une probable pandémie.  

Grippe A/H1N1 - Est-ce qu'on en fait trop ?