Suède/Arabie saoudite : leur divorce militaire

<p>Le roi saoudien Salman donne son premier discours depuis son accession au trône au palais al-Yamama de Ryad, le 10 mars 2015.  </p>

Le roi saoudien Salman donne son premier discours depuis son accession au trône au palais al-Yamama de Ryad, le 10 mars 2015.  

(AP Photo/SPA)

En accord avec ses principes sur les droits de l’Homme, la Suède ne fournira plus d’armes ou de matériels militaires à l’Arabie saoudite. Ce genre de décision est-il une première ? Quelles sont les conséquences pour le Royaume ? Explications.

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Elle a dit non. La Suède ne renouvellera pas son accord de coopération militaire signé en 2005 avec l’Arabie saoudite, et ce, au nom des droits de l’Homme. Cet accord avait pourtant permis à l’entreprise Saab de vendre, à l’époque, des radars au Royaume.  
 
L’annonce suédoise qui semble sans précédent, a été faite ce mardi 10 mars par le Premier ministre social-démocrate Stefan Löfven en visite en Ukraine. Depuis, le gouvernement n’a plus communiqué sur le sujet qui a soulevé un vif débat au sein de la coalition entre sociaux-démocrates et Verts qui a pris le pouvoir en octobre dernier et veut mener une diplomatie audacieuse.  

« Dictatures »

Les Verts sont opposés à la vente d’armes à des « dictatures » comme l’Arabie saoudite qu’ils considèrent comme telle. Le camp des sociaux-démocrates, pourtant au pouvoir lorsque l’accord a été signé, était resté très divisés sur la question.
 
Même si le Premier ministre assure que les deux faits n’ont pas de lien, la rupture de la coopération militaire entre l’Arabie saoudite et la Suède intervient aussi après un incident diplomatique survenu début mars au Caire. La ministre des Affaires étrangères Margot Wallström devait intervenir dans le cadre d’une réunion de la Ligue arabe. A cette occasion, elle a dit avoir été empêchée de prononcer son discours. Le gouvernement suédois a tout de même publié le texte dans lequel la ministre abordait les droits de l’Homme et la condition des femmes sans mentionner l’Arabie saoudite.

<p>La ministre des Affaires étrangères suédoise Margot Wallstrom au coeur d'un incident diplomatique entre la Suède et l'Arabie saoudite. </p>

La ministre des Affaires étrangères suédoise Margot Wallstrom au coeur d'un incident diplomatique entre la Suède et l'Arabie saoudite. 

(AP Photo/Claudio Bresciani, TT)


Mais Margot Wallström a, comme d’autres représentants politiques avant elle, également dénoncé les « méthodes moyenâgeuses » de la justice saoudienne à l’encontre du blogueur Raif Badawi condamné à 1000 coups de fouet pour « insulte envers » l’islam. Ce mercredi 11 mars, le porte-parole du ministre saoudien des Affaires étrangères a qualifié ces déclarations d’ « ingérence flagrante dans les affaires intérieures du Royaume. » Et Ryad a rappelé son ambassadeur à Stockholm. Réelle tension ou réponse diplomatique attendue ?
 

Qu’est-ce que la décision suédoise traduit de la diplomatie de Stockholm et du marché des ventes d’armes saoudien ? Cinq questions à Olivier Da Lage journaliste à RFI et auteur de Géopolitique de l’Arabie saoudite (Editions Complexe, 2006).

Est-il rare qu’une autorité d’un pays occidental remette aussi directement en cause l’Arabie saoudite ?

C’est extrêmement inhabituel. Il y a de temps en temps quelques exceptions. Par exemple, dans les mois qui ont suivi l’élection de François Hollande, des communiqués du Quai d’Orsay condamnaient les exécutions en Arabie saoudite. Mais avec le rapprochement  qui s’est confirmé entre Paris et Ryad, on n’entend plus ce genre de commentaires.
 
Il faut avoir à l’esprit la spécificité de certains pays scandinaves comme la Suède ou la Norvège qui ont toujours placé les questions de moralité et d’éthique très haut dans leurs critères diplomatiques. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas capables de compromis mais, globalement, c’est quand même une caractéristique des pays scandinaves qui les rend parfois un peu rigides. Donc ce n’est pas tellement surprenant que ce genre de positions soit pris par la Suède.

Cette rupture de coopération militaire peut-elle fragiliser un peu plus l’image de l’Arabie saoudite ?

Le Royaume n’a pas une très bonne image en Occident. Toutes ces informations sur ces exécutions qui n’arrêtent pas, ces condamnations à des coups de fouet pour un blogueur (Raif Badawi condamné à 1000 coups de fouet) donnent une très mauvaise image de l’Arabie saoudite. Ce n’est pas nouveau.
En revanche, cela n’a aucune conséquence sur le plan diplomatique parce que chaque Etat voit son intérêt le plus direct. Et donc les problèmes d’images sont mis sous le tapis.
 
Je n’imagine pas un instant que l’initiative suédoise va faire tache d’huile. Il y aura peut-être un ou deux autres pays mais à mon avis, cela va rester unique.
 
On pourrait souhaiter que d’autres pays suivent cet exemple. Si les Etats-Unis ou la France le faisaient, il faut bien mesurer toutes les conséquences que cela aurait. Et pas uniquement en terme d’emploi parce qu’en ce moment les diplomaties américaine et française essaient d’impliquer les pays du Golfe dans la lutte contre l’Etat islamique. Ce n’est peut-être pas une très bonne idée de rejeter l’Arabie saoudite dans le camp de l’Etat islamique.
 
La Suède n’est pas non plus un acteur central au Moyen-Orient et n’est pas active dans la coalition contre l’Etat islamique. Elle peut se le permettre. Cela lui coûte peut-être cher en termes économiques. Mais ce n’est pas qu’un problème de balance commerciale ou d’emplois.

<p>Le roi Salman donne son premier discours politique depuis qu'il a pris le trône au palais al-Yamama le 10 mars 2015.  </p>

Le roi Salman donne son premier discours politique depuis qu'il a pris le trône au palais al-Yamama le 10 mars 2015.  

(AP Photo/SPA)

D’après un récent rapport, l’Arabie saoudite est le 1er importateur mondial d’armement ? Pourquoi cette course à l’achat d’armes ?

La situation est particulièrement inquiétante du côté des Saoudiens. Il y a ce qui est perçu comme le péril iranien avec cette obsession sur le nucléaire. Deuxièmement, l’instabilité chronique qui s’aggrave aux frontières nord et sud. Au sud, avec la rébellion hoothiste qui a pris le pouvoir à Saana au Yémen et qui est perçue par l’Arabie saoudite comme un instrument du pouvoir iranien à son flanc sud.
 
Au nord, c’est l’instabilité en Irak et en Syrie avec l’Etat islamique qui s’inspire peut-être de valeurs saoudiennes, mais qui ne veut aucun bien à la monarchie saoudienne. L’Etat islamique représente une menace potentielle venant du nord.
 
Cela fait beaucoup de menaces potentielles pour s’inquiéter de la sécurité régionale. Voilà les déterminants qui poussent l’Arabie saoudite à acheter des armes.

Fournit-elle aussi d’autres pays ?

Le dernier exemple, c’est  l’accord trilatéral qui a été conclu entre l’Arabie saoudite, la France et le Liban. L’Arabie saoudite s’est engagée à acheter des armes françaises pour environ 3 milliards de dollars au profit de l’armée libanaise. Mais le fait que l’Arabie achète des armes pour le compte d’autres Etats n’est pas si fréquent.

Qui figure parmi les fournisseurs d’armes les plus importants de l’Arabie saoudite ?

Il y a des entreprises liées à la défense américaine qui travaillent de manière permanente en Arabie. L’entreprise Vinelle, par exemple, a des contrats de coopérations  notamment avec la garde nationale saoudienne. Et puis toutes les ventes d’armes sophistiquées comme les avions F-15 et les F-16,  il y a toujours des militaires américains qui sont là pour l’entraînement, la maintenance… Aucun doute : les Américains sont les premiers fournisseurs d’armes de l’Arabie saoudite.

Importateurs

Devant l’Inde, l’Arabie saoudite est devenue en 2014 le premier importateur d’équipements militaires au monde.  Ses achats d’armes ont atteint 6,4 milliards de dollars.  « Les importations saoudiennes ont augmenté de 54% », selon un rapport d’experts londoniens publié début mars. 

Exportateurs

Dans le top 5 des plus gros exportateurs d’équipement de défense : Etats-Unis (23,7 milliards $), la Russie (10 milliards $), la France (4,9 milliards $), la Royaume-Unie (4,1 milliards $), l’Allemagne (3,5 milliards $).

Munitions devant des soldats américains en Irak en 2011. 
Munitions devant des soldats américains en Irak en 2011. 
(AP Photo/Maya Alleruzzo)


Mais bien sûr, derrière, on va trouver le Royaume-Uni, la France, l’Italie mais également déjà depuis quelques années la Chine qui n’est pas à un niveau très élevé mais qui fournit déjà des missiles. Cela a commencé à la fin des années 80 alors même qu’officiellement l’Arabie était toujours hostile aux pays communistes.
 
L’Arabie saoudite a cette volonté de diversification parce que les  armes américaines sont toujours soumises à des restrictions imposées par les partisans d’Israël au sein du Congrès. Fondamentalement, ils veulent se diversifier pour ne pas être dépendant d’un seul fournisseur. Mais ils sont tout de même extrêmement dépendants des Américains avec qui la coopération militaire ne s’est jamais interrompue.