Les deux Corées : dernière frontière de la Guerre froide

Le leader nord-coréen Kim Jong un préside la parade nationale, le 10 mai 2016, à Pyongyang (Corée-du-nord). 
Le leader nord-coréen Kim Jong un préside la parade nationale, le 10 mai 2016, à Pyongyang (Corée-du-nord). 
©AP Photo/Wong Maye-E

Le 38e parallèle divise la péninsule coréenne depuis 70 ans. Alors que Kim Jong-un menace de procéder à un cinquième essai nucléaire, cette frontière reste la plus dangereuse du monde.

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Au passage du bus sur la route bordée de rizières et de sous-bois qui file vers le nord, le gibier prend la fuite. C’est ici le paradis des faisans et des lièvres. Mais aussi des cerfs, des sangliers, des panthères et des léopards. Il y aurait même des tigres de Sibérie. Tout au long du 38e parallèle, sur 250 kilomètres et une épaisseur de 4 kilomètres, la zone démilitarisée (DMZ) qui sépare le nord et le sud de la péninsule coréenne est propice à l’épanouissement de la faune et de la nature. Ce no man’s land est un lieu prisé des oiseaux migrateurs. L’an dernier, Séoul a même proposé d’en faire un ecoparc, le jour où la paix sera signée.

On en est loin. La frontière qui divise le Nord communiste et le Sud capitaliste depuis la signature de l’armistice, il y a 63 ans, reste la plus dangereuse au monde: un million de mines gangrènent son sol. Les animaux sauvages ont fini par intégrer cette sanglante topographie pour éviter d’exploser en chemin. Au Nord, quelque 700 000 soldats sont en embuscade, au Sud 400 000 militaires de Séoul appuyés par 20 000 soldats américains, postés en deuxième ligne, sont prêts à riposter.

Des participants à la parade nationale dans le parc de Kim Il Sung, dimanche 10 mai 2016, Pyongyang (Corée-du-nord).
Des participants à la parade nationale dans le parc de Kim Il Sung, dimanche 10 mai 2016, Pyongyang (Corée-du-nord).
©AP Photo/Wong Maye-E

L’escalade

Ces derniers mois, la tension est remontée de plusieurs crans. Cela a commencé en août 2015 quand deux soldats sud-coréens ont sauté sur une mine, récemment posée par le nord, explique un officiel à Séoul – qui refuse d’être cité comme tous les représentants du gouvernement, le sujet des relations avec le Nord étant qualifié de trop sensible. Le Sud a alors riposté en réactivant sa propagande par haut-parleur, une première depuis onze ans. Le Nord en a aussitôt fait de même.

Alors que l’affaire semblait se calmer, l’essai nucléaire auquel a procédé Pyongyang en janvier, le quatrième en dix ans, a amené Séoul à fermer la zone économique de Kaesong, en territoire nord-coréen, qui employait 53 000 personnes et représentait la principale source de devises pour Pyongyang. Le Nord a alors procédé à plusieurs tirs de missile – y compris depuis un sous-marin, une première – qui ont été sanctionnés par l’ONU par des mesures qui isolent un peu plus le dernier régime totalitaire de la planète. Cette séquence s’est terminée début mai avec la convocation par Kim Jong-un d’un congrès du Parti des travailleurs qui a consacré sa toute-puissance pour présider aux destinées des 23 millions de Nord-Coréens.

Des officiers de l'armée nord-coréenne, rassemblés lors du Congrès du parti des travailleurs, 11 mai 2016, Pyongyang (Corée-du-Nord).
Des officiers de l'armée nord-coréenne, rassemblés lors du Congrès du parti des travailleurs, 11 mai 2016, Pyongyang (Corée-du-Nord).
©AP Photo/Wong Maye-E

«Depuis la fin du congrès, l’intensité de la propagande a diminué d’intensité, explique le major-général Urs Gerber, responsable de la délégation suisse auprès de la Commission de supervision de l’armistice par les Etats neutres (lire ci-dessous). Depuis nos baraquements, situés sur la frontière, on entend surtout les haut-parleurs du Nord. Mais suivant le sens du vent, ceux du Sud sont aussi audibles. Pour ma part cela ne m’empêche pas de dormir même si je dois parfois mettre des bouchons dans les oreilles.»

Posture de Taekwondo


Nous sommes à Panmunjom, seul point de contact entre le Nord et le Sud, sous contrôle de l’ONU pour sa partie sud. Le site se visite – 600 à 1000 personnes par jour — comme autrefois Check point Charlie, l’un des points de passage entre l’Est et l’Ouest lorsque Berlin était divisé par un mur. Sauf qu’ici, il faut traverser trois checkpoints pour accéder à la ligne de démarcation que personne ne peut franchir. «Vous pouvez prendre des photos des bâtiments du Nord, mais pas de ceux derrière vous, indique un militaire américain sous uniforme de l’ONU qui officie comme guide. Ne faites pas de geste à l’intention des gardes du Nord et n’essayez pas de leur parler.» Précision inutile ce jour-là, aucun soldat nord-coréen n’étant visible.

Aux abords des baraquements bleus de l’ONU, les gardes sud-coréens, tous équipés de grosses lunettes de soleil, sont figés dans une posture de Taekwondo, poings serrés, «pour impressionner l’adversaire». Le bâtiment du centre où est disposée une table avec deux micros placés précisément sur la ligne de démarcation, est le lieu où les émissaires des deux camps peuvent négocier. La dernière rencontre remonte à novembre dernier. Depuis, tous les canaux de discussions ont été coupés.

Négociations bloquées


«Il est peu probable que l’on retourne à la table de négociation prochainement, indique une source officielle à Séoul. Les provocations se poursuivent à la frontière. Et pour l’envisager, le Nord doit donner des garanties sur la dénucléarisation de son territoire.» Un geste impensable après la proclamation par Kim Jong-un du statut de puissance nucléaire de la Corée du Nord.

Depuis une colline environnante, le guide militaire indique le passage de la frontière à travers la forêt. Des guérites et systèmes de caméras ponctuent un paysage dominé par deux mâts où flotte un drapeau national se faisant face à quelques centaines de mètres de distance. Le nord-coréen trône à plus de 160 mètres (record mondial), une petite victoire sur le Sud. Au pied de ces mâts s’étendent deux villages modèles, les seules habitations situées dans la zone démilitarisée, construits en 1955, un temps où la Corée du Nord était plus riche que son voisin du Sud ou que la Chine. Aujourd’hui, le village du Nord, Kijong, est vide. Celui du Sud, Daesong («le village de la liberté»), est peuplé de 200 paysans placés sous l’autorité de l’ONU et fermé aux étrangers.

Vue sur les paysans nord-coréens


Sur le chemin du retour vers Séoul, à 60 kilomètres de là, les cars touristiques s’arrêtent à la Colline de la tête de grue (Odusan) où est installé un observatoire. A son pied, les fleuves Han et Imjin se rejoignent avant de se jeter dans la mer plus à l’ouest. De l’autre côté, à moins de deux kilomètres, on peut observer à l’aide de jumelles un village nord-coréen. Ce jour-là, on voit distinctement les habitants se déplacer à pied ou à vélo vers les champs pour repiquer le riz: aucun véhicule motorisé ou machine agricole en vue. Il y a quelques vaches et des chiens errants. Les montagnes environnantes sont déboisées – «faute d’électricité, les habitants se chauffent et cuisinent au bois», explique un film de propagande. Aux portes de la capitale sud-coréenne, vitrine scintillante du monde capitaliste, le contraste est saisissant. L’exercice de voyeurisme peut paraître indécent. C’est pourtant ce même pays, dévasté, qui menace régulièrement du feu nucléaire son voisin du Sud et son allié américain.

Malgré le calme apparent et l’aspect presque bucolique de cette frontière, le premier conflit de la guerre froide, 63 ans après avoir été gelé, n’a toujours pas trouvé son épilogue.

Article publié en accord avec nos partenaires du site Le Temps