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Surveillance et cybersécurité : la France se met-elle dans les pas de la Chine ?

AFP/GETTY IMAGES

La nouvelle loi de programmation militaire présentée ce 8 février 2018 veut accentuer encore une fois la surveillance du réseau Internet français. En parallèle, le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb présente la police de sécurité du quotidien hyper connectée, tandis que la Chine équipe ses policiers de lunettes intelligentes à reconnaissance faciale. La France est-elle en train de suivre la voie de la société policière de surveillance numérique chinoise ?

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La Chine est à la pointe de la surveillance des citoyens sur Internet depuis de longues années, mais aussi dans la rue depuis peu, grâce à des réseaux de caméras reliés à des systèmes de reconnaissance faciale pilotés par des intelligences artificelles. Dans la foulée de ces avancées technologiques policières, le gouvernement central chinois a décidé de pousser un peu plus loin l'innovation avec un équipement policier qui relève plus de la science-fiction dystopique à la Black Mirror que d'autre chose.

Désormais, les policiers chinois peuvent être équipés de" lunettes intelligentes" équivalentes aux Google Glass et capables de scanner les visages des citoyens et de les identifier en temps réel par une connexion au système central de reconnaissance faciale.

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La population chinoise urbaine est aujourd'hui fichée et toutes les identités sont traitées via des algorithmes en "apprentissage profond" (deep learning) capables de distinguer chaque individu d'un autre et de donner par là même — en temps réel — une somme d'informations impressionante aux forces de police. La Chine est une dictature dirigée par un parti unique, les citoyens sont astreints à obéir aux demandes gouvernementales, la liberté de la presse n'existe pas, tout comme l'expression d'oppositions politiques. Les technologies numériques les plus poussées ont donc pris une importance centrale en Chine, créant une société de surveillance généralisée proche de celle du livre de Georges Orwell "1984". 

Des pays peu regardant sur les Droits de l'homme, autres que la Chine, ont commencé à mettre eux ausi en place des systèmes de surveillance de façon plus ou moins assumée, et sont fréquemment dénoncés par les ONG ou la justice de pays censés respecter ces mêmes droits. La France, par exemple…

Nouvelle loi de programmation militaire

Le gouvernement français a dévoilé son nouveau projet de loi de programmation militaire ce 8 février 2018. Cette loi vient s'additionner à celle de 2013, renforcée en 2015, qui autorisait le gouvernement français à implanter sur le réseau Internet des dispositifs de surveillance, les "boîtes noires", espionner des lieux privés sans autorisation judiciaire ou placer des boitiers de géolocalisation sur des véhicules.

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Cette nouvelle loi propose d'aller plus loin encore, en autorisant les fournisseurs d'accès Internet à scanner leurs réseaux à la recherche d'indices techniques d'une cyberattaque. Si le besoin existe en France dans le domaine de détection d'attaques et de capacités d'attribution (déterminer d'où provient et par qui a été effectuée une attaque informatique, ndlr), ces nouvelles possibilités de surveillance par les opérateurs font craindre le pire aux défenseurs des libertés sur Internet — bien que devant encore être soumises au droit européen sur la neutralité du Net pour pouvoir être mises en œuvre.

Pour l'heure, les spécialistes gouvernementaux de l'ANSSI (Agence nationale de sécurité des systèmes d'information) affirment que les contenus des paquets d'informations transitant sur le réseau ne seront pas "ouverts", mais l'obligation de faire remonter aux services de l'ANSSI toute "trace" numérique considérée comme suspecte, fait craindre le pire en termes de vie privée et de confidentialité des données.

Le "prétexte" français pour exercer une surveillance étatique des échanges numériques en ligne est celui du terrorisme et du cyberterrorisme : celui de la Chine, qui met en place des dispositifs parfaitement similaires est équivalent et tout autant recevable. La France commence à exercer une surveillance sur ses citoyens de la même manière que le fait une dictature comme la Chine. La seule différence est donc politique : le pays des droits de l'homme estime qu'il garantit le droit de ses citoyens à se protéger des abus de l'Etat, de l'emprisonnement arbitraire, la Chine non. Mais les effets de ces systèmes sur les populations, dans les comportements ainsi que les risques d'erreur sont identiques : la surveillance mène à la censure et l'auto-censure, les citoyens se sachant épiés peuvent craindre de s'exprimer librement, des personnes peuvent être suspectées de préparer des actes délictueux ou de participer à des crimes en lignes sans que cela ne soit le cas : les faux positifs et usurpation d'identité numérique sont fréquents, aucun système de ce type n'est fiable à 100%…

Une police française connectée à la chinoise ?

Gérard Collomb, le ministre français de l'Intérieur vient d'annoncer la création de la PSQ, la Police de sécurité quotidienne et en a profité pour annoncer la modernisation des forces de l'ordre grâce au numérique. 60 000 tablettes et smartphones Neo vont être déployés chez les gendarmes et 50 000 chez les policiers d'ici à 2020 a annoncé le ministre, qui explique que de nouvelles application vont y être installées, pour par exemple permettre l'accès direct aux fichiers de déliquance. Les caméra-piétons portées par les policiers vont passer de 2500 unités à 10 000 d'ici 2019 et sont censées permettre d'éviter les bavures en permettant de filmer chaque intervention de police.

La modernisation de la police française par les outils numériques est en marche et semble faire primer l'efficacité sur le reste. Depuis le 30 mars 2017, le fichier TES (Titres électroniques sécurisés) est déployé sur tout le territoire français : cette base de données centralisée va comporter l'identité, le sexe, la couleur des yeux, la taille, l'adresse du domicile, les données relatives à la filiation, l'image numérique du visage et de la signature, l'adresse e-mail et les empreintes digitales de tous les détenteurs d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport français.

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L'arrivée des tablettes connectées pour les forces de police se conjugue avec d'autres annonces qui peuvent — une fois tous les éléments mis ensemble — donner une photographie plus précise du fonctionnement à venir de la police française dans les années qui viennent. Le ministre de l'Intérieur a annoncé plus particulièrement le développement "d'outils d'aide à la décision" (interview sur Lepoint.fr), expliquant que les services de l'Etat allaient "analyser les données avec de l'intelligence artificielle pour être encore plus efficaces, avec une expérimentation déjà lancée dans onze départements."

La Chine utilise l'intelligence artificielle pour surveiller sa population, connecter ses forces de police, ficher l'intégralité de sa population dont les visages des citoyens, surveiller son Internet : Gérard Collomb annonce vouloir faire la même chose.

Une réflexion politique et citoyenne sur ces nouvelles méthodes policières "augmentées" par la technologie devrait — normalement — en France être lancée aux vues des changements de société qu'elles impliquent. Il n'en est rien pour l'heure. Même si le Conseil national du numérique (CNnum) s'est élevé contre le fichier TES, tout comme l'Observatoire des libertés et du numérique (Syndicat de la magistrature, le Syndicat des avocats de France), la Ligue des droits de l'Homme, La Quadrature du Net, le Centre d'études sur la citoyenneté, l'informatisation et les libertés (CECIL) et le Centre de coordination pour la recherche et l'enseignement en informatique et société (CREIS-Terminal), qui ont tous condamné fermement la création du fichier…